Quelques mots sur Abadôn de Michèle Dujardin (Seuil, coll. Déplacements).

Voici un livre de poésie pure et presque brute, un livre de colère et de libération, écrit par un auteur dont on sait très peu de choses si ce n'est que selon la BNF elle a publié un premier ouvrage en 1983. Ce qu'on entend, à la lecture de ce livre (lecture qui se fait préférablement à voix haute), c'est non seulement un superbe lyrisme (et lyrisme est l'autre nom de poésie) mais aussi un souffle prophétique et océanique, la rencontre d'Homère et des Prophètes. Il souffle une brise de Bible dans ces pages.

Abadôn (qui ne contient aucun point du début à la fin) contient des passages d'une extrême rareté qui scotchent le plus exigeant lecteur. Ainsi, il s'agit là de "parler bleu" pour "saisir la nuit par les ailes", le poème est "la table ancestrale où se dressent les lois", et il est possible d'approcher "la lumière, celle qui est dans ta bouche, qui pulvérise le silence des pierres, et qui parle ta parole, toujours la même, je suis, je serai, je suis, pour toujours".

La langue est si violente, si rapide, que le lecteur voit après coup, comme en décalage, ses propres souvenirs de lectures. Ainsi "elle enfante ces nénuphars qui rongent les poumons de l'éternité" me fera penser à L'Ecume des jours et son héroïne Chloé, ce qui me fait immédiatement penser que l'écrivain Chloé Delaume a lu et aimé Abadôn, comme quoi le monde est petit (*); ou plus loin "quand nous jouions dans la rivière, la rivière qui ne revient jamais, mère, entre les mêmes pierres" qui me fait penser à Héraclite (on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve).

Le style de Michèle Dujardin est extraordinaire, souvent très soutenu, et entre mille phrases, je garde près de moi celle-ci : "je sais qu'il n'y a lieu de repos où que je me tourne".

Il faut lire d'une traite le dernier chapitre, un chapitre exceptionnel de bout en bout, qui referme (ou ouvre) ce qui est aussi une déclaration passionnée : "demain peut-être mon amour et seulement si demain a tes yeux".

Extrait :

"la mer tu la connais, l'ombrageuse toujours vierge, la nocturne aux larges mains, elle qui offre, sur les plages des grandes feuilles à vif dans la résille des blancs, l'accès aux révélations des fous derrière leur vitre, et transmet, dans le même instant, la vision unique de la beauté parfaite des choses, celle qui est là, parfaitement cachée sous la transparence de sa nudité, de son évanouissement, de sa vie de fantôme coulé dans le silence même des choses, vision unique, immédiate, dressée sur le socle de la mort, à midi dans la lumière dure, aux yeux du solitaire élu, du condamné, du poète" (p. 96)

(*) Voir aussi le billet de Lignes de fuite, et celui de Dominique Dussidour sur remue.net, ainsi que des extraits du livre sur Poezibao et sur le site web de la collection "Déplacements".