CE MÉTIER DE DORMIR

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vendredi 29 février 2008

Mon corps est une maison (à propos de Balayer fermer partir)

Je suis complètement dépassé actuellement, et même plus : physiquement épuisé, mais je veux à tout prix parler d'un petit livre merveilleux : Balayer fermer partir, de Lise Benincà (Seuil, 109 p., 13 €), qui vient de paraître dans la collection "Déplacements" de François Bon. Ce livre m'a envoûté, je suis tombé sous son charme, et ce charme c'est d'abord celui d'une couleur, celle de Lise Benincà, auteur précieux et prometteur (c'est son premier livre : bravo au Seuil de l'avoir dorénavant sous contrat).


Je ne suis pas très doué pour résumer les histoires, mais il s'agit du décès du père de la narratrice, qui lui laisse en héritage une maison qu'elle met en vente, et il s'agit également de l'appartement occupé par la narratrice, de sa disposition et de son contenu, de ses pièces, notamment une pièce vide (inspiration de Georges Perec, cité en exergue du livre). La narratrice est seule quelques jours dans son appartement, son compagnon étant parti en voyage. Elle se demande : qu'est-ce qu'une maison ? et aussitôt : que suis-je pour les autres ? que sont-ils pour moi ?

Lise Benincà possède un oeil particulier qui lui fait dire des choses différentes, par exemple : "Marchant au matin sur le boulevard, l'immeuble dans mon dos, les voitures me dépassent et me dépassent" ou encore : "on s'est penchées au-dessus de l'eau, par-dessus la balustrade rouillée, on a regardé les poissons. Ils ne sont pas bien gros, a dit ma grand-mère" et plus loin : "Je pense à cette page sur laquelle l'institutrice avait écrit Bravo dans la marge". A propos de la vie, Lise Benincà dit : "J'assiste au spectacle. J'ai payé mon billet, j'attends le dénouement".

Une maison, c'est un réceptacle pour les corps. Mais un corps ressemble lui-même à une maison. La maison héritée du père, celle que la narratrice est en train de vendre, avait été construite entièrement par le père. Notre corps aussi, c'est notre père qui l'a construit. "Le corps est mon lieu. Y suis-je enfermée ? Les oreilles sont des portes d'entrée. La bouche est une porte de sortie (...) Le corps construit par le père, à son image, sans avoir l'air d'y toucher. La couleur des cheveux, la couleur des yeux. Les fondations." Elle s'interroge indirectement sur le déterminisme de la naissance, sur les limites que nos père et mère nous imposent, ou veulent nous imposer, par la génétique (les murs qu'ils ont bâtis) : "Y a-t-il un certain nombre de mètres carrés au-delà desquels l'espace est supérieur à ma capacité de présence ?". Phrase à méditer. Tout le livre est à méditer.

Il y a aussi dans ce livre la palette des couleurs, posées chacune de façon nominale, à la Rimbaud, et pourtant si présentes dans leur énumération, palpables. Et toujours, ce décalage, ce glissement émotif, cette poésie que Perec a toujours cherché à atteindre et que Lise Benincà semble posséder comme un don naturel.

dimanche 20 janvier 2008

Les mots d'Ingrid Betancourt

Transmettre la vérité de son corps présent par les mots est un exercice presqu'impossible, infiniment long, définitivement complexe même pour les femmes et les hommes qui en font profession depuis des années et depuis des centaines de générations, confortablement, au milieu de la Cité, comme un métier parmi les autres métiers. Alors, essayez d'imaginer l'effort nécessaire pour créer cette vérité lorsque vous n'êtes pas un auteur, et surtout lorsque vous êtes prisonnier, détenu sans jugement, sans avoir commis aucun délit, séquestré par une autorité non légitime, réduit en esclavage par des criminels spécialisés dans le commerce du rapt, que vous l'êtes au milieu d'une jungle hostile, forcé par vos ravisseurs de marcher sans cesse pour se déplacer et empêcher l'armée régulière de vous délivrer, et que vous êtes dans cette situation depuis presque six années. Et c'est là, dans de telles conditions, qu'Ingrid Betancourt parvient à écrire cette lettre à sa famille qui nous touche si profondément.

Elle écrit par exemple à sa mère : "Je ne veux plus qu'un seul mètre nous sépare, parce que je sais que tous peuvent vivre sans moi, sauf toi". À sa fille : "Tu es bien meilleure que moi, [...] tu es tout ce que j'aurais voulu être, mais en mieux". Elle appelle son fils "mon roi des eaux bleues". Plus loin, d'un ami elle dit : "Je l'aime comme le jour où nous avons compté les étoiles filantes, allongés sur la plage". Et à un autre proche : "Chaque fois que je pense à toi, mon coeur, je ris de nous deux, je ris de toi et je ris de moi".

