CE MÉTIER DE DORMIR

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dimanche 29 mai 2011

Le silence, c'est du travail

Pas de billet depuis plusieurs semaines sur ce blog parce que je suis totalement pris par l'écriture *.

Bien sûr, je pourrais mettre en ligne ce qui s'écrit au fur et à mesure, voire écrire en direct chaque matin, mais je pense que ça n'intéresserait que quelques rares amateurs. Donc, j'écris en silence, et de temps en temps je donnerai à lire quelques extraits, soit sur papier chez mon éditeur, soit en numérique sur mon site web. Ne pas avoir de nouvelles d'un écrivain vivant c'est parfois bon signe : le silence, c'est du travail.

* Si le blog est un peu en sommeil, le carnet d'écriture, lui, fort logiquement continue son activité à l'adresse http://carnet.marcpautrel.net.

 

vendredi 22 avril 2011

Déployer sa colère (à propos de Ce que j'appelle oubli)

Lecture du nouveau livre de Laurent Mauvignier, Ce que j'appelle oubli (Ed. de Minuit, 62 p., 7 €).

Ce livre est librement inspiré d'un fait divers survenu à Lyon en décembre 2009 : après avoir volé une bière dans un supermarché, un homme avait été interpellé par les vigiles qui l'avaient battu à mort. Ce fait divers effroyable avait beaucoup choqué (voir notamment ce texte de François Bon).

Ce que j'appelle oubli est un livre exceptionnel, un hommage à cet homme rejeté par la société et lâchement assassiné, un tombeau au sens artistique du terme. Laurent Mauvignier se fait l'avocat littéraire de cet homme, il lui rend la parole et transcrit ses derniers instants dans cette sorte de lettre adressée au petit frère de la victime. Le livre est écrit dans un souffle, une seule phrase parfaitement équilibrée, jamais ni trop rapide ni trop lente, qui balaie toute la vie et toutes les pensées de cet homme, mais aussi de ceux qu'il a croisés, en pivotant d'une voix à l'autre pour mêler alternativement les monologues intérieurs de chacun.

Mauvignier a toujours cette impressionnante capacité à déployer sa colère, à tenir la phrase assez haute pour ça, afin de pouvoir imprimer cette colère sur les lecteurs, donc sur le monde. Et toujours cette profusion de détails, qui s'accumulent comme des flashs, incroyable technique d'écriture servie par un style abrupt, mais d'une verticalité multiple.

Extraits :

"car alors que lui était vide de tout ils ont pris son corps pour le remplir et le gaver des défauts dont ils voulaient se débarrasser, eux, comme un sac à remplir de pierres, de gravats, de déchets, et il s'est retrouvé gros et difforme de leurs mensonges"  (...)

"alors je ne me plains de rien sauf d'avoir glissé trop vite, si vite, dans la mort, de ne pas avoir su résister un peu, mais, je te l'ai dit, toujours cette connerie d'espoir qui me fait croire que ça va s'arranger"

 
NB : À lire impérativement, pour les amateurs de Laurent Mauvignier, l'excellent dossier que lui consacre la revue Décapage dans son N°43 Printemps-Été 2011.
    
 

vendredi 15 avril 2011

Bordeaux, Mathias Énard et Olivier Rolin à La Machine à Lire

Olivier Rolin et Mathias Énard étaient de passage à Bordeaux à la librairie La Machine à Lire. pour présenter leurs derniers livres respectifs : Sibérie (Ed. Inculte) et L'Alcool et la Nostalgie (Ed. Inculte).

Très belle rencontre modérée par Olivier Mony et fascinante discussion entre deux écrivains s'admirant mutuellement et de deux générations successives. Ils ont relaté les circonstances de l'écriture des deux livres : leur traversée de la Russie en train, de Moscou à Vladivostok en 2010 dans le cadre du "Transsibérien des écrivains".

J'ai noté quelques phrases prononcées par Olivier Rolin : "J'aime assez essayer de faire passer quelque chose d'un lieu. C'est un peu de l'ordre du journal de voyage. (...) J'avais déjà été en Sibérie plusieurs fois. (...) Pour moi c'est un voyage dans l'espace mais aussi dans le temps, je repasse par des endroits où j'étais passé vingt ans avant. J'aime bien les retours."

Mathias Énard a expliqué au contraire : "Je me sens incapable de faire des carnets de voyage. Je me sens plus à l'aise dans d'autres territoires. Je peux écrire en voyage, oui, mais sur tout autre chose. Je fais plus confiance à mes souvenirs qu'à ce que je vois sur le moment. L'écriture en direct ne me convenait pas, donc je me suis inventé un passé russe que je n'ai pas."

