Je reviens sur la notion de gratuité dans le domaine de la culture à la faveur de l'interview d'Eric Arlix sur libr-critique.com. Arlix dirige les éditions è®e, un éditeur de création complètement différent de ses confrères, multi-support, et surtout imprévisible dans le meilleur sens du terme.

Voici ce que dit Eric Arlix :

"Pour internet ou d’autres supports (matériels ou immatériels) l’édition française est carrément moyen-âgeuse et totalement réactionnaire, les grands éditeurs ne peuvent tolérer plus de 3 lignes d’extraits de leurs livres sur leur site alors des fichiers numériques gratuits ça les faits bondir. Un grand éditeur de “gauche” (d’une certaine gauche) me disait récemment qu’un papier dans Elle est un pur bonheur pour un éditeur, ça en dit long sur le niveau de désenchantement d’une profession qui est passé d’Intellectuel à Épicier. S’intéresser à l’art c’est forcément partager des idées, d’une manière ou d’une autre, et le “payant” et le “gratuit” ne s’oppose pas, ils sont hyper complémentaires, peu de personnes le comprennent actuellement, qu’elles soient grosses ou petites, les communautés artistiques restent sectaires, corporatistes et prétentieuses."

Pendant ce temps, la ministre de la Culture, Christine Albanel (qui par ailleurs a récemment, d'une manière assez incompréhensible, interdit aux artistes subventionnés de dire du mal de qui vous savez) installait une énième commission contre ce qu'ils appellent le "téléchargement illégal" (les MP3), présidée par le dirigeant du premier disquaire de France (bonjour le conflit d'intérêts !) et déclarait à cette occasion :

" « Il faut en finir avec l'idée que tout est possible, a-t-elle ajouté. Nous ne pouvons laisser croire que la culture doit être gratuite et que la création [...] n'a pas de prix, donc pas de valeur. »"

Hé bien si, justement, c'est l'inverse : la culture, ou plus exactement la mise à disposition de l'Art, doit être gratuite; et la création a une valeur intrinsèque qui est déconnectée de son prix. Ainsi trois phrases de Rimbaud sont gratuites, l'ont toujours été, le resteront toujours.

Mon projet personnel sera, de plus en plus, de donner à lire gratuitement sur Internet la totalité de mes livres, et de tenter d'inclure dans mes contrats d'édition une clause me permettant de fournir un PDF intégral et gratuit de mes livres. De toutes façons, dans le genre de littérature que je fais, on ne vit pas avec la vente de ses livres (je n'ai même pas gagné 300 euros l'année dernière), alors qu'on me laisse au moins avoir des lecteurs gratuits à défaut d'en avoir des payants.

Si on développe, rien n'empêche que se mette en place progresivement un système de don aux auteurs, façon Jamendo, dans lequel le lecteur paie après coup, par gratitude. Si vous pouviez faire un don Paypal afin de donner directement une somme à Kafka pour le remercier d'avoir écrit ce qu'il a écrit, vous donneriez combien ? Evidemment, maintenant, il va falloir que je devienne le fils de Kafka, et là y a du boulot...