CE MÉTIER DE DORMIR

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lundi 31 mars 2008

Au miroir des auteurs classiques

Parfois, des amis me demandent pourquoi j'écris chaque mois la chronique d'une nouveauté chez les auteurs classiques, malgré le prix que ça me coûte en achats de livres (pour en choisir un, il faut en lire plusieurs), la difficulté à trouver ces rééditions et nouvelles éditions de textes d'auteurs classiques (de plus en plus rares) *, le temps que ça me prend pour lire puis écrire, en cumulant les retards mois après mois (je termine actuellement celle de février, alors que nous sommes en avril demain).


Je fais ça pour passer un texte souvent connu et que souvent je n'avais jamais lu, au filtre de ma vie quotidienne. Ces chroniques sont un journal littéraire : je me projette dans ma lecture. Je lis ce qui a été déjà lu des centaines de milliers de fois par des centaines de milliers de lecteurs et je tente d'y retrouver des traces de ma vie. Je fais comme si Voltaire, Flaubert, Saint-Simon, Michelet, Montaigne, avaient écrit pour le lecteur bizarre que je suis. Je me regarde dans le miroir des classiques. D'ailleurs, c'est une lecture subjectiviste au possible et je déconseille aux internautes de se servir de ces chroniques comme d'un corpus de référence (mieux vaut aller sur Wikipédia).

Le résultat est irrégulier, certains mois c'est presque n'importe quoi, ça a du mal à embrayer, ça se répète. D'autres mois, je fais une trouvaille tordue, je prends le texte par un biais inattendu, j'ai une fulgurance théorique, une étincelle créée par le silex de ce vieux texte.

Quoi qu'il en soit, et c'est là que je voulais en venir, l'important c'est de lire les auteurs du passé, puis de s'examiner au cours de cette lecture, et enfin d'écrire ce qu'on a vu et ressenti. Les éditeurs qui ont encore le courage de publier ce genre de textes (coup de chapeau en passant à Folio-classiques, GF-Flammarion, ou le Livre de Poche) créent une actualité qu'il faut commenter, objectivement comme un journaliste, mais aussi subjectivement comme un écrivain. L'éditeur procède à une émission, moi je transcris ma réception.

Et pour la question subsidiaire : pourquoi trouve-t-on dans mes chroniques des livres d'auteurs contemporains perdus au milieu des auteurs classiques, la réponse est : ce sont les exceptions qui confirment la règle, et aussi : je les vois comme des futurs classiques.

(*) Ceci est un appel : si vous êtes éditeur et que vous publiez un texte d'un auteur classique (jusqu'au XIXe siècle inclus), je suis intéressé par l'envoi d'un service de presse (éventuellement sous forme de fichier PDF).

jeudi 27 mars 2008

Comment s'écrivent les livres ?

Comment s'écrivent les livres ? ou plus exactement comment s'écrivent mes livres ? Je ne suis pas capable d'écrire des romans structurés, avec un début et une fin, avec des personnages et une forte cohérence. Moi, je suis quelqu'un d'incohérent. Et pourtant quelque chose tourne ! il se passe une rencontre entre le langage et la pensée, j'ai la vision d'un paysage de pensée et je le peins.


On peut parfaitement écrire des livres avec une succession de paysages que seule relie une continuité biographique. Jean Echenoz l'avait fait dans son Ravel, et un an avant lui Patrick Modiano avait publié Un pedigree. Ces deux romans font peu de révélations sur le musicien français et sur l'auteur-romancier, ils parlent d'autre chose, ils jouent une double partition. C'est un peu comme si le Nouveau Roman avait enfin découvert la poésie.

J'écris mes livres avec des morceaux, des morceaux de plus en plus petits, et pourtant les tableaux sont de plus en plus vivants. Parlant de Chardin, le peintre aux natures mortes, son contemporain Denis Diderot écrivait : "c'est la nature même ; les objets sont hors de la toile et d'un vérité à tromper les yeux". C'est mon objectif. Si j'osais, je dirais à mes lecteurs : "en me lisant vous n'avez pas voyagé ? vous n'étiez pas dedans ? alors je vous rembourse; satisfait ou remboursé" (je connais un libraire qui le fait avec ses clients).

Pour écrire mes livres, je dois vivre, voyager et rencontrer de nouvelles personnes qui me fassent changer. Je n'ai pas besoin de faire quoi que ce soit d'autre, même pas de prendre des notes : ma très mauvaise mémoire, qui oublie l'essentiel pour se concentrer sur l'accessoire, filtre la vie pour moi. Plus tard, il suffit de raconter ce qui s'est passé, ce qui s'est passé et rien d'autre, sans jugement postérieur ni interprétation.

Mais vivre prend beaucoup de temps et use la carcasse qui est aussi celle qui sera ensuite chargée d'écrire. Et on n'est pas certain qu'on aura assez de temps pour le faire.

