J'invente ce que je veux
Par MP le lundi 27 août 2007, 09:05 - auteurs - Lien permanent
Quand Camille Laurens attaque,
avec une violence inouïe, Marie Darrieussecq dans La Revue Littéraire, elle ne
se contente pas de porter préjudice à un autre écrivain, elle cherche à
interdire à tous les romanciers de parler de certains sujets.
Personnellement, j'essaie de ne jamais attaquer un autre écrivain. Il y en a
beaucoup dont je déteste les livres, mais quand on me demande : "X., tu en
penses quoi ?", je réponds simplement "Jamais lu." Ceux qui me connaissent
savent que la plupart du temps j'ai quand même jeté un oeil distant sur les
livres d'à peu près tous les auteurs un peu connus en France, et donc que je
sais, mais je ne dis pas du mal d'un autre écrivain nommément désigné, point.
Ca me semble suicidaire pour les écrivains de s'attaquer entre eux; la Société
en général le fait déjà assez comme ça.
Il y a sans doute derrière cette attaque de Camille Laurens des explications
compliquées (Chloé Delaume s'amuse même à décerner
un prix de stratégie à Léo Scheer), mais ça n'est pas mon problème. Mon
problème, c'est de voir un auteur reconnu poser comme principe qu'un romancier
ne peut pas écrire une fiction à propos d'un fait qu'il n'a pas vécu, bref :
qu'il ne peut pas romancer, qu'il ne peut pas inventer. J'admets aisément que
quelqu'un qui a perdu un enfant n'ait pas envie de voir s'exprimer sur le sujet
une personne qui n'a jamais connu ce drame. Je conçois également que la chose
soit si difficile à écrire que le romancier-inventeur risque de se planter.
Mais écrire des livres ratés n'est pas interdit, et du reste avoir vécu le
drame ne garantit pas de savoir l'écrire. En fait, ce que propose Camille
Laurens, c'est rien de moins qu'une police de la pensée : certains auraient le
droit d'écrire sur certains sujets, d'autres non.
J'invente ce que je veux. J'écris ce que je veux. Si je veux, j'écris sur
quelque chose que je n'ai pas vécu. Si je veux, j'écris la vie de Camille
Laurens et les sentiments qui la traversent lorsqu'elle rédige son article
contre Marie Darrieussecq. La seule limite que je m'impose, hormis la
législation sur la diffamation ou le respect de la vie privée, c'est l'intérêt
littéraire et intellectuel.
MàJ 28/08/2007 : Léo Scheer a décidé de mettre en ligne jusqu'à la date de sortie
en librairie le 3 septembre, l'article intégral de Camille Laurens à paraître
dans la Revue Littéraire n°32.
Voir aussi la
réaction de Paul Otchakovsky-Laurens (éditeur de Marie Darrieussecq)
recueillie par Livres-Hebdo, ainsi que l'article du Monde
des Livres.
MàJ 30/08/2007 : un long point de vue de Paul Otchakovsky-Laurens dans
Le Monde :
"Non, Marie Darrieussecq n'a pas "piraté" Camille Laurens" et une
interview de Marie Darrieussecq dans
Libération.
MàJ 06/09/2007 : dans Le Monde : "On ne fabrique
pas un suspense avec la mort d'un enfant", un point de vue de Camille
Laurens répondant à la réponse de Paul Otchakovsky-Laurens à son article de la
Revue Littéraire. Ca n'en finit plus...
Commentaires
Cher Monsieur, si, comme vous le dites, vous vous imposez dans vos écrits la limite de l'intérêt littéraire et intellectuel, je suis parsuadé que vous aurez à coeur de découvrir (il est clair que vous ne l'avez pas lu) le texte dont vous parlez. Il se trouve que je l'ai mis en ligne aujourd'hui, puisque La Revue Littéraire ne sera en librairie que le 3 septembre, afin que ceux qui se sentent obligés de le commenter, le fassent, au moins, en connaissance de cause. Vous le trouverez donc en téléchargement gratuit jusqu'au 3 septembre sur http://www.leoscheer.com/ , et peut-être qu'après l'avoir lu, et puisque vous écrivez ce que vous voulez, vous voudrez écrire à nouveau sur ce sujet.
J'ai écrit mon billet au vu des informations contenues dans l'article du Monde des Livres du 23 août et dans la dépêche AFP du 24. Mon expression "violence inouïe" se fondait sur les quelques citations de l'article et ce qu'elles impliquaient. Dans la démarche de Camille Laurens, je désapprouve (et c'est mon droit) autant la forme : attaquer un écrivain; que le fond : interdire d'écrire sur certains sujets.
Merci à vous d'avoir mis en ligne l'article, que je vais bien sûr de ce pas lire intégralement.
Après lecture intégrale : je conseille à tout le monde de lire cet article et je maintiens évidemment les termes de mon billet. Je ferai peut-être même un autre billet sur cette affaire, tant les problèmes de fond soulevés par l'article de Camille Laurens me semblent importants (roman/autofiction, liberté du propos, attaques personnelles, etc.)
