CE MÉTIER DE DORMIR

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lundi 7 avril 2014

Garder un corps poétique (à propos de Chasseur de primes)

Lecture du nouveau livre de Joël Bastard Chasseur de primes (Ed. La Passe du vent, 82 p., 10 €).

Joël Bastard décrit sa vie itinérante d'auteur allant de résidence d'écrivain en résidence, pour obtenir de quoi vivre de son métier d'écriture.

Pour mémoire, une résidence d'écrivain c'est un programme mis en place par une collectivité locale et qui consiste à accueillir un auteur dans ce lieu pendant un ou deux mois, logé, nourri, et rémunéré. En échange, l'auteur devra rencontrer les lecteurs locaux, animer des ateliers d'écriture, parler de la lecture, etc.

Chasseur de primes raconte de l'intérieur cette vie nomade d'écrivain en résidence : les voyages, les arrivées dans l'appartement vide qui sera son unique chez-soi pendant un ou deux mois, les questions des gens venus l'écouter lire ses textes en public, la solitude, l'incapacité d'écrire certains jours et la souffrance qui en découle, la marche quotidienne et la sérénité au milieu de la nature, le temps qui passe et la vieillesse qui approche, la tentation de se laisser aller à la vie facile et la nécessité de rester un bloc d'écriture, de garder un corps poétique.

Le tout est superbement écrit, dans une langue de poète et donc une prose millimétrée, avec toujours le style inimitable de Bastard : direct, ironique, puissant, bucolique, désespéré, comique, profond.

Extraits :

"La ville se présente. Le chasseur de primes accepte la mission. Une raison sociale illumine ses yeux d'acier trempé dans le quotidien aux espérances diffuses. Il sent déjà contre sa poitrine une poignée d'euros pliée en deux, comme celle glissée dans la poche des maquignons. Top là ! Il part. Il va écrire." (...)

"Je cherche dans l'écriture le passage qui pourrait me libérer. J'ai déjà passé beaucoup de temps à cette entreprise. Rien en vue. Je ferai donc comme tout le monde, un tas de papier pour l'esprit du vent !" (...)

"On me demande, que retenez-vous du pays et de votre séjour ici ? Je réponds toujours, le paysage. Mais quoi encore ? Le paysage et encore, je ne le retiens pas ! Je le laisserai ici à mon départ. Je n'emporterai rien. (...) Mais alors, que faites-vous ici ? Je fais comme vous, je traverse le paysage."

 

mardi 10 décembre 2013

La composition du monde (à propos de Welcome)

Lecture de l'assez incroyable Welcome de Guillaume Trouillard (Ed. de la Cerise, 176 p., 28 €) qui vient d'arriver dans les librairies, mi album BD, mi beau livre, et qui ne contient aucun texte, que des images.

À la naissance de sa fille, Guillaume Trouillard a eu l'idée de créer un inventaire du monde. Il a donc dressé une liste non exhaustive de tous les objets créés par l'homme, tous les animaux, les végétaux, les minéraux. Il les a compilés, a réuni ensemble une vingtaine de variantes à chaque fois, les a peints à l'aquarelle sur du carton, puis découpés, et collés côte à côte. Le résultat est ce livre, une petite centaine de doubles pages contenant différents modèles de tout ce que contient le monde, pour ainsi dire la composition du monde. Le projet est très cohérent : dans une époque où on ne comprend plus le monde, il suffit de le lister, de faire un inventaire pour que tout s'éclaire.

Le livre s'ouvre sur des paillassons ornés du texte WELCOME inscrit dans différentes typographies et différentes couleurs, il s'achève sur les primates en voie d'extinction, en passant par les boissons énergisantes, les méduses, les champignons (qui précèdent les explosions nucléaires de même forme), les constellations, ou les miradors.

Welcome est systématique, enivrant, délirant, drôle (la page des différents modèles de vierges de Lourdes est précédée par la page des modèles de godemichets), déprimant (la page des fusils d'assaut), mobilisateur, étourdissant, on dirait un catalogue de vente par correspondance qui a soudain appris à penser et qui vous parle, qui vous réveille.

Je ne me souviens pas, dans la littérature classique, d'un inventaire partiel du monde qui soit si politique et comique à la fois. À lire et à méditer.

 

vendredi 3 août 2012

L'absurde unité de la vie (à propos de 14)

Je reste sous le choc, tout juste terminée la lecture du prochain roman de Jean Echenoz, 14 (Ed. de Minuit, 128 p., 12,50 €, à paraître le 4 octobre).