Répondant à une question du modérateur, Olivier Rolin et Mathias Énard se sont longuement exprimé sur la fiction romanesque et son effacement dans la littérature contemporaine au profit de textes plus près de la réalité. Rolin a expliqué qu'il s'était éloigné progressivement du roman : "Je me sens pour l'instant plus attiré par une recherche de l'exactitude",  se demandant même, au détour d'une phrase, si ses premiers livres, des romans, n'étaient pas plus forts que ceux qu'il écrit aujourd'hui. Énard, dont les livres sont à l'inverse actuellement des pures fictions, en a conclu : "Peut-être que la jeunesse se lance dans la fiction et que la sagesse revient vers autre chose."  

 

jeudi 7 avril 2011

Bordeaux, J.-B. Pontalis chez Mollat

Passage de J.-B. Pontalis à la librairie Mollat de Bordeaux pour y présenter son nouveau livre, Un jour, le crime (Ed. Gallimard).

L'auteur d'Après Freud et Frère du précédent a longuement répondu aux questions de Jean-Marie Planes. Il a dit pourquoi, lui qui déteste la violence, il s'était intéressé à ce sujet : "J'ai eu envie d'aller voir du côté de ce qu'en principe je veux ignorer." Il a expliqué : "Nous avons tous des pensées meurtrières, conscientes ou inconscientes (des rêves), mais cela reste des pensées. Qu'est-ce qui fait que ça franchit une frontière et ça passe à l'acte ? Je n'ai pas cherché à répondre car ça doit rester une énigme. La question du passage à l'acte reste un grand mystère." (...) "Il y a des crimes qui deviennent, sinon mythiques, du moins emblématiques, comme celui des sœurs Papin ou de Violette Nozière." (...) Pontalis a aussi précisé : "Ce livre n'est pas un essai, c'est une recherche pour rôder autour de la folie meurtrière."

 

dimanche 3 avril 2011

Bordeaux, à l'Escale du livre

L'Escale du livre se déroulait à Bordeaux pendant ces trois jours, l'occasion de faire la connaissance de beaucoup d'auteurs lus et appréciés mais jamais croisés en vrai.

J'ai assisté notamment à la discussion de Frédérique Clémençon, venue parler de son dernier livre, Les petits (Ed. de l'Olivier).

Également croisé, Pierric Bailly, l'auteur discret des impressionnants Polichinelle et Michael Jackson (Ed. POL).

Très bonne impression générale de cette Escale du livre, marquée entre autres par la qualité des auteurs invités à des rencontres-lectures et par la présence cette année de la librairie Mollat dont le stand était l'un des plus vastes et des plus animés du salon.

 

vendredi 1 avril 2011

Il n'y - par Joachim Séné

("Vases communicants" entre "Fragments, chutes et conséquences" et ce blog : ce 1er avril j'écris chez Joachim Séné et il écrit chez moi).

15 mars 2011

Aucune vibration ici. Se douter d’un mouvement, brusque, ailleurs, à l’instant où, ici, tout repose sur le calme, forcé.

*

Tu dors sur un lit hérissé d’incertitudes, depuis trop longtemps.

*

La couleur du ciel est pourtant la même partout dans des conditions identiques de taux d’humidité, de température, de répartition des masses nuageuses plusieurs horizons à la ronde, de composition de l’atmosphère, à la même déclinaison de la même saison et à l’inclinaison égale du soleil au-dessus de l’horizon.

Peut-être à ceci près : la quantité de masse métallique en suspension (lente) ou en mouvement (rapide) dans l’air.

*

Tes souvenirs sont des fictions, seuls tes gestes se souviennent.

*

Tu cherches, tu remues, tu considères, tu rappelles, tu fomentes, tu déjantes, tu racontes mais à toi, tu ris mais à toi, tu fou-à-lier mais à toi en toi, le monde en toi s’infiltre en dehors de toi par cette brèche intérieure, cette fêlure que tu connais bien par laquelle ce monde d’en toi sort sans prudence à la glace cuisante du monde hors toi, celui qu’on dit réel à côté de toi dans le bus qui rappelle qu’au terminus tout le monde doit descendre, gelé ou vif.

*

Le sol était plat, il a pris tant de vie déjà.

*

Mot mensonge du regard.

Fumée mensonge de la pierre.

Regard mensonge du corps.

Ombre mensonge de la peau.

Main mensonge du sexe.

Respiration mensonge de la raison.

*

Il n’y a pas de calendrier de l’avenir, tous les agendas mentent. Pourquoi 2026 existerait comme 2011 existe, avec une case pour ce jour et un stylo pour y noter un rendez-vous au musée ou devant un thé ? Il n’y a pas ce lieu en 2026 que tu connais aujourd’hui. Il y a tout au plus la présomption de ce lieu, fût-il de pierre et habité il sera de pierre ou habité, peut-être les deux, peut-être aucun des deux.