Le texte d'Ingrid Betancourt a été rédigé le 24 octobre 2007. Il a ensuite été saisi avec des photos et une vidéo sur des guérilleros arrêtés à Bogota. Il est devenu épisodiquement sous le terme "preuve de vie" un outil de publicité politique. Aujourd'hui, il est publié sous forme de livre : Lettres à Maman (Ed. du Seuil, 62 p., 7 €).

Il n'y a pas eu (à ma connaissance) de livre de soutien des écrivains pour Ingrid Betancourt comme il y en avait eu pour Florence Aubenas, journaliste otage en 2005, avec le très fort Cent jours sans, et c'est dommage. Avec cette lettre, c'est comme si Ingrid Betancourt avait compris que dorénavant la seule qui pouvait encore la sauver c'était elle-même, par le pouvoir de ses propres mots.

lundi 17 décembre 2007

Une vie de fous (à propos de Transhumances)

Nous menons une vie de fous, de la naissance à la mort, c'est juste une transhumance, comme un troupeau guidé par de très inquiétants bergers. Chloé Delaume, qui voit tout, a observé le manège. Dans Transhumances (è®e éditions, 13 €), elle nous montre quatre personnages en pleine action, deux hommes et deux femmes. Ils errent dans une sorte de forêt. Autant vous le dire tout de suite : ils sont probablement échappés de l'asile. Et ils sont épiés, surveillés même. Le personnage de Tahar, tout seul dans sa cabane, qui intrigue et agace au début, devient vite, non pas attachant (faut pas pousser), mais au moins fascinant, hypnotique : "J'avais juste moi. C'est-à-dire un grand corps avec nous tous dedans". Léonore est délicieuse, Gilles comique jusqu'à la fin, Françoise impeccable, Charles courageux.

D'habitude je déteste le théâtre, mais là j'ai vraiment aimé ce livre. Je l'ai déjà offert deux fois, et je pense que je vais continuer.

Extrait :

"Léonore

J'ai jamais vu un truc pareil. Pourtant les murs, j'ai l'habitude. Mais ils étaient très différents.


Charles

Je me demande ce qu'il y a derrière.


Léonore

Celui-là il fait un peu peur. Je ne le sens pas du tout, ce mur.


Françoise

Ca sonne comment ?


Léonore

Bah j'en sais rien.

(Elle tente de grands coups contre la paroi.)

C'est tellement épais que c'est difficile de jauger si c'est creux ou plein.

(Elle recommence)

En tout cas, à force, ça m'a fait saigner."

vendredi 23 novembre 2007

Majesté de Valérie Rouzeau

J'ai beau savoir qu'un nouveau livre de Valérie Rouzeau est toujours un événement, et qu'à sa lecture je vais être bouleversé, je le suis à chaque fois davantage que prévu.


Les éditions Wigwam publient Apothicaria, de Valérie Rouzeau (*). C'est une histoire qui se passe autour d'une pharmacie. C'est peut-être une histoire triste, peut-être un chagrin d'amour, je ne sais pas, mais malgré tout éblouissante, un éblouissement de saison, de début d'hiver, avec ces énormes croix laïques, verdâtres, qui clignotent de plus en plus tôt chaque soir. Comment rentrer chez soi ? comment se retrouver ?

"Je me souviens de ce bouquet d'anémones
J'avais cru que le coeur de mon amant était dedans
La croix verte de la pharmacie clignote en plein jour énormément
Robert n'est qu'un ami et mon amant m'oublie"

Parfois, à la réponse : quel grand écrivain auriez-vous voulu être, je brûle de répondre : Valérie Rouzeau ! Et en levant les yeux, je vois l'oie qui vole très haut dans le ciel (vous comprendrez si vous lisez le livre).


(*) l'objet lui-même est magnifique, une plaquette de seize pages, numérotée et imprimée en typographie, avec en quatrième de couverture la reproduction d'un extrait manuscrit de la main de l'auteur; disponible uniquement sur commande chez l'éditeur, 4,60 €.

vendredi 16 novembre 2007

Brise de Bible (à propos de Abadôn)

Quelques mots sur Abadôn de Michèle Dujardin (Seuil, coll. Déplacements). Voici un livre de poésie pure et presque brute, un livre de colère et de libération, écrit par un auteur dont on sait très peu de choses si ce n'est que selon la BNF elle a publié un premier ouvrage en 1983. Ce qu'on entend, à la lecture de ce livre (lecture qui se fait préférablement à voix haute), c'est non seulement un superbe lyrisme (et lyrisme est l'autre nom de poésie) mais aussi un souffle prophétique et océanique, la rencontre d'Homère et des Prophètes. Il souffle une brise de Bible dans ces pages.