Incroyable et immense livre, dont le sujet est la guerre de 1914-1918 vue au travers de cinq hommes et une femme, et plus particulièrement deux hommes, et même plus précisément un seul (le livre se resserre magnifiquement en avançant). Rebondissements, échanges codés à quelques pages de distance, accélérations, incises poétiques, violence, errance, compassion, abnégation, le tout en interaction et en perpétuel mouvement, la construction de 14 est absolument superbe.

Chacun des quinze chapitres est un petit chef d'œuvre avec des scènes extraordinaires qui s'impriment sur le front du lecteur, comme le combat aérien et son issue scellée en moins de cinq lignes, ou les scènes de massacre dans les tranchées, descriptions vraies et pourtant supportables, notamment les gaz dont on découvrira à la fin les conséquences, ou le chapitre sur les animaux, notamment ceux qu'on mange en temps de guerre, ou la fameuse blessure de guerre dont il ne faut rien dire d'avance mais qui bien sûr renvoie au frère, qu'est-ce qu'un frère et comment on pense à lui, ou le déserteur en plein printemps, et ce que va vouloir dire pour lui le printemps.

Partout une absolue maîtrise de la narration, une grande rapidité, comme une fulgurance majestueuse, avec deux lignes parfois pour tout faire basculer, une impression de survol, de sagesse. L'humour d'Echenoz est encore présent mais cette fois assourdi et plus grave, une sorte d'humour tragédien.

Il y a dans ce court livre une ampleur folle, c'est un livre-monde qui révèle soudain, comme si Echenoz avait obtenu le manuel de démontage, la mécanique vraie des choses et donne à voir l'absurde unité de la vie.

Jean Echenoz a passé un palier, il est devenu un auteur nouveau et d'une importance encore plus grande qu'avant, il a écrit un chef d'œuvre et il y aura pour tout le monde un avant et un après 14.

Si je parle dès maintenant de ce roman qui ne sera pourtant mis en vente qu'en octobre (pourquoi Minuit impose aux lecteurs une attente si longue ?), c'est d'abord parce qu'il est impossible de garder le silence sur ce livre une fois qu'on l'a lu, et ensuite parce qu'en tant que romancier, et romancier actuellement au travail sur un nouveau livre, il chamboule toutes mes certitudes, il rebat les cartes. Quand je me compare au Jean Echenoz nouveau, je réalise que je ne suis même pas un débutant, ni même un enfant, mais tout juste un nourrisson, et qu'il faudra encore au moins quarante ans pour que j'arrive moi aussi dans la force de l'âge du romancier.

 

samedi 28 juillet 2012

Une étincelle éternelle (à propos de Le corps plein d'un rêve)

Je viens de lire, avec plusieurs mois de retard, le livre que Claudine Galea a écrit sur Patti Smith : Le corps plein d'un rêve (Ed. Le Rouergue, 131 p., 14,70 €).

Beau livre, au titre magnifique, pas très long mais très enlevé, qui raconte en un seul mouvement, avec urgence, la vie de la narratrice en parallèle à celle de la chanteuse Patti Smith. Au travers des chansons de Patti Smith, Claudine Galea invente un nouveau genre, la bio-autobiographie. Parler de Patti Smith, c'est parler de ses souvenirs d'écoute de ses chansons, donc parler de sa vie. Et la vie de Claudine Galea est précisément celle d'une écrivain, c'est-à-dire celle d'un corps plein d'un rêve, un corps animé, depuis l'enfance, par une étincelle éternelle, celle de l'écriture, qui prend toute la place dans l'existence.

Il y a le chapitre sur le concert de Patti Smith le 26 mars 1978 à Paris, passage très fort, très précis dans sa description. Plus léger, mais très comique, il y a aussi la rencontre de Claudine Galea avec Marguerite Duras qui cherche à la déstabiliser et à qui l'auteur débutante lance sans se démonter : "J'aime bien la purée et les saucisses". Et sur l'écriture, il y a un chapitre d'anthologie sur le départ des athlètes de sprint, image parfaite de l'écrivain plongeant dans son travail. Dans le rock, comme dans le sport, comme dans la littérature : le mouvement encore et toujours, la vitesse et les yeux grands ouverts au cœur de cette vitesse.

Extraits :

"Je ne voulais pas être une chanteuse de rock'n'roll
Je ne voulais pas faire carrière dans le rock'n'roll dans le business

Ce n'est pas ce que j'ai cherché
Ce que je cherche ce que je cherche c'est
Être avec vous
Vous êtes mes enfants pas plus" (...)