PS : au final, ce que j'écris est tellement curieux que tout le monde voudrait me publier (trois éditeurs récemment : "je fais suivre", "je vois et je vous dis", "compliqué à éditer") mais que personne ne le fait.

mercredi 19 mars 2008

Bordeaux, Aharon Appelfeld chez Mollat

Venue de Aharon Appelfeld  à la librairie Mollat pour la sortie de son roman La chambre de Mariana (Ed. de l'Olivier). La salle Albert Mollat était comble avec beaucoup de spectateurs debout. L'auteur de L'histoire d'une vie et Badenheim 1939 était interrogé par sa traductrice Valérie Zenatti qui retranscrivait les questions en hébreu et les réponses en français. L'enregistrement devrait être disponible dans les jours qui viennent sur la page podcast de Mollat.


Aharon Appelfeld parle avec douceur et rythme, assez bas, comme s'il racontait une histoire à sa traductrice, à laquelle il s'adresse, ne regardant que rarement le public. Sa voix est très assurée, presque une voix d'homme jeune mais posée. La beauté de l'hébreu ajoute encore à la magie et la totalité de la salle l'écoute dans un silence impressionnant.

Sur la littérature, il explique : "La littérature est, comme la musique, le meilleur substitut à la foi religieuse que nous avons perdue", "la littérature puise sa force dans le silence, c'est en quelque sorte une possibilité de contact entre soi et l'extérieur", "la littérature pure, c'est le retour vers les premières sensations, celles de l'enfance", "l'enfant que j'étais est toujours resté en moi".

Aharon Appelfeld explique : "mon arrivée en Israël a été comme la montée d'un puits de mort vers la vie". Il dit aussi : "j'ai été en contact avec les secrets ou les mystères de la vie : ces secrets ou ces mystères sont le lien que j'entretiens toujours avec mes parents". Et sur leur disparition : "ce n'est pas parce que nous ne voyons plus quelqu'un, qu'il n'est plus là".

A propos de Mariana, l'héroïne de son roman, il dit : "Elle fut pour moi une mère de substitution, une soeur de substitution, une bien-aimée de substitution". Et aussi : "Les mois que j'ai passés avec elle ont été l'école la plus importante de ma vie".

samedi 15 mars 2008

Bordeaux, lecture avec Emmanuelle Pagano au Marché de la Poésie

Emmanuelle Pagano et moi faisions une "lecture croisée" au Marché de la Poésie des Chartrons à Bordeaux : j'ai lu ses textes et elle a lu les miens. Ce fut pour moi, et je crois aussi pour Emmanuelle, un moment d'exception au milieu de nos vies agitées.


Pour préparer cette lecture, nous avions depuis plusieurs semaines relu la totalité de nos livres et textes parus en revue, ainsi que les manuscrits à paraître, afin d'en tirer une trentaine d'extraits, significatifs aux yeux de chacun du travail de l'autre (et ce fut l'occasion de constater tous les deux que les passages préférés de l'auteur n'étaient pas toujours ceux préférés par son lecteur). Emmanuelle avait ensuite effectué le montage des extraits choisis pour rapprocher au mieux les textes. Le "croisement" de nos livres a donc produit ce texte d'une dizaine de pages, très surprenant et que l'on peut télécharger ici.

Concernant le Marché de la Poésie de Bordeaux 2008, voir également des vidéos d'entretiens avec, notamment, Jean-Paul Brussac (organisateur de la manifestation et patron de la Librairie Olympique), les éditeurs de poésie Jacques Brémond (Ed. J. Brémond) et Franck Pruja (Ed. de l'Attente), l'éditrice de beaux livres Marie-Christine Moreau (Ed. La Part des Anges) et l'éditrice de littérature générale Delphine Montalant (Ed. Delphine Montalant).

lundi 10 mars 2008

Merci de ne pas m'envoyer de manuscrit

A mesure que la fréquentation de ce blog augmente, je reçois de plus en plus de mails d'auteurs qui cherchent à publier et qui me demandent des conseils. Certains m'adressent également en fichier attaché des manuscrits. S'il vous plaît, ne m'envoyez pas de manuscrit.


J'ai longtemps cherché à publier et aujourd'hui encore j'ai des manuscrits qui circulent sans trouver aucun éditeur, donc je comprends parfaitement la situation de l'auteur non publié et qui essaie par tous les moyens de trouver une prise sur la paroi (la littérature, parfois, c'est un peu de la varappe), une petite aide, un conseil.

