CE MÉTIER DE DORMIR

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dimanche 31 mai 2015

Lire pour vivre (à propos des Partisans)

Lecture du roman d'Aharon Appelfeld, Les partisans (Traduction Valérie Zenatti, Ed. de L'Olivier, 320 p., 22 €)

C'est superbe, incroyablement maîtrisé, avec toujours cette grande douceur d'Appelfeld, même lorsqu'il décrit les choses les plus tristes. L'histoire se passe dans les derniers mois de la Seconde guerre mondiale, en Ukraine, et est racontée à la première personne par Edmund, 17 ans, qui fait partie d'un groupe de partisans juifs qui se cachent dans la forêt et les marais d'où ils résistent à l'armée allemande, menant des attaques éclairs puis se repliant aussitôt. Le groupe est dirigé par Kamil, un commandant mystique qui incite ses hommes à prier et revenir aux textes sacrés, qui leur explique que pour gagner leur combat et continuer à vivre ils doivent lire. Il y a aussi la vieille Tsirel, la sage, et aussi Tsila, la cuisinière, et Salo, le médecin, et encore beaucoup d'autres personnes dans ce groupe, toutes avec leurs secrets, leurs douleurs, leurs forces. Très beau livre, touchant et jamais désespérant, au contraire, un roman rempli de lumière.

 

samedi 17 janvier 2015

Engendrement de cœur (à propos de Berceau)

Lecture du beau livre d'Eric Laurrent, Berceau (Ed. de Minuit, 96 p., 11,50 €).

Le volume est sous-titré "récit" mais ce pourrait être aussi bien un roman tant la construction et la poésie du texte sont fortes. Le narrateur raconte l'adoption par son couple d'un orphelin marocain de quelques semaines, Ziad, avec leur découverte de cet enfant durant les voyages successifs faits au Maroc pour lever le blocage administratif imprévu des autorités locales qui leur interdisent de le faire sortir de l'orphelinat d'abord, de le faire sortir du pays ensuite.

Il y a une quantité de minuscules livres repliés à l'intérieur du livre, et que l'on voudrait voir développés (et il faudrait pouvoir posséder un microscope capable de trouver entre les lignes d'autres lignes, plus petites, et qui recèlent des détails supplémentaires, mais peut-être est-ce à l'imagination du lecteur de faire ce travail). Ainsi l'histoire de Nadir, l'adolescent simple d'esprit, un orphelin qui chaque jour demande à nouveau leur nom à tous les gens qu'il croise, et qui s'invite sur toutes les photographies prises autour de lui. Ou encore la description des toits de Rabat, et plus largement l'architecture et la topographie de cette ville. Également les paroles, le visage et le corps de l'épouse du narrateur, Yassaman, très peu présente dans le texte et qui en devient, précisément par son absence, d'une grande beauté (on la voit dormir, tout de même à un moment, à l'arrière de la voiture, collée contre son nouveau fils, un des passages les plus émouvants de ce livre). Et aussi la scène finale, très belle, avec les applaudissements de Ziad. Mais il s'agit d'abord dans ce livre de la découverte par le couple de leur nouveau fils. Le narrateur et sa femme le voient apprendre à marcher, puis à parler, puis à penser et comprendre (par exemple, comme il assimile tous les globes à des ballons avec lesquels on peut jouer, il tend la main vers les fruits des orangers pour essayer de les faire eux aussi rouler).

La beauté du Maroc, la douceur du climat, l'harmonie évidente du couple, la croissance fulgurante du nourrisson et les sentiments paternels qui en retour naissent immédiatement pour lui, tout dans ce livre en fait la lecture parfaite pour qui veut retrouver une certaine paix intérieure.

Comment peut-on devenir père et mère sans avoir donné naissance à un enfant ? comment se passe un engendrement de cœur ? Le récit le démontre en moins de 100 pages et dans une langue soutenue et en même temps très simple, très proche du lecteur, un style à la fois descriptif et sensible. Pour l'enfant, pour le comprendre, pour lui expliquer la vie et l'aider à apprendre, Eric Laurrent invente autre chose, il agrandit le monde.

