CE MÉTIER DE DORMIR

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mardi 9 mars 2010

Mémoires de Zagdanski

À ne pas manquer, le livre de Stéphane Zagdanski, Mes Moires, mis en ligne par l'auteur sur son site Paroles des jours. Pour l'instant il n'y a que la première partie, espérons que la suite suivra.

C'est un texte superbe (paru en 1997 chez Julliard et aujourd'hui épuisé) d'un auteur de 34 ans qui se retourne sur sa courte et déjà longue vie.

Extrait :

"Surprise. Mon vélo jaune américain au pied du lit, au réveil, un jour de Noël. Je
monte et descends les trottoirs en dégustant inlassablement l'amorti de la suspension, la caresse dorsale du gros ressort argenté. C'est comme chevaucher un kangourou.

Peine perdue. Essaie d'éteindre l'agitation perpétuelle de ton cerveau, juste pour voir. Ne pense plus à rien, vraiment rien, pense: « Tic, tac, tic, tac, tic, tac... » Mais non, impossible, je n'y parviens pas, l'expérience suscitée par pure curiosité échoue, les phrases raffluent aussitôt comme le brouhaha dans une cour de récréation. Ces mots dans ton crâne sont immortels, littéralement. C'est comme ça, rien n'y changera jamais rien."

De Zagdanski, on conseille aussi le long entretien sur Proust réalisé par Jean-Hugues Larché : Résurrection de Proust (DVD, Ed. R de Paradis, 2008, 18 €).

MàJ 12/03/2010 : la deuxième partie est en ligne.

mardi 9 février 2010

Le Petit-Fils d'Hercule (chronique de février)

Au menu de la chronique de ce mois-ci : Le Petit-Fils d'Hercule (Ed. Gallimard, Folio *).

C'est un roman libertin anonyme, précédemment publié dans le volume II de la Pléiade des Romanciers libertins du XVIIIe siècle.

(* Voir la présentation du livre sur le site de l'éditeur)

jeudi 4 février 2010

Transmission (à propos de Discours Parfait)

J'ai une dette éternelle envers Philippe Sollers : celle de m'avoir ouvert la porte de la bibliothèque.

On est en 1987, je n'ai lu quasiment aucun livre, si ce n'est Montaigne qui m'a fasciné. Les auteurs classiques, dans ma vision d'alors c'est l'enfermement scolaire, la lourdeur, la tristesse, la poussière, etc. Je ne lis pas de livres mais je lis le journal, or chaque mois dans "Le Monde des livres" Philippe Sollers publie un article autour de la réédition d'un auteur classique; il y démontre que ce que cet auteur a écrit a bouleversé la société, a changé la vie, et il cite, il donne à entendre la voix profonde de l'auteur. Ces textes classiques qu'il présente sont les mêmes que ceux que j'avais essayé de lire au lycée, ce sont les mêmes mais ce ne sont plus les mêmes. Sollers m'ouvre les yeux, il m'offre les clés de cette bibliothèque que l'école avait verrouillée; sans ses articles du Monde, je n'aurais jamais rien lu et jamais rien su, je serais resté mort.

Ces articles ont été regroupés en 1994 dans La Guerre du Goût, suivi en 2001 d'Éloge de l'infini. Aujourd'hui, voici la suite : Discours Parfait (Ed. Gallimard, 928 p., 29,90 €), qui contient les articles publiés chaque mois, désormais dans Le Nouvel Observateur, mais aussi des textes sur les peintres (Picasso, Van Gogh, Bacon), les musiciennes (Cécilia Bartoli), et de longs entretiens sur l'Art et la philosophie, notamment avec Yannick Haenel et François Meyronnis.

Ce qu'a fait Sollers avec ces textes, c'est un exercice de transmission à destination des jeunes générations, c'est la prépartion d'une Renaissance qu'il théorise dorénavant explicitement dans la préface de ce nouvel opus. La Guerre du Goût, Éloge de l'infini et Discours Parfait forment le sésame, c'est l'encyclopédie portative de la littérature mondiale, lisez-les.

Extraits :

"À l'opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l'Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d'une Renaissance, à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit." (...)

"On oublie trop vite que Céline est un grand écrivain comique, parfois terrifiant, certes, mais profondément comique. Si vous en doutez encore, lisez ses Entretiens avec le professeur Y, à mourir de rire, comme du meilleur Molière." (...)

"Vous vous frottez les yeux, vous relisez ces phrases. Mais oui, aucun doute, elles sont là." (...)