Il peut m'arriver de donner mon avis à des (modestes) éditeurs ou responsables de (modestes) revues que je connais quand ils me font part de leur enthousiasme sur un manuscrit. Mais je ne suis pas du tout la personne qu'il faut pour les sélectionner, les faire retravailler, ou les défendre. Je ne suis pas éditeur, je ne dirige pas de collection, je ne suis pas "lecteur", je ne suis ami ni avec X. ni avec Y. (au passage : inutile de me demander comment contacter "directement" le célèbre auteur dirigeant la revue parisienne dans laquelle ont été publiés certains de mes textes, faites comme moi : écrivez ou téléphonez).

Martin Winckler a mis en ligne sur son blog une page intitulée "Pourquoi il ne faut pas m’envoyer votre manuscrit... ". Les raisons qu'il donne sont à peu près les mêmes que les miennes.

Pour résumer, merci de ne pas m'envoyer de manuscrit, tout simplement parce que

  • je n'ai pas le temps de les lire
  • je ne suis pas bon juge (pas éditeur)
  • l'écriture est une chose trop intime pour autoriser les conseils

Le mieux à faire pour ceux dont les manuscrits sont refusés par les éditeurs, c'est de mettre des textes en ligne, sous une forme adaptée à Internet, en ouvrant par exemple un blog. La chaîne des lecteurs se créera d'elle-même si les textes possèdent leur force.

samedi 8 mars 2008

Le pourcentage de droits d'auteur c'est 10%, pas 8%

Légère surprise en tombant sur la page 6 du petit dépliant didactique "De l'auteur au lecteur : la réalité du livre" que l'ARPEL vient de publier : un camembert intitulé "Le prix du livre, ce qui revient à chacun" indique que les droits d'auteur sont de 8% (le graphique précise "Ces chiffres sont donnés à titre indicatif, il s’agit de moyennes professionnelles").


Non, les droits d'auteurs ne sont pas de 8%, ils sont de 10%. Il y a une tendance des éditeurs à vouloir baisser à 8% ces droits d'auteur, nous devons refuser cette tendance. Il faut rester à 10%. La règle a été, et reste encore pour les auteurs installés, entre 10% et 11%, avec augmentation progressive à 12% à partir de 5000 exemplaires vendus, et 14% à partir de 10000.

Je signe mes contrats d'édition à 10%, point. L'à-valoir on peut toujours le négocier, mais le pourcentage de droits d'auteurs c'est minimum 10% du prix de vente hors taxe. Question de principe.

Si vous êtes éditeur et que vous avez un de mes manuscrits en lecture, inutile de me contacter pour me proposer un contrat à 8% non-négociable : je refuserai la publication et j'expliquerai publiquement sur ce blog les raisons de mon refus.

Il faut être ferme. Nous les auteurs, nous travaillons dur, nous créons, nous avons droit à nos 10%.

vendredi 7 mars 2008

Les 14-15-16 mars à Bordeaux : Marché de la poésie à la Halle des Chartrons

Une annonce pour celles et ceux qui seraient à Bordeaux en fin de semaine prochaine : Jean-Paul Brussac, qui tient la Librairie Olympique dans cette même ville, organise son traditionnel Marché de la Poésie à la Halle des Chartrons les 14-15-16 mars 2008.


Parmi les invités, il y aura notamment l'éditeur Jacques Brémond, ainsi que les nouveaux auteurs des Editions Le Bleu du Ciel - Sarah Kéryna, Sarah Riggs, Henri Deluy et Yves Di Manno -, ainsi que Jean-Pierre Spilmont, Cédric Le Penven, José Manuel Fajardo, Stefaan van den Bremt, Joan-Pèire Tardiu, le philosophe Patrice Loraux, et je fais également partie des auteurs au programme.

Est aussi invitée Emmanuelle Pagano, qui m'a fait la joie de me proposer une lecture croisée. Emmanuelle lira des passages qu'elle a choisis parmi mes textes (livres, revues, manuscrits) et je lirai des passages que j'ai choisis parmi les siens, notamment des extraits de son nouveau roman à paraître chez POL en septembre prochain : Les mains gamines. A l'occasion de sa venue, la Librairie Olympique publie d'ailleurs une nouvelle inédite d'Emmanuelle Pagano, Le guide automatique (25 p., 6 €) vendue sur place et par correspondance.

Les horaires et les infos pratiques sont dans le programme.

vendredi 29 février 2008

Mon corps est une maison (à propos de Balayer fermer partir)

Je suis complètement dépassé actuellement, et même plus : physiquement épuisé, mais je veux à tout prix parler d'un petit livre merveilleux : Balayer fermer partir, de Lise Benincà (Seuil, 109 p., 13 €), qui vient de paraître dans la collection "Déplacements" de François Bon. Ce livre m'a envoûté, je suis tombé sous son charme, et ce charme c'est d'abord celui d'une couleur, celle de Lise Benincà, auteur précieux et prometteur (c'est son premier livre : bravo au Seuil de l'avoir dorénavant sous contrat).