Et dans tout ça, il serait important de noter le fait que si peu de personnes ne parle du livre de Marie Darrieussecq justement.
La polémique nuit a la lecture.
Je n'ai pas l'impression que Camille Laurens propose, comme vous dites, une "police de la pensée"... son papier est certes un peu bizarre et sans doute déplacé (je me garderais bien toutefois de tout jugement de valeur à cet égard), mais il est compréhensible... se sentant spoliée par le livre de Darrieussecq, elle le dit (c'est le moindre de ses droits), et demande, ou plutôt conseille, comme le faisait Rilke - avec nettement plus de panache, certes - aux auteurs : "entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C'est là que vous trouverez la réponse à la question : devez-vous créer ?" Vu comme ça je ne trouve pas que sa démarche soit illégitime, et, du reste elle n’a pas vocation à interdire quoi que ce soit à qui que ce soit ; elle suggère simplement que l’on s’interroge. Et ce n’est jamais vain, il me semble. Ce qui est bizarre cependant et déplacé, c’est l’allusion qu’elle fait au métier de l’auteur de Tom est mort : psychanalyste. Là je ne la suis pas, je ne comprend pas ce que ça vient faire là-dedans, ça me semble dérisoire. Pour le reste, ce qui est énervant, c’est tout le foin que l’on fait autour de ça, tous ces procès d’intention, ces scandales à la petite semaine, ces rumeurs désobligeantes, etc.
Le problème, ce n'est pas la fiction — entendue ici comme ce qui s'imagine — vs l'auto-fiction, c'est-à-dire — selon ce que vous en comprenez — du réel raconté. La vraie ligne de démarcation n'est pas entre imaginaire et réel, mais entre vrai et faux/simulacre.
C'est ce qui vous échappe.
Obstinément.
Cher MP
Merci d'avoir signalé que le texte de Camille Laurens était disponible sur notre site. Merci, également, de conseiller de le lire, "tant les problèmes de fond soulevés par cet article sont importants." Je suis bien d'accord avec votre formulation et j'attends impatiemment le nouveau texte que vous nous proposez. Le premier, vous le dites vous même, n'était fondé que sur ce que vous aviez lu dans la presse. Vous en avez déduit que Camille Laurens entendait interdire d'écrire sur certains sujet, et celà vous avait choqué, ce que tout le monde peut comprendre. Vous l'avez constaté en lisant, il ne s'agit pas de celà, et tscaron essaie de vous le faire entendre. Si vous souhaitez aller plus loin dans la compréhension de la controverse, il faut analyser la différence entre ce qu'il y a dans le texte de Camille Laurens et ce qu'en ont retenu les commentateurs. Vous découvrirez alors que ceux qui ont orchestré cette controverse avait principalement un seul but : que surtout on ne lise pas le texte de Camille Laurens. Ce dernier ne sortira que lundi à quelques centaines d'exemplaires. (Vous savez sans doute à quel point il est difficile aujourd'hui de trouver des revues en librairies.) Alors qu'à des centaines de milliers d'exemplaires, dans toute la presse, donner à lire des bouts tronqués et déformés. ("Camille Laurens accuse Marie Darrieussecq de plagiat" ou "Camille Laurens veut interdire qu'on écrive sur ce qu'on n'a pas vécu" et autres fadaises), là, on respire et on peut y aller de son petit couplet. La question est en réalité bien plus intéressante : pourquoi ce texte, qui ne s'inscrit que dans l'espace littéraire, et certainement pas dans le juridique, pas même dans l'espace critique, qui exprime ce
qu'un écrivain a ressenti en lisant le livre d'un autre écrivain, représente-t-il un tel danger qu'on fasse tout pour qu'il ne soit pas lu? J'espère que votre "intérêt intellectuel et littéraire" vous conduira à nous éclairer dans votre prochain texte.
@Léo Scheer
Merci d'avoir mis un temps le texte de Camille Laurens « Marie Darrieussecq ou Le syndrome du coucou » en téléchargement gratuit sur votre site. Ce qui nous aura permis — face à la l'immédiate levée de boucliers de ceux qui sentent confusément (le danger de ce texte) mais ignorent (sa générosité) — de répliquer doucement : Prenez donc la peine de le lire.
http://editionseho.typepad.fr/weblo...
Il semble que nous ayons des interprétations irréconciliables de l'article de Camille Laurens. Chacun le lira et chacun se fera son avis. On connaît le mien, je l'ai exprimé dans ce billet dès le 27 au vu des extraits, et il a ensuite été renforcé, et ô combien, par la lecture intégrale de l'article.
Pour information, j'ai fermé les commentaires sous ce billet (tout a été dit ici, maintenant à chacun de se faire son opinion en lisant l'article de Camille Laurens).