"C'est vrai : les grands écrivains ne devraient pas mourir. D'ailleurs, ils ne meurent pas, ils se prolongent les uns les autres, ils viennent au secours de celui qui respire encore dans ce monde de fous (les « secours » de Proust : Saint-Simon, Nerval, Baudelaire). Mégalomanie ? Oui, mais ironique : « Je trouvais cruel qu'ils me disent ‘‘il y a longtemps de cela’’, comme si je n'étais pas le centre du monde, comme si les lois universelles m'étaient applicables.»"

vendredi 15 janvier 2010

Érasme (chronique de janvier)

J'avais arrêté d'écrire mes chroniques mensuelles de nouveautés en mars 2008, pour cause de journées pleines.

J'ai fouillé et j'ai retrouvé un peu de temps, suffisamment pour me pencher chaque mois sur un texte classique (ou appelé à devenir tel) paru récemment. Ce mois de janvier, on recommence donc avec une nouvelle édition de l'Éloge de la folie, d'Érasme (Ed. Le Castor Astral *).

(* Voir la présentation du livre sur le site de l'éditeur)

jeudi 10 décembre 2009

L'effet Mondrian (à propos de La montée des Couardes)

Arrivée inattendue d'un petit objet puissant : La montée des Couardes de Claude Chambard (Ed. Contre-Pied, 25 p., 4 €).

Claude Chambard a déjà publié une dizaines de livres, dont en 2002 et 2004 les superbes La vie de famille et Ce qui arrive (Ed. Le Bleu du ciel). La montée des Couardes est un extrait de la suite de ces livres dont l'ensemble s'intitule Un nécessaire malentendu.

Ce livre est un monologue autour de l'enfance et la jeunesse, mais concentré dans un souffle, une langue rapide, cumulative, une phrase dans laquelle les "et" ont cédé leur place aux "&" anciens, empreinte de Chambard devenue familière pour ses lecteurs. Large vision, amplitude de la pensée, profondeur, précision, multitude de scènes hallucinées et rémanentes pour le lecteur. On comprend pourquoi Mondrian a choisi de s'inviter dans ce livre (mais si).

Extraits :

"Je suis un grand malade, un interprète perplexe, un faisceau d'ignorance qui n'exige rien, ou plutôt si, tout de même, un espace sur terre où marcher sans boussole, marcher comme si j'étais une tribu de quatre ou cinq mille hommes, sans autorité, sans guerre, une tribu raffinée où je pourrais vivre à mon aise." (...)

"À six ans, j'arrête de rire, je baisse ma tête, je regarde le mur indifférent, je supplie Grandpère, je mords la poussière, je ne me mélange pas, je ne m'habitue pas, pour toujours." (...)

"Si mon écorce est attaquée, si elle est polluée de gale, si j'échoue, quelle pauvreté, mais aussi pauvre que l'on me jette, je gagnerai oui, tellement oui le souffle, le souffle & si en effet, j'échoue, je ne serais pas le plus mauvais, ni le plus doux."

vendredi 23 octobre 2009

La vie grise (à propos de Quand je me deux)

Le nouveau recueil de Valérie Rouzeau est arrivé : Quand je me deux (Ed. Le temps qu'il fait, 112 p., 16 €)

Extraordinaires poèmes à mille sens, à la fois tristes et plein d'espoirs. Raccourcis, amputations, patchworks, carillons, c'est une langue qui en comparaison réduit à presque rien nos pauvres livres de prosateurs. La poésie, c'est vraiment la maîtrise suprême du langage, pouvoir produire l'émotion la plus forte avec le nombre le plus réduit de mots, et Valérie Rouzeau excelle dans ce langage, elle en sublime les bases, car comme elle dit : "...La grand-mère n'est pas l'ensemble des règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue la grand-mère a tout bonnement avalé le loup toutes les grand-mères véritables font cela" (Mes mots des autres).

Et beaucoup d'histoires d'amour aussi dans ce livre, puisque c'est peut-être la seule chose qui vaille d'être écrite. En tout, quarante et un poèmes à lire pour traverser l'automne et l'hiver qui arrivent.

Extraits :

"Le cheval a mangé la rose voici le Prince" (Éden, deux, trois émoi)

(...)

"La mer c'est l'infini et l'amour l'incendie qui brûle les
grands bateaux qui échouent sur les grèves de la RATP je
rentre avec tes pieds"
(Mes mots des autres)

(...)

"Cueillir les roses de la vie
Épines écailles ceci cela
Garnir un bouquet chanceuse moi
Au marché marcheuse sans marmaille"
(Seize the day (Carpe diem))

(...)