Je ne suis pas très doué pour résumer les histoires, mais il s'agit du décès du père de la narratrice, qui lui laisse en héritage une maison qu'elle met en vente, et il s'agit également de l'appartement occupé par la narratrice, de sa disposition et de son contenu, de ses pièces, notamment une pièce vide (inspiration de Georges Perec, cité en exergue du livre). La narratrice est seule quelques jours dans son appartement, son compagnon étant parti en voyage. Elle se demande : qu'est-ce qu'une maison ? et aussitôt : que suis-je pour les autres ? que sont-ils pour moi ?

Lise Benincà possède un oeil particulier qui lui fait dire des choses différentes, par exemple : "Marchant au matin sur le boulevard, l'immeuble dans mon dos, les voitures me dépassent et me dépassent" ou encore : "on s'est penchées au-dessus de l'eau, par-dessus la balustrade rouillée, on a regardé les poissons. Ils ne sont pas bien gros, a dit ma grand-mère" et plus loin : "Je pense à cette page sur laquelle l'institutrice avait écrit Bravo dans la marge". A propos de la vie, Lise Benincà dit : "J'assiste au spectacle. J'ai payé mon billet, j'attends le dénouement".

Une maison, c'est un réceptacle pour les corps. Mais un corps ressemble lui-même à une maison. La maison héritée du père, celle que la narratrice est en train de vendre, avait été construite entièrement par le père. Notre corps aussi, c'est notre père qui l'a construit. "Le corps est mon lieu. Y suis-je enfermée ? Les oreilles sont des portes d'entrée. La bouche est une porte de sortie (...) Le corps construit par le père, à son image, sans avoir l'air d'y toucher. La couleur des cheveux, la couleur des yeux. Les fondations." Elle s'interroge indirectement sur le déterminisme de la naissance, sur les limites que nos père et mère nous imposent, ou veulent nous imposer, par la génétique (les murs qu'ils ont bâtis) : "Y a-t-il un certain nombre de mètres carrés au-delà desquels l'espace est supérieur à ma capacité de présence ?". Phrase à méditer. Tout le livre est à méditer.

Il y a aussi dans ce livre la palette des couleurs, posées chacune de façon nominale, à la Rimbaud, et pourtant si présentes dans leur énumération, palpables. Et toujours, ce décalage, ce glissement émotif, cette poésie que Perec a toujours cherché à atteindre et que Lise Benincà semble posséder comme un don naturel.

vendredi 22 février 2008

Inventaire/Invention mis en danger par une baisse brutale des aides publiques

Patrick Cahuzac, directeur d'Inventaire/Invention annonce que pour la deuxième fois en moins d'un an le Ministère de la Culture lui signifie une baisse du soutien public qui lui était apporté, mettant ainsi la structure "en danger". Il dénonce le péril qui menace la diversité culturelle et artistique et appelle à participer à la journée de mobilisation du 29 février 2008 contre le désengagement de l'Etat dans la Culture.

Extrait :

"Au mois de mai 2007, quelques jours après l'élection présidentielle, le Ministère de la culture annonçait à la direction d'Invention/Invention une baisse de 15 % de son soutien pour l'année en cours. Cette baisse portait essentiellement sur nos actions en faveur du développement de la lecture en banlieue parisienne, et en Seine-Saint-Denis en particulier. Cette décision prise sans concertation d'aucune sorte nous a tous ici scandalisés. Sur le fond, rien ne pouvait la justifier. Quant à la forme, qu'on en juge : annoncer à une structure, en milieu d'année, que son budget sera amputé dans de telles proportions, c'est la plonger dans des difficultés à peine imaginables… Nous y avons fait face comme nous avons pu.

Aujourd'hui, le Ministère de la culture revient de plus belle à la charge et nous annonce cette fois, pour l'année 2008, une baisse supplémentaire de 35 % des aides apportées à Inventaire/Invention pour l'ensemble de ses actions…

Nous tenions aujourd'hui à vous informer de cette situation pour deux raisons : la première tient au fait qu'il nous parait normal de vous dire, à vous, qui êtes nos lecteurs et nos amis, qu'Inventaire/Invention est en danger."


Inventaire/Invention a notamment publié des livres de la majorité des écrivains contemporains (la liste des auteurs parle d'elle-même). Les livres sont à la fois vendus en librairie sur papier et consultables en ligne pour lecture à l'écran. Inventaire/Invention est plus largement un "pôle [multimédia] de création littéraire" qui organise entre autres des lectures.

vendredi 15 février 2008

Bordeaux, Michel Deguy chez Mollat

Michel Deguy, de passage à à Bordeaux, était à la librairie Mollat pour présenter le Grand cahier Michel Deguy (Ed. Le Bleu du ciel), Réouverture après travaux (Ed. Galilée) et Michel Deguy, L'allégresse pensive (Ed. Belin).



