CE MÉTIER DE DORMIR

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vases communicants

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mercredi 1 février 2012

Le métier d'habiller des hommes - par Sarah Cillaire

("Vases communicants" entre le blog "Séries Cillaire" et ce blog : ce 1er février j'écris chez Sarah Cillaire et elle écrit chez moi.)

Le métier d'habiller des hommes, je l'aurai fait quelques jours, une expérience comme une autre. Et bien que toute série d'expériences ait pour fonction d'invalider ou de confirmer des hypothèses préalablement définies, j’épouse encore le mouvement inverse, remontant les expériences pour découvrir, je trouve rarement, ce qui a motivé mes actes.

Mais le métier d'habiller des hommes, c’était aussi, après plusieurs semaines de rumination, un besoin d’agir sans réfléchir (comme castrer les maïs, l’été, ado). Et quelques centaines d’euros dont j’espérais qu’elles ne seraient pas entièrement déduites, les mois qui suivraient, du RSA.

Dans l'espace de moins de 10 m2 où nous cohabitons, les mannequins hommes évoquent leur situation hors fashion week : ils sont architecte indépendant, photographe, comédien ou instituteur pour enfants handicapés. LES CLIENTS SONT LÀ. La chef de cabine est en train de rédiger un mémoire d'esthétique sur la littéralité dans la peinture de Barnett Newman. LE SHOW-ROOM EST VIDE. Nos conversations sont interrompues par l'intrusion des commerciaux qui, plusieurs cintres à la main, veulent voir défiler des looks devant leurs clients. DÉPÊCHEZ-VOUS DE LES HABILLER ! DES SILHOUETTES ! Les Russes sont les plus gros acheteurs. Les femmes russes portent souvent le même masque botoxé (pommettes saillantes, lèvres en boudins, sourcils en v). Au rez-de-chaussée, la plupart des jeunes gens qui servent les repas étudient aux Beaux-Arts.

Les corps nus dans la cabine, très vite, je les vois sans désir — le trouble ne résiste pas à l’usure (une danseuse à propos de ses partenaires de scène). 

Nous reparlons des élections au retour dans la cabine des silhouettes — tous envisagent de voter utile.

L’un des mannequins lit Mort à crédit, un autre Janis Joplin, une biographie.

Après dix jours effectifs, je n’ai toujours pas visualisé la collection et vérifie encore l’emplacement des pièces. Heureusement, les vêtements ont été pastillés : vert — ligne 14, rouge — ligne 10. Dans les moments creux, nous checkons le show-room.

Je télécharge sur mon téléphone le fichier que Monika vient de m’envoyer, quelques fragments du poète polonais Aleksander Wat dont un projet d’édition a relancé notre travail de traduction,

C’était le jour des Marie. Les Marie ont célébré la fête de leur prénom. La Marie des rues qui m’aimait avait une longue robe solferino, vingt ans, les légendes et les apothéoses opales des humiliations et des mélodies éventées.

avant d’aller ranger un trois-pièces camel, ligne 14, numéro 27, devant des Libanais, des Russes, d’élégants Anglais de Manchester et des Japonais.

Sarah Cillaire

(Photo Sarah Cillaire, DR)

 

vendredi 1 avril 2011

Il n'y - par Joachim Séné

("Vases communicants" entre "Fragments, chutes et conséquences" et ce blog : ce 1er avril j'écris chez Joachim Séné et il écrit chez moi).

15 mars 2011

Aucune vibration ici. Se douter d’un mouvement, brusque, ailleurs, à l’instant où, ici, tout repose sur le calme, forcé.

*

Tu dors sur un lit hérissé d’incertitudes, depuis trop longtemps.

*

La couleur du ciel est pourtant la même partout dans des conditions identiques de taux d’humidité, de température, de répartition des masses nuageuses plusieurs horizons à la ronde, de composition de l’atmosphère, à la même déclinaison de la même saison et à l’inclinaison égale du soleil au-dessus de l’horizon.

Peut-être à ceci près : la quantité de masse métallique en suspension (lente) ou en mouvement (rapide) dans l’air.

*

Tes souvenirs sont des fictions, seuls tes gestes se souviennent.

*

Tu cherches, tu remues, tu considères, tu rappelles, tu fomentes, tu déjantes, tu racontes mais à toi, tu ris mais à toi, tu fou-à-lier mais à toi en toi, le monde en toi s’infiltre en dehors de toi par cette brèche intérieure, cette fêlure que tu connais bien par laquelle ce monde d’en toi sort sans prudence à la glace cuisante du monde hors toi, celui qu’on dit réel à côté de toi dans le bus qui rappelle qu’au terminus tout le monde doit descendre, gelé ou vif.

*

Le sol était plat, il a pris tant de vie déjà.

*

Mot mensonge du regard.

Fumée mensonge de la pierre.

Regard mensonge du corps.