"Ne te tourmente pas tu es lancée partie
Mords la vie mords la vie mords la vie mords la vie."
(Trente-deux dents)

 

À noter que Va où (2002), un des plus beaux livres de Valérie Rouzeau, qui était épuisé, vient d'être réimprimé par Le temps qu'il fait, et qu'une édition de poche contenant Pas revoir (1999) et Neige rien (2000) est annoncée prochainement aux Éditions de La Table Ronde.

vendredi 9 octobre 2009

Déplacements intérieurs (à propos de La douleur du retour)

Lu un court et beau livre : La douleur du retour d'Isabelle Baladine Howald (Ed. de La Cabane, 16 p., 6 €).

Un texte de silence, qui s'arrête sur les déplacements intérieurs du souvenir et du deuil. Et bel objet cousu à la main comme tous les petits livres de La Cabane.

Extrait :

"J'étais là où je devais être, à un instant parfait d'éternité, entrouverte sous mes yeux à l'intérieur de ce paysage comme si j'étais dans le tableau.

J'ai ramassé quelques cailloux, cueilli quelques racines, nous avons pris un petit chemin d'herbes assez hautes, qui s'est avéré sans issue, nous ne parlions pas."

lundi 31 août 2009

Beyle de sa naissance à sa mort (à propos de Stendhal)

Enivrante lecture de la biographie d'Henri Beyle dit Stendhal, écrite par Sandrine Fillipetti : Stendhal (Folio, 323 p., 7,60 €).

C'est un livre superbement écrit, stendhalo-stendhalien dans le meilleur sens du terme, vif, enlevé, drôle, passionnant.

Nous ne quittons pas Beyle d'une semelle de sa naissance à sa mort, nous l'entendons respirer. Il y a les voyages, l'armée, la haute administration, les tracas, les gaffes, l'ennui, le dilettantisme, la musique, les femmes, les femmes, encore les femmes, l'Italie, Milan, Trieste, Florence, Rome, et bien sûr : la composition des livres, l'écriture, cette joie suprême.

Extraits :

"A la sensation d'affranchissement que procure l'ivresse de cette liberté toute nouvelle s'ajoute un événement inespéré : le décès de sa damnée tante Séraphie" (...)

"Parce que les années passent pour ne plus revenir, il dévore les auteurs anciens et modernes au Collège de France et à la Bibliothèque nationale, s'intéresse à Hobbes, Destutt de Tracy, Vauvenargues, Hume et Goldoni" (...)"

"En société, Henri Beyle n'est pas un figurant discret. Prompt à la provocation et à l'invective, sa franchise et ses audaces en éloignent plus d'un" (...)

"[Clémentine Curial et Stendhal] vivent une passion mutuelle et exclusive, mais elle lui reproche vite un amour purement physique et un certain art de l'éclipse" (...)

"Il meurt le 23 mars à deux heures du matin sans avoir repris connaissance. Il a cinquante-neuf ans. Cet anticlérical notoire n'a pas eu la présence d'esprit, à l'instar de Sainte-Beuve, de s'opposer par testament à la présence d'un prêtre et à toute cérémonie religieuse."

vendredi 12 juin 2009

Le "Bordeaux intérieur" (à propos de Bordeaux)

Beau texte de François Mauriac, que ce Bordeaux (Ed. L'Esprit du Temps, 92 p., 9,50 €) écrit pour une revue en 1925.

L'auteur alors quadragénaire, ami de Proust et un de ses premiers vrais admirateurs, est déjà un romancier célèbre (le Baiser au lépreux, Genitrix sont sortis peu avant). Dans ce texte il se livre, tout en décrivant sa ville natale.

Mauriac montre notamment comment il est attaché à cette ville et comment elle est attachée à lui. Il explique que le lieu, de naissance, de vie, ou simplement de pensée, influence l'écriture, et c'est ce qu'il appelle "mon Bordeaux intérieur".

Extraits :

"Une muraille de la Chine séparait pour moi la Guyenne du reste de l'univers" (...)

"S'il n'avait jamais vécu qu'à Bordeaux, Proust aurait pu écrire un livre pas très différent de Du côté des Germantes." (...)

"Bordeaux (et je désigne sous ce nom toute la matière de mon oeuvre) finit toujours par absorber ce que me fournit la réalité quotidienne; toute oeuvre due à une suggestion du présent avorte, si elle n'éveille une correspondance dans mon Bordeaux intérieur." (...)