"Une après-midi sur le Côte Bleue, je l'ai entendue chanter et elle m'est entrée dans le corps, à l'endroit exact où le corps est tout, les sens, les émotions, l'intelligence, l'esprit, tout."  (...)

"Son secret, une phrase qu'elle prononce très tôt : I have no fear. Je n'ai pas peur" (...)

"À 160 sur l'autoroute, je défie le mistral, ça m'oblige à rester éveillée, sur le qui-vive, tous les sens en alerte. Un jour, j'écrirai comment je conduis." (...)

"Je vois je sens j'entends je goûte je hume je sniffe je prends j'absorbe je me nourris je me remplis je me shoote à la vie-Patti, la vie qui rend VIVANTE." (...)

"Dire Elle pour éloigner Je. Dire Je pour se rapprocher d'Elle. Le bon endroit, ELJE." 

 

vendredi 1 juin 2012

Embarqué (à propos de Shakespeare n'a jamais fait ça)

Lecture de l'excellent livre de Charles Bukowski Shakespeare n'a jamais fait ça (Ed. 13e Note, 256 p., 19,50 €).

On est en 1978, Bukowski fait une tournée de lecture en Europe, en France, puis en Allemagne son pays natal, et ce livre raconte ce voyage. Ce n'est ni un journal ni un récit, c'est beaucoup mieux, c'est une méditation quotidienne sur cette vie, globalement déprimante, avec malgré tout quelques bons moments (le vin, le sexe, les amis, la femme aimée). Le lecteur est embarqué au quotidien et suit ce périple a priori banal mais qui devient épique parce que partout où passe Bukowski paraît naître immédiatement une tornade.

Tout le livre se lit d'une traite, à grande vitesse, comme il a été écrit. La vie en voyage avec sa compagne Linda Lee, le passage resté célèbre dans l'émission de télé de Bernard Pivot, les retrouvailles avec son oncle Heinrich, la lecture publique à Hambourg, la rencontre avec un poète allemand qui se fait appeler "fils de Bukowksi", la visite des champs de course allemands où hélas on ne peut pas tricher pour gagner, le brochet géant cuisiné à Paris par Barbet Schröder, etc. C'est toujours magnifiquement écrit, très juste, et très drôle, avec en bonus au milieu du texte des photos noir et blanc incroyables d'énergie signées Michael Montfort.

Extraits :

"Cette fille aimait tout ce qui m'ennuyait, et tout ce que j'aimais l'ennuyait. Nous étions le couple parfait"  (...)

"Partout où je vais, je provoque toujours de terribles conditions météorologiques. Un jour, j'ai fait une lecture dans l'Illinois et, le lendemain, cet État subissait la pire tornade de son histoire (...). Une autre fois, j'ai lu au musée d'Art moderne, à Houston; après mon départ, une inondation éclair a englouti le musée et dévasté pour un million et demi de dollars d'œuvres d'art."  (...)

"Rien de tel qu'une bonne bouteille pour se sentir à la maison, où que l'on soit; ça dispense du langage" (...)

"Aucun doute, la vie est insupportable, même si la plupart des gens ont appris à faire mine de rien. De temps en temps il y a un suicide, ou quelqu'un se fait interner, mais en général la foule continue à se comporter comme si tout se passait bien."

 

samedi 12 mai 2012

Le vrai monde intérieur (à propos d'Aveugles)

Découverte du livre de Sophie Calle Aveugles (Actes Sud, 108 p., 79 €) paru fin 2011.

La vie des aveugles m'attire depuis toujours. Je sais que la cécité est pour moi une éventualité et sa perspective ne me fait pas peur. Plusieurs grands écrivains sont devenus aveugles (Homère, Milton, Montesquieu, Joyce) et chaque fois que j'écris, j'écris les yeux fermés. En tant qu'auteur, le monde que je décris est en moi, pour la plus grande partie mes livres futurs ne doivent que peu de choses à ce que je vivrai, je raconte surtout ce dont je me souviens et ce dont j'ai rêvé. Quand je croise dans la rue un aveugle se promenant seul avec une canne blanche, j'admire son courage et sa liberté conquise sur le monde des voyants. Ce que les aveugles vivent m'intéresse au plus haut point.