Ombre mensonge de la peau.

Main mensonge du sexe.

Respiration mensonge de la raison.

*

Il n’y a pas de calendrier de l’avenir, tous les agendas mentent. Pourquoi 2026 existerait comme 2011 existe, avec une case pour ce jour et un stylo pour y noter un rendez-vous au musée ou devant un thé ? Il n’y a pas ce lieu en 2026 que tu connais aujourd’hui. Il y a tout au plus la présomption de ce lieu, fût-il de pierre et habité il sera de pierre ou habité, peut-être les deux, peut-être aucun des deux.

*

Tes alarmes sont lourdes, ta némésis hypothétique comme la caresse de tes missiles.

*

Certains matins quand, rasant, le soleil ne lui fait ni ombre ni jour, dans ce court intervalle souvent bleu ou mauve et d’exacte horizontalité, le trottoir se laisse aller à respirer.

*

Tout lieu où nous ne sommes pas présent devrait se conjuguer au passé simple.

*

Aucune eau amer ne refroidira ton cœur. Tu es bâti sur des chimères tremblantes. Le ciment de ton désir est sableux, en silence la pluie l’enlise dans les stries descendues du ciel noir.

*

Joachim Séné

   

vendredi 1 janvier 2010

Ouverture faite dans un lieu fermé pour y entrer et en sortir - par François Bon

("Vases communicants" entre le Tiers Livre et ce blog : ce 1er janvier j'écris chez François Bon et il écrit chez moi).