"Bordeaux te rappelle cette saison de ta vie où tu étais entouré de signes que tu ne sus pas interpréter."

lundi 18 mai 2009

Tracer sa route (à propos de Bob Dylan, une biographie)

En général, un écrivain a une conscience aiguë de sa propre destinée, il a la vision de sa propre biographie, d'où l'intérêt des biographies écrites par des écrivains, en l'occurrence ici celle de Bob Dylan écrite par François Bon : Bob Dylan, une biographie (Livre de Poche, 478 p., 6,95 € - Première édition Albin Michel 2007, postface inédite de février 2009)

Première phrase du livre : "C'est soi-même qu'on recherche."

Bob Dylan est un mystère, il a un parcours chaotique, il prend durant sa vie (pas encore terminée) des décisions bizarres, intuitives, irraisonnées, il a un rapport à l'amitié et à la fidélité étrange, il copie, s'inspire, s'appuie sur autrui (voir l'étonnante relation de Dylan avec Joan Baez qui l'impose sur scène à ses débuts), il commet des erreurs, fait scandale, mais il s'en moque, il se relève de toutes les chutes. Seule compte une chose pour Dylan : tracer sa route. François Bon passe toute la vie connue de l'auteur de Don't Think Twice, It's All Right au tamis et tente d'expliquer, titre de l'introduction du livre, "Comment devient-on Bob Dylan".

François Bon a écrit également une histoire des Rolling Stones et une de Led Zeppelin, mais ici il signe la biographie d'un homme seul, un auteur compositeur interprète, et donc on peut lire aussi dans cette "vie de Dylan", par éclipses, des projections autobiographiques de François Bon* lui-même (faisons un rêve : que tout écrivain compose, au moins une fois dans sa vie, une autobiographie).

Dernière phrase du livre : "J'ai pensé appeler ce livre, un temps : Solitude de Bob Dylan."

Extraits :

"Ce qui surprend, dans la marche en avant de Bob Dylan, c'est sa capacité, à chaque étape, d'oublier aussitôt la précédente. On prend pied dans un monde, on efface les autres" (...)

"Dylan, c'est autre chose : assez fin, assez rusé, assez dur." (...)

"Il y a, avant de changer le monde, les murs du métier à briser. Il est invité cependant à plusieurs émissions de radio, quelque chose s'élargit" (...)

"Le génie de Dylan, c'est de ne pas dévoiler ses sources" (...)

"On réenregistre Visions Of Johanna, et ce n'est pas encore ça. Qu'est-ce qu'il entend, intérieurement, qu'il ne parvient pas à obtenir de ses musiciens ?" (...)

"Si on se lance dans une biographie, c'est aussi pour y recueillir, à suffisant grossissement de microscope, ces graviers qu'on garde, et qui nous déplacent dans notre propre rapport au langage."


* Dont on attend avec impatience le nouveau roman, L'incendie du Hilton, annoncé pour septembre.

mercredi 25 mars 2009

L'incarnation (à propos du Lièvre de Patagonie)

Le lièvre de Patagonie (Ed. Gallimard, 560 p., 25 €) de Claude Lanzmann est sous-titré "Mémoires", mais c'est aussi une sorte de roman épique, un livre dans lequel la vie et la mort sont sans cesse mêlées.

Une fois passé le chapitre d'ouverture sur les décapitations, dur mais nécessaire, on lit ce livre en quelques jours, sans pouvoir le refermer : la Résistance, la guerre d'Algérie, les femmes, les toiles de maîtres dans les musées, la vie avec Simone de Beauvoir, la fréquentation de Sartre, de Deleuze, la vie en Allemagne, le journalisme, la Corée du Nord, la découverte éblouie d'Israël dès sa création, la préparation et le tournage de Shoah pendant douze ans, et beaucoup d'autres choses.

Mais il y a aussi dans ces pages des inventions narratives, des procédés stylistiques, qui créent un mystérieux échange des corps entre auteur et lecteur, phénomène rare, très rare, en littérature. J'ai l'intuition que Le lièvre de Patagonie aura une grande influence sur beaucoup d'écrivains actuels et futurs. J'avais ressenti le même genre de choc en lisant Un pedigree de Patrick Modiano, mais cette fois c'est bien plus fort. Exceptionnelle expérience de langage écrit puis lu, cette publication est une date dans l'actualité littéraire, oui. Lisez-le, vous verrez.

Extraits :

"Avec la peine capitale, l'incarnation - mais y a-t-il contradiction ? - aura été la grande affaire de ma vie. Même si je sais voir, même si je suis doué d'une rare mémoire visuelle, le spectacle du monde ou le monde comme spectacle renvoie toujours pour moi à une dissociation appauvrissante (...)"