Abadôn
(qui ne contient aucun point du début à la fin) contient des passages d'une extrême rareté qui scotchent le plus exigeant lecteur. Ainsi, il s'agit là de "parler bleu" pour "saisir la nuit par les ailes", le poème est "la table ancestrale où se dressent les lois", et il est possible d'approcher "la lumière, celle qui est dans ta bouche, qui pulvérise le silence des pierres, et qui parle ta parole, toujours la même, je suis, je serai, je suis, pour toujours".


La langue est si violente, si rapide, que le lecteur voit après coup, comme en décalage, ses propres souvenirs de lectures. Ainsi "elle enfante ces nénuphars qui rongent les poumons de l'éternité" me fera penser à L'Ecume des jours et son héroïne Chloé, ce qui me fait immédiatement penser que l'écrivain Chloé Delaume a lu et aimé Abadôn, comme quoi le monde est petit (*); ou plus loin "quand nous jouions dans la rivière, la rivière qui ne revient jamais, mère, entre les mêmes pierres" qui me fait penser à Héraclite (on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve).


Le style de Michèle Dujardin est extraordinaire, souvent très soutenu, et entre mille phrases, je garde près de moi celle-ci : "je sais qu'il n'y a lieu de repos où que je me tourne".


Il faut lire d'une traite le dernier chapitre, un chapitre exceptionnel de bout en bout, qui referme (ou ouvre) ce qui est aussi une déclaration passionnée : "demain peut-être mon amour et seulement si demain a tes yeux".


Extrait :

"la mer tu la connais, l'ombrageuse toujours vierge, la nocturne aux larges mains, elle qui offre, sur les plages des grandes feuilles à vif dans la résille des blancs, l'accès aux révélations des fous derrière leur vitre, et transmet, dans le même instant, la vision unique de la beauté parfaite des choses, celle qui est là, parfaitement cachée sous la transparence de sa nudité, de son évanouissement, de sa vie de fantôme coulé dans le silence même des choses, vision unique, immédiate, dressée sur le socle de la mort, à midi dans la lumière dure, aux yeux du solitaire élu, du condamné, du poète" (p. 96)

(*) Voir aussi le billet de Lignes de fuite, et celui de Dominique Dussidour sur remue.net, ainsi que des extraits du livre sur Poezibao et sur le site web de la collection "Déplacements".

dimanche 28 octobre 2007

Une autobiographie de Philippe Sollers

Je suis en train de lire le nouveau Philippe Sollers, intitulé Un vrai roman, Mémoires (Plon).


Un conseil : oubliez toute la presse au sujet de ce livre, les bonnes feuilles, et autres extraits sur telle ou telle célébrité rencontrée par Sollers. Lisez plutôt en continuité ce gros volume (352 pages écrites serré), notamment les passages consacrés à la jeunesse, les chemins bizarres par lesquels le narrateur s'éveille à la conscience, la nécessité très vite de se défendre. Il y aura beaucoup à dire sur ce livre, un livre important.

mercredi 10 octobre 2007

Jérôme Mauche immunise

Depuis le 6 mai 2007, je ne regarde plus les actualités télévisées et je ne lis quasiment plus le journal. Je pense qu'inconsciemment j'ai peur de la dictature que pourrait, dans mes pires cauchemars, mettre en place le demi-fou.


Le journal, qu'il soit télévisé ou papier, est devenu intrusif et anxiogène, et non plus informatif et réflexif. Avec son nouveau livre, La loi des rendements décroissants (Seuil, coll. Déplacements) Jérôme Mauche propose une immunisation. Mauche a écrit son livre en lisant le journal, ou plutôt en dé-lisant le journal, en démontant puis remontant les pièces du puzzle. Il a compris notamment que la pensée économique a imbibé la totalité des sujets. Alors il déchiffre à l'envers, il joue aux dominos, il découpe, il recolle. Il suffit de lire un des 202 fragments qui composent ce livre pour comprendre la force et l'efficacité de sa prose :

"L'économie a trait au service de la vérité plus qu'à la vérité, et moins encore via l'indéniable vieillissement de la population croissante active dont le pathétisme entend voir fructifier, maintenant, et sans plus attendre sa dernière heure l'investissement fait, au prorata du nombre d'heures, puis de décades de travail impressionnant consacrées. Mais, avant-gardiste encore et toujours, prompte à prélever le concept pourvu qu'il fasse jeune, elle zappe de sa revendication à sa contemplation et, mue par le plus activiste regret d'une vie, en effet, dévolue au labeur et à la tâche, elle parvient à se convaincre que, malgré les apparences, elle n'a rien foutu et qu'il est donc plus que normal qu'elle n'ait aucune retraite."