*

Tes alarmes sont lourdes, ta némésis hypothétique comme la caresse de tes missiles.

*

Certains matins quand, rasant, le soleil ne lui fait ni ombre ni jour, dans ce court intervalle souvent bleu ou mauve et d’exacte horizontalité, le trottoir se laisse aller à respirer.

*

Tout lieu où nous ne sommes pas présent devrait se conjuguer au passé simple.

*

Aucune eau amer ne refroidira ton cœur. Tu es bâti sur des chimères tremblantes. Le ciment de ton désir est sableux, en silence la pluie l’enlise dans les stries descendues du ciel noir.

*

Joachim Séné

   

mardi 29 mars 2011

La Librairie française de Venise

Ce n'est qu'après une demi douzaine de séjours dans la ville que j'ai découvert l'existence à Venise d'une Librairie française.

Elle est installée à trente mètres du Campo San Giovanni e Paolo, dans Castello, très précisément au n° 6358. Le libraire s'appelle Dominique Pinchi et l'a ouverte en 1977. Incroyable endroit qui propose à peu près tout ce qui a été écrit en langue française à propos de Venise, les guides de voyage et les livres d'art bien sûr, mais aussi les romans et essais, et quasiment tout livre ayant le nom de "Venise" dans le titre, se situant dans la ville, ou se reliant à la ville par un lien quelconque, depuis Casanova, Chateaubriand, Proust, Philippe Sollers, ou Goldoni, jusqu'à Donna Léon, Thomas Mann, ou l'improbable Contre Venise de Régis Debray, en passant par Ezra Pound, Henry James, Henri de Régnier, Paul Morand ou Hemingway. J'ai par exemple découvert l'existence du livre Le manteau de Fortuny de Gérard Macé (Gallimard, coll. Le Chemin, 1987), que je ne connaissais pas.

Dominique Pinchi s'occupe aussi d'une association : les éditions Rapport d'étape, qui publient régulièrement sous forme d'un petit livre à tirage limité (100 exemplaires) un texte d'impression du voyageur découvrant Venise, un "rapport d'étape". Il m'en a demandé un, et je lui ai donné les 8 pages de Venir encore, disponible, pour les lecteurs intéressés, sur place ou par correspondance, 4,30 € + frais de port (contact : venise.livres@yahoo.it).

 

samedi 26 mars 2011

À Venise, au Casino Venier, rencontre à l'Alliance Francaise

J'étais invité ce soir par l'Alliance Française de Venise pour une lecture-rencontre autour d'Un voyage humain et de L'homme pacifique, qui se déroulait au Casino Venier où l'Alliance Française est installée, près du ponte dei Baretteri, pas très loin du Rialto.

Ça a été une des plus riches rencontres que j'ai jamais faites jusqu'ici autour de mes livres, notamment grâce aux questions très fines du romancier italien Enrico Palandri qui a vraiment bien compris mon travail et a mené entre nous une discussion passionnante qui a duré plus de deux heures. Une quinzaine de personnes étaient là, trois quarts de français installés à Venise, un quart de vénitiens francophones, qui formaient un auditoire d'une qualité vraiment exceptionnelle, avec de leur part à la fin des questions remarquables. J'ai particulièrement apprécié, notamment, la façon dont nous avons pu discuter d'Un voyage humain, livre complexe qui a parfois suscité des réactions épidermiques en France mais qui ici à Venise a été je crois accueilli et compris.

Donc, un très grand merci à Marie-Christine Jamet, qui dirige l'Alliance Française, pour ce moment vrai de discussion sur la littérature, dans les salons magnifiques du Casino Venier. L'endroit date du XVIIIe siècle et a été restauré il y a quelques années avec l'aide du Comité français pour la sauvegarde de Venise, mais de nouveaux travaux urgents vont être nécessaires que l'Alliance ne sait pas encore comment financer.

Quelques mots sur la situation actuelle de l'Alliance Française de Venise : elle déploie une activité tous azimuts (cours de français et délivrance des diplômes DELF/DALF, médiathèque, ateliers théâtre, expositions, projections cinématographiques, rencontres littéraires - Philippe Forest était ici quelques jours avant -), mais se heurte à de graves problèmes de financement liés à la baisse des subventions publiques, alors que pourtant, depuis la réorganisation des délégations culturelles françaises, l'Alliance reste la seule présence du réseau culturel français à Venise, cité très francophile. Espérons que les projets à venir débloquent les choses et renforcent l'Alliance Française de Venise.

 

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