"Mais ma joie est de courte durée, il me paraît déjà lui-même à bout de souffle et de forces, il me dit "I am not a good swimmer, but I will try to help you." Il passe derrière moi et se met à me donner des bourrades dans le dos pour me faire avancer. Je sais que ce n'est pas la bonne méthode, il le comprend lui-même et aussi qu'il se fatigue plus encore, il abandonne presque aussitôt : "I am very sorry, but I have to leave you, I have my wife and my little son on the beach, I am not even sure to succeed to return. Goody bye, forgive me." Il disparaît comme il était apparu." (...)

"Nous atteignîmes la première crête, à une centaine de mètres au-dessus de la route, et remîmes le FM en batterie. Mais il y avait deux corps couchés dans la pente, l'un de ceux qui se trouvaient avec nous cria : "C'est Rouchon !" et il se précipita pour le secourir. Il fut fauché lui aussi, après quelques mètres, il s'appelait Schuster, un troisième, Lheritier, bondit, mais fut tué aussitôt. La pente toute entière était un nid de guêpes mortel." (...)

"Le montage [de Shoah] fut une opération longue, grave, délicate, subtile. Il m'arriva en plusieurs occurrences d'être complètement bloqué, de ne pas découvrir, comme pendant une ascension, le passage qui allait me permettre de continuer, d'aller plus haut. Généralement, il y en a un seul, pas deux, un seul bon." (...)

"(...) tout cela ne forme aujourd'hui qu'une seule mémoire dont chacun des éléments appelle et signifie tous les autres, indissolublement."

vendredi 13 mars 2009

Dans l'atelier (à propos de Cambouis)

Tous les écrivains tiennent des carnets de travail, mais les lecteurs y ont rarement accès, surtout pour les contemporains.

Avec Cambouis (Seuil, 218 pages, 16 €), qui regroupe des extraits de ses carnets, le poète Antoine Emaz nous fait entrer dans son atelier.

Grande modestie, doute, retour permanent sur soi, prise de distance sur le texte écrit, ce volume est intéressant de bout en bout. Emaz se voit comme un artisan, au sens le plus noble du terme. Il dit : "Travailler comme un maçon", et plus loin : "Abattre du boulot. Un bûcheron payé à la tâche". Lorsqu'il a fini d'écrire, il fait la cuisine et la commente : soupe, salade, haricots.

Il est souvent d'une extrême humilité frôlant parfois le renoncement : "Il n'y a que rarement de quoi être fier." Pourtant, dans une phrase qui donne son titre au livre, Emaz écrit : "Et en bout de course, si j'ai mis un peu de cambouis en poésie, ce n'est peut-être pas un apport dérisoire..."

NB : Ce livre, Cambouis, est le 12e de la collection Déplacements dirigée par François Bon au Seuil, et aussi hélas le dernier, la collection s'arrêtant (séparation "à l'amiable" entre l'éditeur et le directeur de collection, dixit François). Ca aura été une étonnante aventure, dont personnellement je retiendrai particulièrement, dans deux styles totalement différents, les livres superbes de Lise Benincà et de Michèle Dujardin.

mardi 6 janvier 2009

L'écriture ou la vie (à propos de Dans ma maison sous terre)

Voilà un livre que j'ai lu d'une traite dès que je l'ai eu entre les mains : Dans ma maison sous terre de Chloé Delaume (Ed. du Seuil, 208 p., 18 €, sortie le 8 janvier 2009).

Chloé signe là un livre superbe, son grand livre d'après Le cri du sablier (Ed. Farrago 2001, rééd. Gallimard Folio 2003). Elle continue le projet qu'elle qualifie elle-même d'autofiction, appuyé sur sa biographie si singulière. Mais cette fois quelqu'un lui révèle des éléments nouveaux sur son passé qui l'obligent à venir voir les morts, ses morts (son grand-père couché par-dessus sa mère, la tombe est la même), et d'autres morts, inconnus, qu'elle interroge, d'où le lieu d'action de ce livre qui se passe dans un cimetière. Le livre commence ainsi : "Ce que je fais ici, c'est rester sur cette tombe".

Il y a les révélations sur le père et sur celui qu'elle appelle Tonton Georges. Il y a les scénarios sur ce qui s'est passé à Beyrouth au début des années 70. Il y a la vie manquée de Théophile et l'idée romanesque d'introduire cet interlocuteur et contradicteur de l'auteur (sorte de double du lecteur). Il y a l'idée géniale de vouloir écrire un livre pour tuer une personne encore vivante avec des mots (on pourrait ici très sérieusement parler de "tentative d'empoisonnement"). Chloé écrit à ce sujet : "La littérature est devenue le territoire du commerce et du divertissement. Rappeler qu’elle est, et avant tout, une arme, semble nécessaire en ce moment."