Extrait :

"Ziad, en revanche, sait que je suis écrivain : on ne le lui cachera pas - sur le rebord de sa poussette, sur le pan de rabane déplié dans l'herbe, et même tout là-bas, sur l'un des bancs de pierre du jardin de l'orphelinat, une cigarette entre les lèvres, il m'a souvent vu écrire. Outre ses hochets, le premier objet qu'il ait tenu en main fut d'ailleurs mon stylo, ce feutre noir, à mine très fine, avec lequel je consigne dans le petit carnet qui ne me quitte jamais toutes les idées susceptibles de nourrir un livre qui me viennent à l'esprit, où que je me trouve."

 

samedi 29 novembre 2014

La vie dilatée (à propos de Mon âge)

Lecture d'un livre surprenant sorti pour la rentrée littéraire : Mon âge de Fabienne Jacob (Ed. Gallimard, 165 p., 16,90 €).

C'est une méditation sur le temps appliqué au corps, mais présentée sous la forme d'une narration des souvenirs d'une fillette d'une dizaine d'années puis d'une femme d'un âge non défini et qu'elle ignore largement (elle cherche longuement la réponse quand une infirmière le lui demande). Le tout magnifiquement écrit et construit, avec beaucoup d'allégresse, de détachement, une sorte de stoïcisme épicurien, de taoïsme peut-être même. Très belles scènes de nature (la forêt, notamment) et omniprésence du corps ressenti et compris. Un livre complètement imprévisible écrit par un esprit libre. À lire et relire. 

Extraits :

"J'approche encore mon visage de la glace, scrute ma peau, les plis autour de mes yeux, de ma bouche, la petite ride verticale entre les deux yeux. Toi-même qui t'es fait ça, personne d'autre." (...)

"la forêt est un surgissement et un bruissement, une cage verte pleine de craquements, de griffures, rayures, un pas devant l'autre, on progresse seulement si les obstacles on sait en faire des alliés" (...)

"les groseilliers et les framboisiers, occupés nuit et jour à fabriquer du rouge" (...)

"On comprend mal comment est rangé le bric-à-brac de la mémoire." (...)

"On croit que la vie va toujours être comme ça, dilatée comme un long soir d'été qui fait reculer la nuit jusqu'aux confins de minuit."

 

vendredi 1 août 2014

Feu intérieur (à propos d'En attendant Godard)

Lecture du surprenant livre de Zoé Bruneau, En attendant Godard (Ed. Maurice Nadeau, 143 p., 12 €).

La comédienne Zoé Bruneau raconte, sur le mode du journal, sa rencontre avec Jean-Luc Godard, d'abord pour un casting, puis ensuite, après plusieurs péripéties et hésitations du cinéaste, pour le tournage du film Adieu au langage (sorti en salles en mai 2014).

J'avais acheté ce livre par curiosité pour Godard, et en découvrant la première page j'avais pensé que l'ouvrage ne m'intéresserait pas d'un point de vue littéraire. Pourtant, sans que je m'en rende compte, phrase après phrase et page après page il s'est passé quelque chose, et je me suis retrouvé en quelques heures au milieu du livre, et fasciné, non pas seulement par ce qui est raconté sur Godard, mais surtout par ce que Zoé Bruneau écrit sur elle-même, et surtout comment elle l'écrit.

Il y a dans ce livre un souffle particulier, une complète sincérité, une finesse d'analyse (voir notamment, le 19 juin 2013, la scène violente tournée avec son partenaire Richard, et comment Zoé Bruneau met à jour une sorte de schizophrénie chez les acteurs), et tout du long une grande sensibilité.