Si on oublie les trop longues questions avec introduction du meneur des débats (la plus longue question a duré douze minutes, autant de temps enlevé hélas à l'invité), c'était une rencontre réussie, très intense, avec un Michel Deguy électrique, fulgurant, plein d'humour. Deguy a raconté notamment qu'il remettait souvent discrètement des anciens poèmes dans ses nouveaux livres, pour insister sur le propos, et que presque personne ne s'en rendait compte (rires dans la salle). L'intégralité de la rencontre a été enregistrée et est disponible en fichier sonore MP3 sur la page podcast du site web de Mollat.

J'ai noté, au milieu de la dérive brillante de son propos : "Le roman cache la prose française"; "La réponse à laquelle doit répondre tout artiste est : 'Comment envisage-tu le menaçant ?' "; "Le poème fait passer au ralenti la langue en parole : le poème ralentit la prose"; "La brièveté caractérise essentiellement la poésie".

Tout un passage sur la différence et sur le même : "la division du même contre lui-même"; "le voile de l'homonymie" (exemple du travail : "pour les uns le travail est temps perdu, aliéné, pour les autres comme nous les intellectuels, le travail c'est toute la vie : on travaille tout le temps car la pensée ne s'arrête pas".

Egalement, un passage sur la fusée éclairante : "Une fusée de feu d'artifice, c'est ce qui redescend en éclairant. Que fait le poème ? il montre l'exemple. Il ne faut pas toujours tout attendre d'en haut, les choses ne tombent pas du ciel. La fusée, elle ne vient pas du ciel : il s'agit de tirer soi-même son feu d'artifice".

Et aussi, à la fin, cette remarque sur Rimbaud, à l'occasion d'une question du public : "Chaque fois qu'on recommence à relire Rimbaud, on ne comprend rien".

dimanche 10 février 2008

J'écris plus vite que je ne publie

Je suis gavé de travail, actuellement. Je termine à peine un manuscrit, dont on m'a suggéré l'écriture sans rien me promettre, et je plonge à nouveau dans un autre projet, là encore sollicité, même si complètement différent.

Depuis un an, je n'ai plus arrêté, j'ai accumulé les travaux et pourtant bizarrement je n'ai rien publié (*). Le manuscrit d'une version remaniée du Carnet, bouclé en décembre. Puis ce manuscrit que je viens de terminer. Puis ce nouveau projet, encore flou mais qui se dessine d'heure en heure. J'enchaîne les manuscrits les uns après les autres sans avoir le temps de me refroidir, et j'oublie de consacrer du temps à les publier.

"Ecrire est reposant, publier est crevant"
note Philippe Sollers dans ses Mémoires. C'est vrai, je n'ai plus le courage de me battre pour être publié. Voici donc le paradoxe : je me désintéresse progressivement de la publication traditionnelle parce qu'elle m'a épuisé par ses hésitations. Je l'ai raconté : trouver un éditeur papier, c'est pire que faire un Voyage jusqu'à la planète Mars. Un collègue me dit : "Ecris des romans, c'est l'indispensable compromis". A quoi je lui réponds : "On écrit ce qu'on sait écrire". Ma vie ce n'est pas la publication, ma vie c'est l'écriture. Alors je vis.

(*) "Publié" au sens livre papier, puisque fin décembre 2007 Publie.net a publié en livre numérique ma
Vie des écrivains classiques.

vendredi 1 février 2008

Bordeaux, Alberto Manguel chez Mollat

Passage d'Alberto Manguel à Bordeaux, venu présenter son Livre des éloges (Ed. L'Escampette) à la librairie Mollat.


L'auteur d'Une histoire de la lecture conseille "la lecture à l'aveugle" (comme parfois on déguste les vins à l'aveugle, sans connaître le nom du cru). Egalement, il dénonce "une éducation de la stupidité qui vise à faire croire aux gens qu'ils ne sont pas assez intelligents pour jouir de la lecture". Alberto Manguel a aussi rendu hommage aux libraires indépendants, attaqués ces derniers temps par Amazon.fr et ses soutiens : "le libraire doit enseigner au lecteur ses passions, et un peu comme au bordel, lui procurer des partenaires amoureux". On peut écouter le podcast de la rencontre sur le site de Mollat (classé à la date du 1er février 2008).

Au passage, j'ai appris que Borges (dont Manguel a été l'aide) n'avait que 500 à 600 livres dans sa bibliothèque et qu'il n'y était pas attaché, les donnant volontiers à ses visiteurs. Plus triste : Alberto Manguel a indiqué que les Editions Actes Sud arrêtaient (pour raisons financières) la collection "Le cabinet de lecture d'AM" qu'il dirigeait chez eux.

dimanche 27 janvier 2008

Silhouettes numériques

Coup de coeur pour les nouvelles couvertures des livres numériques de Publie.net. Voir par exemple Si la main droite de l'écrivain était un crabe, ou Fuji-san, ou Le génie subtil du roman, ou Toucher terre, ou Notes sur Balzac.