Il y a encore dans ce livre le choix à faire entre l'écriture et la vie : Chloé doit-elle, pour aller au bout de l'écriture de son livre, prendre le risque d'une expérience qui pourrait être traumatique, ou au contraire doit-elle d'abord se protéger, et d'abord vivre ? cela parlera à chaque écrivain lisant ces pages : "C’est mon premier dilemme, l’écriture ou la vie, elles se retrouvent distinctes jusqu’à confrontation. Poursuivre ma démarche, conserver ses principes, quitte à mettre en péril ma propre santé mentale. Voilà ce que je devrais faire."

Extraits :

"Elle ne se laisse pas faire, la vieille Mamie Suzanne. Elle se débat longtemps en se brisant les griffes. Je n’ose pas l’assommer de crainte d’être trop violente, de la tuer sur le coup, ses os doivent être fragiles et j’ignore le dosage à imposer aux poings. Elle se recroqueville et elle pleure. Alors je la prends doucement dans mes bras, avec mille précautions je l’allonge par terre. Puis je lui cloue la première main. J’attends qu’elle reprenne ses esprits, fais de même avec sa seconde paume. Je n’ouvre pas la bouche, je ne souris même pas. Et maintenant je la tue en sautant à pieds joints sur sa cage thoracique. C’est bien plus long qu’on ne le pense. Surtout avec des escarpins." (...)

"Je rassure, par avance console : vous aurez tout le temps de vous préparer au deuil en regardant croupir maman dans ses couches sales et papa répéter qu’il ne vous connaît pas. Je ne suis plus à plaindre, mais plutôt à envier. J’ai pris des bouts de cervelle, mais je ne torcherai personne. Là je me mets à rire, et de façon générale je n’ai plus tellement d’amis." (...)

"Quand j’écris je suivi d’un verbe, je le conjugue de plus en plus à la troisième personne du singulier. À l’imparfait le doigt glisse tout seul, ais devient ait. Les s tombent. Je n’est plus moi, je devient elle. Mais elle, c’est qui ?"

Et je retiens aussi ce passage, lorsque Chloé Delaume parle de son pseudonyme d'auteur (elle cite d'ailleurs son vrai nom d'état civil à la fin du livre) : "celle qui depuis neuf ans m’habite et me console".

On ne lâche pas le livre du début à la fin, pris entre les rebondissements, les révélations, les moments drôles (les "Témoignages" par exemple, anecdotes liées aux décès), les passages très durs (sur le suicide). Et surtout on entend cette sonorité inimitable de Chloé, ce timbre de voix d'auteur, sa personnalité poético-linguistique, toujours entre froide maîtrise et géniale folie.


N.B. 1 : La musique du livre (composée par Aurélie Sfez et Chloé) est disponible.
N.B. 2 : De Chloé Delaume, sont réédités en poche en janvier : J'habite dans la télévision (Ed. J'ai lu) et Les juins ont tous la même peau (Rapport sur Boris Vian) (Ed. Points-Seuil).

(Photo : Chloé Delaume à "Ecrivains en bord de mer", La Baule, juillet 2007)

mardi 28 octobre 2008

Le champion de ping-pong (à propos de Federman hors limites)

Voilà un gros volume de 260 pages qui paradoxalement nous semble trop court : Federman hors limites (Ed. Argol, 26 €), le livre d'entretien entre Raymond Federman et Marie Delvigne*.

Raymond Federman est un écrivain incontournable, notamment pour toute la série des "surfictions" (c'est-à-dire le dépassement de la simple autofiction) publiées en France au début des années 2000 par les Editions Al Dante (par exemple dans Retour au fumier ou A qui de droit).

La vie et les livres de Federman sont difficiles à regrouper dans un seul volume mais c'est déjà là un bel objet, entre l'entretien et la biographie racontée par son sujet (l'autobiographie parlée). L'ouvrage contient de nombreux extraits de textes (publiés et inédits) et des centaines de photographies d'archive inédites extraites de la collection personnelle de l'auteur. En tout, 13 chapitres pour se raconter, avec une mention spéciale pour le chapitre "Federman is a champion" dans lequel l'écrivain franco-américain (ou américano-français) parle de sa pratique du sport. Federman hors limites, sorte de portrait de l'auteur en champion...