À un moment du récit, Jean-Luc Godard dit à son actrice, juste avant de commencer à tourner : "Ayez le feu intérieur", puis il constate à la fin de la prise : "Vous l'avez, le feu intérieur !". Zoé Bruneau a communiqué son feu aux lettres, c'est une chose si rare.

Extraits :

"J'ai peu connu de si fort sentiment de joie.
Je ris dans les escaliers.
Je ris dans la rue.
Je ris à la gare (où je suis très en avance).
Et puis je lis. C'est d'une richesse ahurissante. Il y a tout. Pages de gauche le texte, pages de droite, des collages d'images, de ce qu'il imagine." (...)

"C'est une relation sensuelle, c'est évident, mais il n'y a pas ici de place pour la vulgarité. Ce qui prime, c'est la bienveillance. Cet homme me regarde avec affection, exigence, envie, complicité, excitation parfois, mais, oui, surtout avec bienveillance."

 

lundi 7 avril 2014

Garder un corps poétique (à propos de Chasseur de primes)

Lecture du nouveau livre de Joël Bastard Chasseur de primes (Ed. La Passe du vent, 82 p., 10 €).

Joël Bastard décrit sa vie itinérante d'auteur allant de résidence d'écrivain en résidence, pour obtenir de quoi vivre de son métier d'écriture.

Pour mémoire, une résidence d'écrivain c'est un programme mis en place par une collectivité locale et qui consiste à accueillir un auteur dans ce lieu pendant un ou deux mois, logé, nourri, et rémunéré. En échange, l'auteur devra rencontrer les lecteurs locaux, animer des ateliers d'écriture, parler de la lecture, etc.

Chasseur de primes raconte de l'intérieur cette vie nomade d'écrivain en résidence : les voyages, les arrivées dans l'appartement vide qui sera son unique chez-soi pendant un ou deux mois, les questions des gens venus l'écouter lire ses textes en public, la solitude, l'incapacité d'écrire certains jours et la souffrance qui en découle, la marche quotidienne et la sérénité au milieu de la nature, le temps qui passe et la vieillesse qui approche, la tentation de se laisser aller à la vie facile et la nécessité de rester un bloc d'écriture, de garder un corps poétique.

Le tout est superbement écrit, dans une langue de poète et donc une prose millimétrée, avec toujours le style inimitable de Bastard : direct, ironique, puissant, bucolique, désespéré, comique, profond.

Extraits :

"La ville se présente. Le chasseur de primes accepte la mission. Une raison sociale illumine ses yeux d'acier trempé dans le quotidien aux espérances diffuses. Il sent déjà contre sa poitrine une poignée d'euros pliée en deux, comme celle glissée dans la poche des maquignons. Top là ! Il part. Il va écrire." (...)

"Je cherche dans l'écriture le passage qui pourrait me libérer. J'ai déjà passé beaucoup de temps à cette entreprise. Rien en vue. Je ferai donc comme tout le monde, un tas de papier pour l'esprit du vent !" (...)

"On me demande, que retenez-vous du pays et de votre séjour ici ? Je réponds toujours, le paysage. Mais quoi encore ? Le paysage et encore, je ne le retiens pas ! Je le laisserai ici à mon départ. Je n'emporterai rien. (...) Mais alors, que faites-vous ici ? Je fais comme vous, je traverse le paysage."

 

mardi 10 décembre 2013

La composition du monde (à propos de Welcome)

Lecture de l'assez incroyable Welcome de Guillaume Trouillard (Ed. de la Cerise, 176 p., 28 €) qui vient d'arriver dans les librairies, mi album BD, mi beau livre, et qui ne contient aucun texte, que des images.

À la naissance de sa fille, Guillaume Trouillard a eu l'idée de créer un inventaire du monde. Il a donc dressé une liste non exhaustive de tous les objets créés par l'homme, tous les animaux, les végétaux, les minéraux. Il les a compilés, a réuni ensemble une vingtaine de variantes à chaque fois, les a peints à l'aquarelle sur du carton, puis découpés, et collés côte à côte. Le résultat est ce livre, une petite centaine de doubles pages contenant différents modèles de tout ce que contient le monde, pour ainsi dire la composition du monde. Le projet est très cohérent : dans une époque où on ne comprend plus le monde, il suffit de le lister, de faire un inventaire pour que tout s'éclaire.