Ces couvertures sont réalisées par Philippe De Jonckheere. Ce sont des variations sur ses "rayogrammes" (plus d'informations sur son blog).

vendredi 25 janvier 2008

L'écrivain est le puits de pétrole

A lire sur le site des Editions de l'Atelier In8, L'artiste au centre, une longue tribune de Claude Chambard (auteur notamment de La vie de famille (Ed. Bleu du ciel) et La dormition (Ed. Atelier In8), et également chargé de la vie littéraire à l'ARPEL).

C'est une excellente synthèse de la situation actuelle, qui personnellement me conforte dans l'idée qu'une politique d'aide à la littérature doit d'abord aider l'écrivain, avant l'éditeur, avant le libraire, avant la bibliothèque, puisque sans l'écrivain rien de nouveau ne se créé. Bref, l'écrivain est le puits de pétrole, et pourtant il reste le plus pauvre de tous les acteurs culturels.

Extrait de la tribune de Claude Chambard :

"La moyenne hebdomadaire de travail d’un écrivain à plein temps est de 21 h d’écriture + 14 h de lecture.
La moyenne hebdomadaire de travail d’un écrivain qui fait un travail en plus est de 14h d’écriture + 14h de lecture + 35 h (et +) de travail en plus (travailler plus pour ne pas gagner plus… Je rassure, les maigres droits d’auteur (lorsque qu’il y en a) passent en papier, imprimante, encre, stylos, envois postaux, ordinateur…).
(...)
L’écrivain n’a pas de statut. Il n’est intermittent de rien du tout. Un écrivain l’est 24h sur 24. C’est comme ça. Et il est bien mal rémunéré pour ce faire. 65% des écrivains contemporains vivent avec l’équivalent du RMI alors que dans le même temps la facilité – proximité, politiques publiques se passant les patates chaudes, réflexions sur la création réduites au degré zéro – le moindre comédien qui lit des textes (en général sans autorisation et sans reverser le moindre droit d’auteur alors que c’est la loi) se fait payer sur le dos du créateur. Que l’on commence donc par demander aux auteurs contemporains de venir lire leur travail, en parler, plutôt que d’embaucher des acteurs en mal de contrat.
Les opérateurs culturels (quelle vilaine expression) sont sans nul doute nécessaires ; en tous cas la politique culturelle, depuis Jack Lang, les a mis en place. Il serait louable qu’ils continuent d’avancer des propositions de développement culturel multimédia, sans devenir des tourneurs d’écrivains et autres artistes, ce qui est bien souvent le cas.
On en arrive à la situation paradoxale dans laquelle les artistes crèvent de faim alors que les intermédiaires entre eux et les publics, à défaut de vivre bien, s’en sortent souvent mieux qu’eux."

dimanche 20 janvier 2008

Les mots d'Ingrid Betancourt

Transmettre la vérité de son corps présent par les mots est un exercice presqu'impossible, infiniment long, définitivement complexe même pour les femmes et les hommes qui en font profession depuis des années et depuis des centaines de générations, confortablement, au milieu de la Cité, comme un métier parmi les autres métiers. Alors, essayez d'imaginer l'effort nécessaire pour créer cette vérité lorsque vous n'êtes pas un auteur, et surtout lorsque vous êtes prisonnier, détenu sans jugement, sans avoir commis aucun délit, séquestré par une autorité non légitime, réduit en esclavage par des criminels spécialisés dans le commerce du rapt, que vous l'êtes au milieu d'une jungle hostile, forcé par vos ravisseurs de marcher sans cesse pour se déplacer et empêcher l'armée régulière de vous délivrer, et que vous êtes dans cette situation depuis presque six années. Et c'est là, dans de telles conditions, qu'Ingrid Betancourt parvient à écrire cette lettre à sa famille qui nous touche si profondément.

Elle écrit par exemple à sa mère : "Je ne veux plus qu'un seul mètre nous sépare, parce que je sais que tous peuvent vivre sans moi, sauf toi". À sa fille : "Tu es bien meilleure que moi, [...] tu es tout ce que j'aurais voulu être, mais en mieux". Elle appelle son fils "mon roi des eaux bleues". Plus loin, d'un ami elle dit : "Je l'aime comme le jour où nous avons compté les étoiles filantes, allongés sur la plage". Et à un autre proche : "Chaque fois que je pense à toi, mon coeur, je ris de nous deux, je ris de toi et je ris de moi".