Extraits :

"J'étais tellement fort au ping-pong que personne ne voulait jouer avec moi, alors je jouais tout seul des deux côtés en même temps."(...)

"La plupart des acteurs ne savent pas bien mourir au cinéma. Ca, c'est vrai aussi des chanteurs d'opéra. C'est incroyable comment ils meurent mal sur la scène, sauf peut-être Tosca quand elle saute dans le vide de la tour. Les acteurs et les chanteurs d'opéra, ils savent bien mourir seulement quand ils se droguent dans leurs riches pénates à Hollywood, et aussi quand ils se suicident. Mais dans les films la plupart des acteurs ne savent pas mourir. L'acteur qui savait vachement bien mourir, c'était Marlon Brando." (...)

"Je me demande quel genre d'écrivain je serais devenu si je n'avais pas écrit ma thèse de doctorat sur Beckett, mais plutôt sur Zola ou Balzac, comme mes professeurs insistaient pour que je le fasse." (...)

"J'écris pour être libre. Etre libéré de tout ce qui me fait moins que je ne suis, moins que je ne veux être. J'écris pour démolir toutes les règles qui disent comment il faut écrire. Il est vrai que je semble toujours raconter la même histoire, mais il faut faire attention aux petites variations, aux subtiles contradictions, aux petits mensonges qui s'accumulent pour dire la grande vérité. Mais il faut faire très attention à ce qui se cache derrière mes mots, et aussi, il faut écouter le silence entre mes mots. Finalement, j'écris pour retarder ma mort."

* Marie Delvigne a publié entre autres livres, un roman : Rouge (Ed. Le Bord de l'eau) remarqué à sa sortie par Chloé Delaume.

samedi 27 septembre 2008

Agrandissement de l'espace mental (à propos de Ma solitude s'appelle Brando)

Les écrivains ont des destins tellement singuliers qu'ils sont souvent attirés par ceux de leurs ancêtres qui ont eu des existences à part.

Dans Ma solitude s'appelle  Brando (Ed. Verticales, sortie le 2 octobre), Arno Bertina écrit sur un de ses aïeux, et ce projet improbable, raconter la vie d'un membre de sa famille qu'il a à peine connu, devient un petit livre fulgurant, un hommage à la littérature, et, en quelque sorte, à l'inspiration, à l'étincelle qui fait écrire plutôt que garder le silence.

A l'évidence, Bertina ne connait pas tous les secrets de son héros, il n'a eu connaissance que des grandes dates de sa biographie, la vie en Afrique comme administrateur colonial, le retour en France, l'installation près de Bordeaux, la folie plus ou moins réelle des dernières années, l'énergie permanente, la vigueur, la furie, la causticité, une sorte de vie à l'arrache, ou plutôt, une vie écrite à l'arrache, avec toutes les ressources d'une langue inventée en permanence. Lorsqu'en 1940 le héros se retrouve en Afrique alors que la France bascule, il est livré à lui-même, et Bertina note  : "Ne pas rentrer c'est inventer." (phrase répétée une page plus loin).

Superbe portrait d'un solitaire dévoré par l'absolu et qui aurait pu aussi bien devenir écrivain. Quand il glisse dans une semi folie, à la fin de sa vie, le médecin qui le suit dit un jour à son épouse : "Son espace mental s'est encore agrandi."

Il y a dans ce livre un imprévu stylistique qui ne retombe jamais. Arno Bertina est un écrivain qui agrandit notre espace mental. C'est aussi un auteur dont l'oeuvre mute, qui change son corps à chaque nouveau livre, qui creuse sans cesse le sol. Il est en quête. Il court. Vite, très vite, plus vite que la plupart des autres auteurs.

Extraits :

"Mais tout en affirmant avoir un souvenir très net de l'administrateur et de son épouse, ce dont attestait la rapidité avec laquelle elle avait superposé les noms du neveu présent et de l'oncle décédé, elle ne lui dit presque rien et il en fut quitte pour imaginer." (...)

"Il découvrira tardivement l'existence de Marlon Brando, en feuilletant un livre de photographies, par hasard. Du haut de sa province ça le fascine et, à quatre-vingt ans, il se met à penser beaucoup à Hollywood, bouffant du simulacre. Mais il ne peut voir aucun film de Brando. Il se renseigne alors au téléphone, on lui conseille d'acheter un lecteur. Il note "lecteur", s'efforce d'écouter la suite mais ne comprend pas les explications que lui donne la voix."