Aveugles est un livre rare, comme tous les livres de Sophie Calle. Elle a interrogé des aveugles et elle reproduit leur réponse en vis-à-vis de leur portrait photographique. Il y a trois parties correspondant à trois projets successifs échelonnés sur vingt-cinq ans. Dans "Les aveugles" (1986), elle demande aux aveugles ce qu'est pour eux la beauté. Dans "La couleur aveugle" (1991), elle demande ce qu'ils perçoivent. Dans "La dernière image" (2010), elle demande ce qu'ils ont vu pour la dernière fois.

Il faut redire, pour ceux qui l'ignoreraient encore, combien Sophie Calle est un écrivain puissant : ses textes sont d'une brièveté et d'une force incroyable. Ces phrases des aveugles, elle les a choisies, réécrites, mises en forme, et au final elle crée une littérature qui nous confronte à ce qu'est la vision. La vision, c'est d'abord la pensée intime, la vraie vie intérieure. Les textes les plus troublants sont bien sûr ceux de la dernière partie du livre, les personnes ayant subitement perdu la vue et racontant la dernière image qu'ils ont vue.

Le texte du livre est également imprimé en braille.

Extraits :

"Le vert, c'est beau. Parce que chaque fois que j'aime quelque chose, on me dit que c'est vert. L'herbe est verte, les arbres, les feuilles, la nature... J'aime m'habiller en vert." (...)

"De mon mari, on m'a dit qu'il était beau. Je l'espère." (...)

"Un ciel étoilé, ça doit être beau. Une étoile, on dit que c'est une lumière mais qu'il y a peut-être des choses à l'intérieur." (...)

"Je voyais. Je voyais mal, mais je voyais. Un vendredi de février 1989, j'ai été opéré pour vue déficiente et me suis réveillé aveugle. Je n'ai pas de dernière image." (...)

"Et soudain, le brouillard. J'ai confondu les couleurs. Jaune et blanc se sont mélangés. Le soir même, j'étais aveugle."

 

jeudi 1 mars 2012

Autoportrait à grande vitesse (à propos de Vrouz)

Lecture passionnée du nouveau recueil de Valérie Rouzeau, Vrouz (Ed. La Table Ronde, 170 p., 16 €).

Vrouz est vraiment un livre magnifique. C'est un autoportrait composé en sonnets et on pense immédiatement à Villon pour la force de percussion, et aussitôt ensuite à Montaigne pour l'absolue sincérité. C'est une sorte de journal également, avec des voyages en train (ça va), en avion (là ça va moins bien, la poète affole les contrôles de sécurité), des passages chez le coiffeur, ou le médecin, avec des courses au supermarché, des cheveux blancs et un billet rose (dix euros), la lessive et le plaisir d'étendre cent mille mouchoirs carrés, la quarantaine et la jeunesse qui s'éloigne, l'éphéméride qui "fait [s]es rides".

Quelque soit la tristesse, la grammaire (la grand-mère) est là et sauve toujours des idées sombres, le fait de parvenir à penser directement en poésie, par les jeux de mots continuels, permet d'échapper sans cesse à un sort trop lourd, comme une acrobatie recommencée encore et encore, écrire c'est léviter.

Vrouz est un livre si exquis qu'il contient des notes de bas de pages, rassemblées à la fin du livre, que l'on peut lire ou pas, et qui commentent quelques uns des mille clins d'œil de l'auteur. On apprend ainsi que Vrouz est un mot inventé par le comédien Jacques Bonnafé, une contraction de ValérieROUZeau (d'où le verbe vrouzer : "ça vrouze !").

Je me suis demandé pourquoi moi qui habituellement ne lit jamais de poésie (à de quelques rares exceptions, et souvent des auteurs disparus), je suis chaque fois immédiatement touché par la poésie de Valérie Rouzeau. C'est probablement à cause de l'effet de vitesse de ses textes : c'est comme si elle était perpétuellement en déplacement et que ses phrases elles-mêmes couraient, le sens glisse et a toujours un coup d'avance, c'est une langue déjà ancrée dans le futur, Valérie Rouzeau c'est une course accélérée du langage, comment être à la fois la pensée qui a été est et sera. C'est comme si l'auteur de Vrouz était dans un train à grande vitesse filant vers le futur, ou plutôt comme si la poète était elle-même le train, et c'est nous qu'elle emporte.

Extrait :

"Bonne qu'à ça ou rien
Je ne sais pas nager pas danser pas conduire
De voiture même petite
Pas coudre pas compter pas me battre pas baiser
Je ne sais pas non plus manger ni cuisiner
(Vais me faire cuire un œuf)
Quant à boire c'est déboires
Mourir impossible présentement
Incapable de jouer ni flûte ni violon dingue
De me coiffer pétard de revendre la mèche
De converser longtemps
De poireauter beaucoup d'attendre un seul enfant
Pas fichue d'interrompre la rumeur qui se prend
Dans mes feuilles de saison."


