Collection "Déplacements" : Le Seuil veut renouer avec l'avant-garde littéraire
Par MP le dimanche 13 mai 2007, 11:31 - éditeurs - Lien permanent
Le projet est ambitieux et la lecture de la longue présentation mise en ligne sur le site Tiers Livre de François Bon, passionnante. Ce dernier présente ainsi la collection :
"Il y a, dans les revues qui s’ouvrent à l’expérimentation et aux nouvelles voix, dans ce qui circule de création littéraire sur Internet, des indices qui ne trompent pas : des textes hors roman, des récits brefs, qui questionnent le réel et l’image, appellent souvent la voix, la performance. C’est pour cette inscription hors genre que nous avons pris à Henri Michaux l’intitulé de cette collection : Déplacements.
(...)
Jamais ce qui touche au livre n’a été rejoint par un bouleversement si rapide. Ces écritures neuves interrogent ces ruptures, du livre et du monde. C’est parce que nous participons nous-mêmes de ce bouleversement, qu’il y a urgence à entendre ces voix neuves, se mettre à l’écoute de comment ceux qui entrent aujourd’hui en écriture se saisissent du récit et du monde."
Les six premiers livres annoncés et à paraître jusqu'en février prochain sont signés Béatrice Rilos, Pascale Petit, Jérôme Mauche, Michèle Dujardin, Arnaud Maisetti, et Lise Beninca.
Il s'agit à l'évidence pour Le Seuil de renouer avec l' "avant-garde" littéraire, pour reprendre un terme qu'on utilisait jadis. La collection devra restaurer le prestige littéraire qui était celui de la maison de la rue Jacob à l'époque de la collection "Ecrire" de Jean Cayrol et surtout "Tel Quel" de Philippe Sollers dont la réputation dépassa les frontières de l'Europe. Dans le même temps, "Déplacements" fait penser à un nouveau "Verticales" (cette dernière collection étant passée chez Gallimard lors du rachat du Seuil par La Martinière).
Ma réaction en tant qu'auteur, donc intéressé par un futur éditeur ? Il y a des choses qui me plaisent, d'autres moins.
Ce qui me plaît le moins, d'abord : les couvertures, plus ou moins copiées sur celles de "Verticales". Mon avis personnel, c'est que quand un texte est un texte d'avant-garde, mieux vaut ne pas éloigner le lecteur par une couverture d'avant-garde, mais au contraire l'attirer avec une couverture très classique, avec un cartonnage et un papier traditionnels (c'était ce que faisait par exemple farrago : typographie, vignette dessinée par André Masson, carton vergé; ou tout simplement "Tel Quel" : la couleur marron substituée à celle rouge du Seuil et au bas du cadre une mention 'Collection Tel Quel'). Autre impression mitigée, plus globalement cette fois : une certaine austérité d'ensemble, notamment dans les titres et les photos d'auteur (seule Béatrice Rilos sourit).
Ce qui me plaît, maintenant : apparemment pas de contraintes commerciales sur le sujet et la forme stylistique des livres, Le Seuil semble laisser carte blanche au directeur de collection, François Bon. Espérons que ça dure à l'ère La Martinière et avec toutes les menaces pesant ces temps-ci sur Le Seuil. Autre bon point : le refus revendiqué des romans avec narration suivie (le roman-roman, plaie actuelle chez beaucoup d'éditeurs). Enfin, et, finalement c'est le principal : la vraie littérature semble au rendez-vous (à lire les courts extraits). J'ajoute aussi : mon intuition qu'il y a d'ores et déjà dans cette collection un livre fascinant : Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir, de Pascale Petit, sortie le 3 mai (j'ai aussi une curiosité pour Balayer fermer partir de Lise Beninca, sortie prévue en février 2008).
NB : à noter aussi une initiative surprenante et bienvenue, voire une première éditoriale : chaque livre contient une postface de l'auteur dans laquelle il "revient sur ses intentions, sur son mode d’écriture, sur sa façon d’interroger le monde", ce qui fait entrer le lecteur dans l'atelier de l'artiste (et même, pour prolonger la métaphore picturale, offre une visite guidée du musée par le peintre en personne).
MàJ : lire aussi dans Livres-Hebdo de la semaine dernière l'interview de François Bon qui comme à son habitude joue la transparence en racontant les détails de la naissance de la collection et en donnant même le montant de l'à-valoir versé aux auteurs (1500 €).