Le livre s'ouvre sur des paillassons ornés du texte WELCOME inscrit dans différentes typographies et différentes couleurs, il s'achève sur les primates en voie d'extinction, en passant par les boissons énergisantes, les méduses, les champignons (qui précèdent les explosions nucléaires de même forme), les constellations, ou les miradors.

Welcome est systématique, enivrant, délirant, drôle (la page des différents modèles de vierges de Lourdes est précédée par la page des modèles de godemichets), déprimant (la page des fusils d'assaut), mobilisateur, étourdissant, on dirait un catalogue de vente par correspondance qui a soudain appris à penser et qui vous parle, qui vous réveille.

Je ne me souviens pas, dans la littérature classique, d'un inventaire partiel du monde qui soit si politique et comique à la fois. À lire et à méditer.

 

vendredi 3 août 2012

L'absurde unité de la vie (à propos de 14)

Je reste sous le choc, tout juste terminée la lecture du prochain roman de Jean Echenoz, 14 (Ed. de Minuit, 128 p., 12,50 €, à paraître le 4 octobre).

Incroyable et immense livre, dont le sujet est la guerre de 1914-1918 vue au travers de cinq hommes et une femme, et plus particulièrement deux hommes, et même plus précisément un seul (le livre se resserre magnifiquement en avançant). Rebondissements, échanges codés à quelques pages de distance, accélérations, incises poétiques, violence, errance, compassion, abnégation, le tout en interaction et en perpétuel mouvement, la construction de 14 est absolument superbe.

Chacun des quinze chapitres est un petit chef d'œuvre avec des scènes extraordinaires qui s'impriment sur le front du lecteur, comme le combat aérien et son issue scellée en moins de cinq lignes, ou les scènes de massacre dans les tranchées, descriptions vraies et pourtant supportables, notamment les gaz dont on découvrira à la fin les conséquences, ou le chapitre sur les animaux, notamment ceux qu'on mange en temps de guerre, ou la fameuse blessure de guerre dont il ne faut rien dire d'avance mais qui bien sûr renvoie au frère, qu'est-ce qu'un frère et comment on pense à lui, ou le déserteur en plein printemps, et ce que va vouloir dire pour lui le printemps.

Partout une absolue maîtrise de la narration, une grande rapidité, comme une fulgurance majestueuse, avec deux lignes parfois pour tout faire basculer, une impression de survol, de sagesse. L'humour d'Echenoz est encore présent mais cette fois assourdi et plus grave, une sorte d'humour tragédien.

Il y a dans ce court livre une ampleur folle, c'est un livre-monde qui révèle soudain, comme si Echenoz avait obtenu le manuel de démontage, la mécanique vraie des choses et donne à voir l'absurde unité de la vie.

Jean Echenoz a passé un palier, il est devenu un auteur nouveau et d'une importance encore plus grande qu'avant, il a écrit un chef d'œuvre et il y aura pour tout le monde un avant et un après 14.

Si je parle dès maintenant de ce roman qui ne sera pourtant mis en vente qu'en octobre (pourquoi Minuit impose aux lecteurs une attente si longue ?), c'est d'abord parce qu'il est impossible de garder le silence sur ce livre une fois qu'on l'a lu, et ensuite parce qu'en tant que romancier, et romancier actuellement au travail sur un nouveau livre, il chamboule toutes mes certitudes, il rebat les cartes. Quand je me compare au Jean Echenoz nouveau, je réalise que je ne suis même pas un débutant, ni même un enfant, mais tout juste un nourrisson, et qu'il faudra encore au moins quarante ans pour que j'arrive moi aussi dans la force de l'âge du romancier.

 

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