Transmettre la vérité de son corps présent par les mots est un exercice presqu'impossible, infiniment long, définitivement complexe même pour les femmes et les hommes qui en font profession depuis des années et depuis des centaines de générations, confortablement, au milieu de la Cité, comme un métier parmi les autres métiers. Alors, essayez d'imaginer l'effort nécessaire pour créer cette vérité lorsque vous n'êtes pas un auteur, et surtout lorsque vous êtes prisonnier, détenu sans jugement, sans avoir commis aucun délit, séquestré par une autorité non légitime, réduit en esclavage par des criminels spécialisés dans le commerce du rapt, que vous l'êtes au milieu d'une jungle hostile, forcé par vos ravisseurs de marcher sans cesse pour se déplacer et empêcher l'armée régulière de vous délivrer, et que vous êtes dans cette situation depuis presque six années. Et c'est là, dans de telles conditions, qu'Ingrid Betancourt parvient à écrire cette lettre à sa famille qui nous touche si profondément.

Elle écrit par exemple à sa mère : "Je ne veux plus qu'un seul mètre nous sépare, parce que je sais que tous peuvent vivre sans moi, sauf toi". À sa fille : "Tu es bien meilleure que moi, [...] tu es tout ce que j'aurais voulu être, mais en mieux". Elle appelle son fils "mon roi des eaux bleues". Plus loin, d'un ami elle dit : "Je l'aime comme le jour où nous avons compté les étoiles filantes, allongés sur la plage". Et à un autre proche : "Chaque fois que je pense à toi, mon coeur, je ris de nous deux, je ris de toi et je ris de moi".

Le texte d'Ingrid Betancourt a été rédigé le 24 octobre 2007. Il a ensuite été saisi avec des photos et une vidéo sur des guérilleros arrêtés à Bogota. Il est devenu épisodiquement sous le terme "preuve de vie" un outil de publicité politique. Aujourd'hui, il est publié sous forme de livre : Lettres à Maman (Ed. du Seuil, 62 p., 7 €).

Il n'y a pas eu (à ma connaissance) de livre de soutien des écrivains pour Ingrid Betancourt comme il y en avait eu pour Florence Aubenas, journaliste otage en 2005, avec le très fort Cent jours sans, et c'est dommage. Avec cette lettre, c'est comme si Ingrid Betancourt avait compris que dorénavant la seule qui pouvait encore la sauver c'était elle-même, par le pouvoir de ses propres mots.