Ecrire un livre comme une apnée
Par MP le vendredi 28 septembre 2007, 08:52 - perso - Lien permanent
Chloé Delaume vient de mettre en ligne ce qui sera peut-être le début de son futur roman, Le livre des morts (très bon titre, tibéto-égytien). Elle commente le rythme de l'écriture de ce nouveau livre :
"J'ignore encore comment organiser ces histoires. Je voudrais une apnée, tout de suite. Mais j'ai jusqu'à dimanche pour conclure avec ça [un autre chantier]."
Oui, une apnée. C'est comme ça que dans l'idéal il faudrait écrire les livres. Je l'ai fait une fois, fin 2006, pour un livre privé non publié. J'en avais parlé ici. Le problème, c'est que dans mon cas le résultat est inégal.
Construire un livre, c'est l'enfer, purement et simplement. Lire, écrire, c'est
facile. Construire, c'est impossible. Un plan ? je ne le respecte pas, je
mélange tout. Pas de plan ? je perds le fil, je dérive et m'éloigne du sujet.
L'autre souci, c'est que le texte mute, sans cesse il évolue, en fait il vit,
comme une bactérie.
Le maillage de la construction doit peut-être, finalement, être le plus fin
possible : seule la phrase, seul le mot. Après avoir échoué dans les romans (je
crois que je peux mettre au défi quiconque de ma génération, d'avoir fini par
publier après autant de lettres de refus d'éditeurs, j'en aurai reçu des
centaines, j'étais blacklisté partout, dix-huit années de refus, oui, vous avez
bien lu : 18), après avoir échoué dans le roman, j'ai réduit le maillage. Je
suis arrivé à une unité narrative plus petite, par trois ou quatre pages à
chaque fois, et ça a donné des
récits, ou des nouvelles, appelez ça comme vous voulez. Puis depuis huit
mois j'ai encore réduit, cette fois au minimum, maillage le plus fin possible,
une véritable soie, fil à fil, des simples phrases, celles du Carnet, construction par
sédimentation. Je suppose que dans un an, je n'écrirais plus que des mots.
Mais je ne désespère pas : le Formation de
Pierre Guyotat est très instructif, le Modiano arrive (et je connais par coeur
mon Pedigree),
et je peux aussi fouiller Jean Santeuil et Casanova.
Les expériences vont continuer dans la laboratoire.
Commentaires
Je ne sais pas exactement de quelle génération vous êtes, mais je crois savoir que Volodine par exemple, a mis près de quinze ans à être publié! NB : vos liens ne fonctionnent pas tous.
"Construire un livre, c'est l'enfer, purement et simplement. Lire, écrire, c'est facile. Construire, c'est impossible. Un plan ? je ne le respecte pas, je mélange tout. Pas de plan ? je perds le fil, je dérive et m'éloigne du sujet. L'autre souci, c'est que le texte mute, sans cesse il évolue, en fait il vit, comme une bactérie."
> Me suis reconnu dans ce paragraphe très vrai (la dernière phrase tout particulièrement).
Et puis le chiffre 18 qui fiche la trouille pour moi qui n'en suis pour l'instant qu'à trois lettres de refus. Encore du chemin à parcourir j'imagine et quelques expériences à poursuivre, aussi. ;)
Je connais quelqu'un qui a été publié après 20 années de refus (et dont les livres "marchent" bien) et quelqu'un d'autre après une trentaine d'années, si...
Mais je comprends le découragement.
Par contre, pour la structure du roman, très difficile (plan, pas plan, etc) le meilleur alilé semble être une organisation dans la vie de tous les jours. enfin pour moi ça fonctionne, même si je regrette de n'avoir pas assez de temps. Mais pour faire simple : plus mon emploi du temps est régulier, cadré, plus le roman avance car le reste (la vie domestique et salariée), me permet d'être structurellement très efficace dans l'écriture.
Il se peut que tu te "dilues" parce que tu ne fais que ça, écrire. Qu'en penses-tu ?
Le fait de ne faire qu'écrire, de n'avoir aucun boulot à côté, a une grosse influence, c'est vrai, mais je crois plutôt qu'il s'agit ici de questionnements profonds sur la forme romanesque.
Peut-être que j'ai tort de me poser des questions. Peut-être que la vérité tient dans le "Carnet", puisque j'y consacre une énergie de plus en plus grande, et peut-être que là seraient en jeu des choses importantes (Chevillard vient d'ailleurs de commencer lui-même un blog pas si éloigné qu'il appelle "l'autofictif", c'est dire si le fragment est à la mode).
Peut-être que je suis peut-être trop obnubilé par la pression éditoriale, tout cet environnement qui demande : le rAUman, le rAUman, le rAUman...
Oui Marc, je pense aussi que le "fragment" est dans "l'air du temps" mais le blog de Chevillard ne fonctionne pas comme tes carnets, plutôt comme justement un simple blog en plus littéraire, tandis que tes carnets sont on dirait une sorte d'oeuvre en cours d'écriture.
Franchement sur le fragment tes livres "tiennent" vraiment, malgré la (dé)pression éditoriale en ta défaveur.
Cela fait quelques jours que cette note me trotte dans la tête ; j'y reconnais quelque chose. Alors bon. En tant qu'écrivain de dimanche (y lire : non publié), j'ai commencé, ado, par faire projet de grands cycles romanesques. Ces cycles avortaient dès les premiers chapitres. J'ai réduit à la taille du roman --pour un échec similaire. J'étais très vite insatisfait et ennuyé. Je suis descendu à la nouvelle, avec un léger mieux --à l'époque, du moins. Début 2006, le poème court, très court, de deux à quatre lignes... avec (enfin !) quelques satisfactions.
Il y a quelques mois, je me suis remis au roman, pour un meilleur résultat. J'en suis à mon onzième chapitre, 45 pages ; des bêtes chiffres que je n'avais jamais atteints. Un besoin de passer par le très court avant, je suppose. Construire sa phrase à soi, son rythme, son point de départ. Un maillage fin, le phrase, le mot, peut-être, oui.