Le texte d'Ingrid Betancourt a été rédigé le 24 octobre 2007. Il a ensuite été saisi avec des photos et une vidéo sur des guérilleros arrêtés à Bogota. Il est devenu épisodiquement sous le terme "preuve de vie" un outil de publicité politique. Aujourd'hui, il est publié sous forme de livre : Lettres à Maman (Ed. du Seuil, 62 p., 7 €).

Il n'y a pas eu (à ma connaissance) de livre de soutien des écrivains pour Ingrid Betancourt comme il y en avait eu pour Florence Aubenas, journaliste otage en 2005, avec le très fort Cent jours sans, et c'est dommage. Avec cette lettre, c'est comme si Ingrid Betancourt avait compris que dorénavant la seule qui pouvait encore la sauver c'était elle-même, par le pouvoir de ses propres mots.

mardi 15 janvier 2008

Savoir écrire à la main

Question matériels, j'ai décidé de m'acheter la semaine prochaine un minuscule ASUS eeePC (sous Linux, vendu 299 €) en remplacement de mon vieil iBook (sous MacOS X, système aussi lent qu'instable, tout UNIX qu'il soit, vendu 1049 €) afin de pouvoir continuer à écrire où que je me trouve le manuscrit sur lequel je travaille actuellement. Ce manuscrit, pour la première fois je l'écris entièrement au clavier pour des raisons de délai.

Dans l'absolu, je préfère écrire à la main, avec un stylo-plume, un fountain-pen comme disent les anglo-saxons, sur des feuilles blanches volantes. C'est plus beau, c'est plus agréable, j'écris plus vite, je construis le style en deux temps parce que lors de la dactylographie je modifie la phrase, également je garde la preuve que je suis bien l'auteur de mon texte (génétique littéraire), et j'hérite à la fin du livre d'un beau manuscrit dactylographe que je peux offrir (ou vendre un jour, si je deviens à la fois célèbre et pauvre).

Mais quand on écrit à la main, on doit dactylographier ensuite, c'est-à-dire qu'à 2 heures d'écritures succèdent environ 2 autres heures de dactylographie. C'est épuisant. Cela retarde. Donc, pour écrire vite, même si j'écris je crois différemment avec chaque méthode, j'ai décidé d'écrire - temporairement ou définitivement, je ne sais pas encore - intégralement au clavier.

Le risque d'écrire au clavier plutôt qu'au stylo c'est de perdre la capacité d'écrire à la main. Il y a quelques temps, l'écrivain le plus actif de l'Internet littéraire m'avouait qu'il perdait la capacité d'écrire à la main parce qu'il faisait dorénavant tout à l'ordinateur. Le risque est réel de voir se perdre un jour la capacité d'écrire à la main. Je connais une petite fille de 4 ans qui sait parfaitement parler, mais qui enrage de ne pas encore savoir écrire davantage que son propre nom et quelques mots : pour elle, savoir dessiner est insignifiant, alors que savoir écrire est le signe d'un grand pouvoir.

Alors, j'ai décidé de continuer à écrire certains autres textes, moins urgents, ou moins importants, ou tout simplement étant donné l'illisibilité de mon écriture même pour moi, des textes plus secrets, à la main sur du papier.

dimanche 6 janvier 2008

La danse des lettres

Fabula attire notre attention sur l'appel lancé mi-décembre par Jérôme Peignot pour sauver le patrimoine typographique de l'Imprimerie Nationale. Depuis plus de trois ans, l'association Graphê et son site web Garamonpatrimoine se battent pour préserver un patrimoine français essentiel aux livres : les outils typographiques, ces objets qui rendent possible la danse des lettres.

L'appel de Jérôme Peignot se termine par une citation lumineuse de Diderot : "Entre les différentes causes qui ont concouru à nous tirer de la barbarie, il ne faut pas oublier l’invention de l’art typographique. Donc, décourager, abattre, avilir cet art, c’est travailler à nous y replonger et faire ligue avec la foule des ennemis de la connaissance humaine."

Extrait de l'appel :

" Il est une part essentielle de notre patrimoine national qui mérite d’autant plus votre attention qu’à elle seule elle résume tout ce qui caractérise notre civilisation française: l’Atelier du Livre de l’Imprimerie nationale. Il s’agit d’un ensemble unique au monde. A l’héritage exceptionnel de ses collections, dont les plus anciennes remontent à François Ier – poinçons et caractères, gravures sur bois et en taille-douce, vignettes, fers à dorer, soit au total plus de 500 000 pièces –, il allie l’essentiel des métiers d’art qui composent l’histoire de l’imprimerie et de ses techniques: gravure de poinçons, fonte de caractères en plomb, composition manuelle et mécanique, impression typographique, lithographie sur pierre, taille-douce et phototypie.

(...)