NB : Voir aussi sur Poezibao la lecture d'Antoine Emaz et sur Remue.net celle de Jacques Josse, et dans Le Matricule des Anges de ce mois-ci tout un dossier sur Valérie Rouzeau.

 

samedi 11 février 2012

La chose pour laquelle on est né (à propos du Vieil homme et la mer)

MàJ 17/02/2012 : cette nouvelle traduction du Vieil homme et la mer n'est plus disponible sur Publie.net, suite à une mise en demeure des Éditions Gallimard, voir le billet de François Bon : Gallimard versus publie.net.

Publier un livre, pour un éditeur, c'est envoyer un signal aux lecteurs, et s'agissant des auteurs classiques, le signal est toujours puissant, donc mille merci à Publie.net de faire paraître une nouvelle traduction du célèbre roman d'Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer (Ed. Publie.net, livre numérique, 149 p., 2,99 €).

J'avais lu ce roman pendant mon adolescence et j'en avais gardé un souvenir mitigé, mais le relire dans la nouvelle traduction de François Bon me le fait découvrir. Extraordinaire livre que Le vieil homme et la mer, le dernier publié par Hemingway en 1952. Un vieux pécheur de Cuba, après 84 jours passés sans prendre un seul poisson, repart seul sur l'eau un 85e jour pour essayer de trouver enfin un grand poisson. Et il le trouve, un immense espadon, et malgré son âge le pêcheur se bat contre lui pendant des jours et des nuits, sans dormir, presque sans manger, pour enfin réussir à le capturer. Mais il faut encore revenir sain et sauf au port.

D'un bout à l'autre, j'ai lu ce court livre comme une allégorie de l'écriture. Écrire des livres c'est aller à la pêche et se battre, et risquer sa vie, et mourir parfois, et Hemingway en quelque sorte mourra à la tache, à court d'espoir et d'inspiration, en 1961.

Il y a dans ce roman des quantités de scènes magnifiques, qui parfois rappellent le Hemingway le meilleur, celui des premiers textes, la série des "Nick Adams". Il y a à terre le jeune garçon qui s'occupe du vieux pêcheur, qui le nourrit, le protège et le soigne. Il y a en mer le couple de marlins, dont la femelle qui a mangé l’appât la première est capturée, et le mâle reste seul et repart désespéré. Il y a l'oiseau épuisé qui vient se reposer sur le bateau, et les poissons volants, et les dauphins, et la main ankylosée à laquelle le vieux pêcheur parle, comme il parle à tout son corps. Il y a la figure de Joe DiMaggio, le grand joueur de base-ball que le pêcheur admire tellement et à qui il espère ressembler. Il y a les souvenirs de jeunesse, et l'Afrique, et les lions, toujours les lions, les lions jusque dans ses rêves. Et il y a bien sûr le gigantesque espadon, que le vieux pêcheur tue mais qu'il respecte, et auquel, à la fin, il demande pardon pour ce qui arrive. Il y a aussi les requins qui le harcèlent, qu'il faudra tuer un par un, jusqu'à l'épuisement et des armes et des forces. Et le suspense du texte, qui continue jusqu'à la fin, comme la vie, palpitante jusqu'au bout, même si on est devenu vieux, même si on n'a plus la force, parce qu'on sait qu'on fait la chose pour laquelle on est né : pêcher, ou écrire.

Extraits :

"Je ne suis peut-être pas aussi fort que je le crois, dit le vieil homme. Mais je connais pas mal de trucs, et je suis têtu." (...)

"Ne pense pas au péché. C’est bien trop tard pour ça et il y a des gens qui sont payés pour." (...)

"Pense à ce que tu peux faire avec ce que tu as." (...)

"Poisson, dit-il doucement, mais à voix haute, je reste avec toi jusqu’à ma mort." (...)

"Tirez, les mains, pensa-t-il. Tenez bon, les jambes. Continue pour moi, la tête. Continue. Ne lâche pas." (...)

"Mais l’homme n’est pas fait pour la défaite, dit-il. L’homme peut être détruit, mais pas vaincu." (...)

"Maintenant, c’est le moment de penser à une chose et une seule : celle pour laquelle je suis né."