Cet homme peignait des portes. Combien de portes on a en soi ? On peut en faire l’inventaire, jusque-là on ne s’éloigne pas du livre des livres, le petit livre pâle qui fait partie de l’atelier. Il y a l’ensemble des portes qu’on a franchies – l’inventaire en est simple, on peut suivre l’ordre chronologique, lieux où on a vécu, lieux où on se rendait, depuis les lieux où on vivait. On peut (et toujours en suivant le petit livre pâle et usé) travailler par séries : maisons, appartements, portes extérieures, portes intérieures, lieux publics, écoles, employeurs. On peut les affecter de coefficients affectifs  : portes qu’on a eu plaisir à franchir, portes qu’on a franchies si souvent mais avec indifférence, portes qu’il nous ennuyait de rejoindre. Cet homme qui peignait des portes les peignait ordinaires  : et c’est cela qui était fort, bien sûr on ne savait pas ses modèles – si même il avait eu besoin d’un modèle – mais c’était comme de les reconnaître. Bien sûr, cette porte, vous la saviez dans votre histoire, tel escalier, tel étage, et pas moyen de se tromper – alors on revoyait tout, on se souvenait de tout. Lui, qui peignait, vous parlait de peintres qui eux d’abord s’étaient contentés de portes. Il y en a dans Hopper (et même, vous racontait-il, lors de son séjour dans Paris tout bruissant des premières audaces de Picasso, lui Hopper peignant obstinément sa porte de palier). Il y en a dans Munch, et il vous racontait ce long bâtiment, tout au bord d’une ville elle-même au bord de la mer, et violente, dont Jacques Villeglé, pour faire mémoire, avait demandé à chaque habitant de lui remettre – telle qu’elle était dans le quotidien – leur porte de cuisine. « Tu aurais vu, disait le peintre, tu aurais vu... » Est-ce qu’on est dépositaire de même façon des portes extraordinaires  ? Il y a les pays où on vit sans portes. Même chez nous : en plein coeur du marais poitevin de tes grands-parents maternels, avais-tu expliqué au peintre, cette maison d’architecte très moderne et conçue pour préserver l’intimité des pièces et circulations même sans aucune porte intérieure, et du verre vers le dehors. « Non, ça ne marchera pas, avait répondu le peintre, ça ne peut pas prendre.... » On se souvient, dès qu’on cherche, des portes au Japon, des portes en Martinique, des portes à Moscou ou bien, tiens, les entrées solennelles des édifices à New York. Dans le petit livre pâle, il est fait état des livres où une porte tient un si grand rôle : le rêve, au centre de gravité du Procès de Kafka. La porte dans le mur de H.G. Wells, les portes qui surgissent d’une pièce à l’autre dans le Golem de Meyrink, ou la transition mystique qu’est Le Seuil de Borges. « Ne va pas chercher des choses extraordinaires, disait le peintre, reste dans le proche, le plus proche – c’est le temps sur quoi il importe d’ouvrir... » On avait discuté longtemps, dans cette fin d’après-midi, pour que je puisse écrire ensuite mon texte. Dans son atelier, les portes reconstituées se multipliaient, hérissées, jusque dans la pénombre : un ancien garage, avec encore l’odeur de pneus et d’huile, qu’il avait investi. Pousser une illusion de porte qui donne pourtant sur la même pièce où on est, porte sur rien, est-ce que ce n’est pas déjà le travail du rêve ? Comment il en était venu à peindre des portes ? Eh bien non, justement, il n’avait rien peint avant. Sa première peinture avait été une porte, et rien d’autre n’avait jamais provoqué pour lui le désir de peindre, ou son obligation secrète. On évoquait des portes plus étranges : pour moi cette mince porte de bois, en haut de cet escalier de travers, mais qui rejoignait tout un domaine interdit, où même bien plus tard on n’entrait pas sans crainte, et qui communiquait par une autre porte, celle-ci artificielle, parce que le mur avait été percé dans ce but, avec l’autre partie de la maison, et qu’on pouvait repartir directement sur le dehors par l’autre porte, tout là-bas. « Est-ce qu’on fait jamais attention à une porte, disait le peintre, à moins qu’elle grince, qu’elle bloque ? » Je me souvenais tout d’un coup de ces portes molletonnées de cuir, qui étaient à la mode chez les notaires, ou pour le bureau des proviseurs, portes du secret. Ou de telle porte qu’on revoyait si bien, explorant telle maison vide, et qui restait obstinément fermée, interdite, quand le reste des pièces était abandonné aux visiteurs de passage. Puis les portes de la ville, ce qu’une ville répète, à ses jonctions extérieures, des portes qu’elle enferme. « Tu revois cette bicoque, moitié château, en surplomb du virage de l’autoroute, juste avant le pont ? Murée si longtemps. Ils l’ont démolie, et moi dans l’air je vois encore la silhouette, en négatif, en transparence... » On n’aime pas les portes murées. On peut faire un récit de murer une porte : j’avais parlé de La Grande Bretèche au peintre, et j’en avais parlé dans mon texte, comme des portes si banales d’Edward Hopper. Pendant un temps, j’en photographiais souvent, des portes. C’était banal, au fond, et on connaît cette série d’affiches, à vendre dans les boutiques de tourisme, avec quarante portes en miniature de Rome, Prague ou Paris. J’ai demandé au peintre combien il en avait réalisé, de portes, et si vraiment elles étaient toutes différentes – il m’a regardé d’un air étonné : « Pourquoi faire, différentes ? » On a évoqué les portes vitrées, les démontages de portes, les portes forcées. L’attente devant les portes : on sonne, ça ne répond pas, on sait que quelqu’un est dedans, alors on attend. De longues minutes après, à nouveau on sonne, à nouveau on attend. Quelquefois, c’est simplement que le quelqu’un n’y est pas, qu’on s’imaginait tout cela. Moi, ce qui m’intéressait, après m’être perdu dans l’ancien garage, où le peintre installait ses portes – vraiment, des portes tout ordinaires –, c’était les portes qui se répètent. Une expression idiote, et je m’en suis excusé. On venait de parler de fausses portes. Portes pour le fond de scène au théâtre, à jardin ou à cour, et peintes d’un côté seulement. Ou bien, là c’est moi qui l’évoquais, ces portes sur châssis, dans les vieux studios de fiction et feuilleton, à la radio, pour permettre les bruitages, l’arrivée, la porte familière ou la porte claquée, la façon qu’on aurait aussi pour ce geste si simple, frapper, et la symbolique qu’il transporte. On pourrait imaginer tout un récit qui soit ne décrire qu’une seule porte, et peu importe ce qu’elle soit, ni dans quel sens qu’on la franchisse. Ou bien : un homme s’en irait avec sa porte. On garderait pour toute sa vie, n’importe où qu’on habite, la même porte qu’on y réinstallerait (on le fait bien des lits). Puis portes sas, portes souterraines, portes de coffre-forts, portes épaisses, blindées, anti-feu, verrouillées, portes de décontamination, portes d’ascenseur, de four funéraire, d’hôpital, de bloc opératoire, de prison, et cellule, et celles où on attend mains contre le corps pendant qu’ils déclenchent à distance, portes de wagons de chemin de fer, train lancé dans la nuit et tous ces bruits. « Portes qui se répètent », j’avais dit au peintre : couloirs d’internat. Couloirs dans les immeubles. Corridors d’hôtel et leurs labyrinthes. Longues enfilades dans les bateaux et la durée spéciale qu’est un voyage en bateau. Et puis les portes qui se répètent dans les rêves (« Ah oui, j’avais dit, cela je l’ai fait pratiquer en atelier d’écriture : à partir du Loup des Steppes, de Herman Hesse, une porte poussée et vous voilà face à une scène très précise de votre vie, et vous fuyez, vous allez plus loin, tentez la prochaine porte, et c’est encore une scène pour vous plus insoutenable, dans sa banalité même.  »). Il avait sursauté, le peintre, qui rêvait : « Voilà, il avait dit, les portes qu’on voit dans les rêves. Je voudrais peindre une porte, celle qui ouvre dans le rêve : mais un rêve s’encombre-t-il de portes  ? »

François Bon

(Photo François Bon, DR)