Un extrait d'un autre fragment :

"La rose de la formation continue est sans pourquoi, mais non sans épines, pour qui s'y frotte. Et ce ne sera ce petit groupe de derniers stagiaires qui, après un semestre intensif, inversera la tendance, horriblement européocentriste, c'est à craindre, avec son coeur, ses pétales et sa tige toute hérissée. (...)"

Dans ce livre comme dans les précédents (notamment Electuaire du discount, Ed. Le Bleu du ciel, 2004) Jérôme Mauche est un auteur comique au sens noble du terme, jamais cynique, jamais triste, juste joyeusement objectif (éventuellement passagèrement déprimant si vous êtes vraiment dans une période noire, mais à peine). Il est aussi rempli de références "classiques" pour qui sait le lire, clins d'oeil à la bibliothèque. Sa Loi des rendements décroissants qui sort ce 11 octobre est un livre politique, le bon livre au bon moment pour contrer la bizarre actualité sociale-économico-politicienne de la période actuelle.


Voilà, ce sera en ce qui me concerne le programme de lecture de cet hiver qui chez moi s'annonce déjà particulièrement rude : marcher "au" Mauche. Posologie ? un fragment après le déjeuner, un fragment avant le coucher. Augmenter la dose en cas de nouvelle exposition prolongée à la folie Spectaculaire ambiante. Effets secondaires possibles ? impression de plaisir et de contentement, sourires pouvant aller jusqu'au fou-rires.


(Voir
d'autres extraits du livre de Jérôme Mauche sur le site web de François Bon, directeur de la collection Déplacements.)

jeudi 4 octobre 2007

L'Infini sort son numéro 100

Sortie de la livraison d'Automne 2007 de la revue L'Infini. Sa couverture indique : 百 mais aussi 100 mais aussi CXX (soit 120 dans le calendrier de Nietzsche - ceux qui ne savent pas pourquoi pourront lire Une vie divine de Philippe Sollers -).


Le numéro 100 d'une revue trimestrielle de littérature est toujours un événement. A fortiori pour L'Infini, revue fondée en 1983 pour prendre la suite de la revue Tel Quel (fondée en 1960 mais dont les Editions du Seuil arrêtaient la parution et refusaient de céder le nom) et pilotée depuis l'origine par Philippe Sollers et Marcelin Pleynet. J'ai toujours adoré cette revue, son incroyable diversité et son caractère imprévisible, et ce, bien avant d'avoir la joie de me retrouver un jour au sommaire. Je me souviens, en 1987, étudiant en Droit, je profitais de ma carte de Bibliothèque Universitaire pour pénétrer dans la partie réservée aux étudiants en Lettres et aller lire les numéros de L'Infini disponibles en libre-accès sur les rayonnages.


Dans ce numéro, belle galerie de photos ("roman-photos" précise le sommaire) de Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, et d'autres. En ouverture : portrait d'Antoine Gallimard et Philippe Sollers à New-York en 1982.


Parmi les contributions de ce numéro 100, superbe texte de Jacqueline Risset, Les Instants les éclairs, mettant en scène ses rêves.

jeudi 27 septembre 2007

Le début du nouveau Modiano

Le site web BibliObs a obtenu de Gallimard l'autorisation de publier en ligne le début du nouveau roman de Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue (à paraître le 4 octobre). Vrai plaisir de découverte pour tous ceux qui comme moi n'ont hélas pas encore pu mettre la main sur le contenu de ce livre. Il y aussi un entretien de Modiano avec Jérôme Garcin.


BibliObs est un site web créé par Le Nouvel Observateur et qui se présente comme "le premier portail communautaire sur l'actualité des livres". Mais le site accueille des bandeaux de publicité et fait pointer les livres cités vers une librairie en ligne non indépendante (la FNAC).

mercredi 1 août 2007

Emmanuelle Pagano propose des extraits de son prochain livre

Emmanuelle Pagano vient de mettre en ligne sur son blog des extraits de son prochain livre, en cours d'écriture, et dont le titre provisoire est Les Mains gamines.

Bien que les extraits soient courts, cette lecture est très excitante pour les lecteurs qui ont aimé ses livres précédents. Un roman est en train de se construire actuellement, en partie sous nos yeux.

Dommage que tous les écrivains ne fassent pas la même chose (François Bon a été un des pionniers; personnellement, j'avais commencé timidement avec mon Carnet, puis ça a pris un tour différent, j'en reparlerai bientôt ici).

NB : Emmanuelle propose aussi en téléchargement certains de ses textes précédents, notamment ceux parus en revue.