 

jeudi 9 février 2012

La guerre invisible (à propos des Écrits de Maître Guan)

Je lis en ce moment les Écrits de Maître Guan (Les Quatre Traités de l'Art de l'esprit) (version bilingue) (Ed. Les Belles Lettres, 166 p., 25 €).

À côté des textes essentiels du taoïsme que restent le Tao Tö king de Laozi (dans l'incontournable traduction de JJL Duyvendak), et le Zhuangzi, il y a donc le Guanzi (Ve s. avant notre ère) que nous pouvons découvrir aujourd'hui grâce à l'extraordinaire collection "Bibliothèque chinoise" dirigée par Anne Cheng et Marc Kalinowski aux Éditions Les Belles Lettres

Les textes taoïstes se contentent de fixer noir sur blanc l'évidence du monde, mais encore faut-il l'écrire, et le faire passer en français, et précisément la traduction de Romain Graziani emploie une langue superbe, jamais sèche, toujours riche, précise et ample. Dans ce livre, on lit du français mais on respire du chinois, et on parvient donc, par la lecture, à voir s'ouvrir, très naturellement, le chemin du Ciel.

L'Art de l'esprit
dont il est question chez Maître Guan, c'est l'Art de vivre en accord avec le grand courant, avec le "cours naturel". Il n'y a pas à élaborer des théories complexes, juste à percevoir la direction du courant et les vraies dimensions du fleuve. Le Guanzi enseigne une grande sagesse qui nait par l'écoute maximale de l'état des choses.

Également, et parce que tout ce qui est vie est aussi guerre contre le néant qui veut la détruire, le taoïsme est la plus grande des stratégies, et cet Art de l'esprit est un Art de la guerre secret et souple, pour ainsi dire une technique de survie dans la guerre invisible.

Extraits :

"Celui qui évite en chemin les fléaux du Ciel,
Et ne rencontre pas l'hostilité des hommes,
On peut l'appeler sage." (...)

"Si autrui ne prend pas les devants, il n'y a pas à donner la réplique.
Si le Ciel ne prend pas l'initiative, il n'y a pas lieu de le suivre." (...)

"Tel est le gouvernement du sage :
Faire le calme en soi, se tenir en attente,
Ne nommer les choses que lorsqu'elles surviennent." (...)

"Tout comme celui qui passe un fleuve en barque s'accorde à l'onde." (...)

"À chaque problème sa solution : le fait même qu'il puisse ne pas y avoir de solution appropriée constitue aussi une solution" (...)

"Si tu excelles dans ce que tu fais, ne t'affiche pas trop."

 

mercredi 23 novembre 2011

Cœurs de rêves (à propos de La Digue)

En préparation de mon voyage au Japon, je lis des auteurs nippons, notamment du XXe siècle, et je découvre Uchida Hyakken, dont mes amis d'Atelier In8 viennent de publier La Digue (Atelier In8, 106 p., 12 €, trad. Patrick Honnoré), un livre très court mais très dense.

Hyakken (1889-1971) est un auteur japonais important, admiré par Mishima et que Kurosawa a pris comme héros de son dernier film en 1993.

La Digue est un petit livre saisissant, avec des nouvelles mystérieuses et belles, encore plus oniriques que fantastiques. En les lisant on a la sensation d'accéder à des cœurs de rêves, on marche dans cet autre monde auquel nous n'avons habituellement pas accès. Ces nouvelles font penser aux Chroniques de l'étrange chinoises de Pu Songling, ou aussi évidemment à Kafka (une des nouvelles contient d'ailleurs une métamorphose du narrateur en animal), mais en plus sec, en plus ramassé, avec pourtant parfois de soudaines visions poétiques très belles et un questionnement continu sur le sens à donner à sa propre existence.

Extraits :

"Mais puisque c'était le seul chemin et qu'il m'était difficile de refuser de marcher avec elle, je continuai à la suivre en silence. Il y eut une vague clarté d'un côté. Je tournai la tête et je vis des tubes, des flammes qui montaient en divers endroits de l'étendue des roseaux. De belles gerbes d'étincelles s'échappaient des tubes et montaient dans le noir avant de disparaître sans laisser une trace. D'autres feux d'artifice éclataient encore sporadiquement dans le ciel du même côté. C'était fascinant."
(...)

"En passant devant ces maisons, j'entendis mes pas renvoyer faiblement un écho, et je me souvins que j'étais déjà passé par ici. Je me souvenais de ce son en retard après chacun de mes pas, comme si j'étais poursuivi."


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