Après la vente de l’immeuble de l’Imprimerie, rue de la Convention à Paris, et celle de la maison d’édition de l’entreprise qui éditait, entre autres, les Editions du Patrimoine lancées par André Malraux, l’Atelier a été installé (il faudrait plutôt dire «parqué») dans un hangar de 1 000 mètres carrés – alors qu’il en faudrait plus du double et, pour ce qui concerne les livres, sans le degré hygrométrique convenant à leur conservation – à Ivry-sur-Seine, où, très réduite, son activité est fortement déficitaire. Cette dangereuse solution ne saurait être que temporaire."

vendredi 4 janvier 2008

Lancement de Publie.net

Le projet Publie.net de François Bon a donc démarré quelques jours avant le 1er janvier initialement prévu, et propose dès à présent près de 50 textes numériques d'auteurs contemporains.

Il s'agit d'une véritable maison d'édition, c'est-à-dire que les livres "publiés" (la publication étant la mise en ligne référencée sur le site) ont suivi le processus de lecture et sélection (réception de manuscrits ou commande auprès des auteurs, assurées actuellement par François Bon), puis correction et mise en page, et enfin mise à disposition et vente.

Mais Publie.net est une maison d'édition qui ne publie pas des livres "papier", mais des livres numériques au format PDF, payables en ligne par carte bancaire ou compte Paypal. Publie.net parie donc sur la progression de la lecture sur écran ou plus généralement sur des appareils portables (iPod, lecteur de livre électronique, mini-ordinateur portable).

Plusieurs avantages à cette dématérialisation spectaculaire de textes issus de la littérature contemporaine française la plus en pointe :

- pas de limitation de l'espace éditorial (la seule limite restant les temps de sélection éditoriale et de mise en page)

- pas de frais de fabrication

- pas de frais de stockage

- pas de frais de distribution/acheminement

Les inconvénients :

- le lecteur ne sait pas où stocker ces livres dématérialisés, notamment s'agissant d'auteurs qui existent déjà sur papier et sont présents dans sa bibliothèque (si ce n'est imprimer le fichier PDF ?)

- pas de dépôt légal des ouvrages publiés chez Publie.net

- livres numériques soumis à une TVA à 19,6% et non 5,5%.

Le prix de chaque livre numérique est de 5,50 € (sauf pour les "formes brèves" de 20 à 30 pages vendus le prix du journal, 1,30 €). Parmi les auteurs déjà présents : Eric Chevillard, Olivier Rolin, François Bon, Jacques Ancet.

La moitié du prix de vente est reversée par Publie.net à l'auteur, soit, déduction faite des cotisations Agessa et autres, environ 40% de droits d'auteur, sans comparaison avec les 10% actuellement versés dans le monde éditorial "papier". Autre différence avec l'ancien monde : alors que les contrats "papier" obligent souvent l'auteur à céder son droit de propriété pour une durée supérieure à 10 ans (en réalité c'est bien pire : une cession à vie + 70 ans après le décès de l'auteur), Publie.net signe avec l'auteur un contrat lui permettant de retirer du site l'ouvrage quand il veut.

La grande question que tout le monde se pose à présent c'est : quelles vont être les ventes moyennes sur Publie.net ? et combien de livres pour un "succès" numérique, pour un hypothétique Matin Brun numérique ? A suivre...

Publie.net propose aussi des textes d'auteurs classiques disponibles gratuitement, tel Raymond Roussel ou Charles Baudelaire.

NB : à propos de Publie.net, voir aussi le billet de Virginie Clayssen sur son blog teXtes.

MàJ 05/01/2008 : mise en ligne par François Bon de sa troisième lettre aux auteurs, présentant les avancées du projet.

mardi 1 janvier 2008

Voeu pour 2008 : ajouter un jour de plus

Plein de voeux pour 2008 à tous, en particulier à ceux qui lisent ce blog depuis le bout du monde, je souhaite :

1. l'amour,

2. la littérature,

3. la santé,

4. la richesse

(moi je fonctionne dans cet ordre-là, modifiez si vous voulez).

Et aussi, un autre souhait, à exaucer comme un voeu : que 2008 contienne un jour de plus que 2007 (qui, à mon humble avis, en contenait déjà un de plus que 2006), histoire de faire durer toujours plus longtemps les choses...

PS : petit tour des voeux des blogs amis : Berlol, François Bon, Lignes de fuite, Laure Limongi...

lundi 24 décembre 2007

Disparition de Julien Gracq

Julien Gracq, né Louis Poirier en 1910, s'est éteint avant-hier près de son domicile de Saint-Florent-le-Vieil. Il était l'auteur de livres essentiels, notamment Le Rivages des Syrtes, En lisant en écrivant, Au château d'Argol, la plupart publiés aux éditions José Corti. Il avait aussi fait partie des rares écrivains français à avoir été publiés de leur vivant dans la collection de la Bibliothèque de la Pléiade.

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