NB : à propos de Ma solitude s'appelle Brando, voir aussi le billet de Claro : Des bulles sous la banquise et celui de Didier da Silva : Une certaine qualité de vert.

mercredi 3 septembre 2008

Les mots sont vivants (à propos de Le cactus car il capte)

On n'ose pas se l'avouer, mais souvent, les livres qu'on aime racontent une histoire.

Ils sont tenus par une continuité temporelle, chronologique ou pas, ils vont et viennent sur les rails du temps. Avec Le cactus car il capte, (Publie.net, 90 p., 5,50 €), Denis Montebello ne nous propose pas seulement un abécédaire, il nous offre une histoire à partir d'un dictionnaire, depuis A jusqu'à Z.

Est-ce le mot qui entraine la définition, et créé donc le livre ? ou bien est-ce le livre qui suscite ses mots, incontournables ? L'auteur pose la question : "OEUF : C’est comme l’oeuf et la poule, on ne sait par où ça commence, si l’archéologue fait la trace ou la trace l’archéologue." 

Les mots sont vivants, ils bougent : "MONTRE : La couleur cache, le mot montre. Prenez le mot montre, regardez-le, écoutez-le : il donne l’heure."

La longueur des définitions varie, parfois une phrase, parfois une page qui raconte un souvenir d'enfance de l'auteur. La palette est vaste. Mystérieux, inquiétant  : "QUELQU'UN : Derrière la porte il y a quelqu’un que je ne peux pas voir. Quelqu’un que je déteste." Mis en abime : "FIN : Le spectateur entre dans le film. Comme le train dans le tunnel. Il ne connaîtra jamais le mot fin. " 

Ma définition préférée ? celle du mot SABLE : "Des « pépins de mémoire », c’est ainsi que Pauline appelait les grains de sable. Quand elle pensait à la plage. Et que cela tombait, disait-elle, de son cerveau. "

mardi 20 mai 2008

Mélanger ses jours (à propos de Désordre, un journal)

Je suis actuellement plongé dans la lecture du gros livre de Philippe De Jonckheere, Désordre, un journal (Publie.net, 424 p., PDF, 5,50 €). Les journaux ne me passionnent pas toujours, mais celui-là est différent.

Philippe De Jonckheere tient le journal d’une vie qui semble se déliter en permanence malgré l’amour qui l’entoure. Il brosse le portrait d’un homme à la fois étonné et épuisé par sa vie de famille. L’auteur se présente lui-même, avec une voix particulière, mi-neutre, mi-désespérée : "Alors voilà ma biographie. Philippe De Jonckheere. Né le 28 décembre 1964 à Paris, le jour de la 1964ème commémoration du massacre des innocents. (...) En 1993, à la suite d’un deuil, je commence à écrire, force est de constater que je ne sais pas écrire, mais je m’obstine, comme en toutes choses. (...)  En 1998, retour en France, je vis désormais dans une famille avec ma compagne et ses deux enfants. Nous allons avoir trois autres enfants. Je ne fais plus de photographie, presque plus, je continue d’essayer d’écrire, je fais des petits progrès. Nous habitons à la campagne."

Un auteur de journal est censé additionner les jours mais ici il les mélange comme un peintre mélange ses couleurs et au final De Jonckheere (qui dans son autre métier est un informaticien) créé des couleurs jusqu’ici inédites. C'est un journal avec un niveau de discours intime vraiment particulier au milieu des autres journaux.

A propos de son fils Nathan, il écrit : "Ce profond sentiment de détresse quand je suis monté et que j’ai pu voir que Nathan ne dormait toujours pas, qu’il était très agité, qu’il combattait je ne sais quelle chimère toute droit venue de son imagination trop prolixe, qu’il avait dépiauté entièrement un livre et que son lit était jonché de confettis, de papier peint arraché, que c’est précisément ce genre de comportements qui me découragent le plus, à la fois le fait que tout finisse par s’abîmer entre ses mains, mais aussi que ces comportement exhaustifs traduisent bien le malaise profond de cet enfant."

A la fin de ce volume, Philippe De Jonckheere confie son angoisse devant l’emprise que la littérature va avoir – a déjà – sur lui, et qu’il découvre en préparant le livre, et il remarque : "Après un an de bloc-notes, j’avais essayé le fichier global, j’avais tout recollé bout à bout, et l’imprimante m’en avait recraché 500 pages aux lignes serrées. J’avais pris peur."

vendredi 29 février 2008

Mon corps est une maison (à propos de Balayer fermer partir)

Je suis complètement dépassé actuellement, et même plus : physiquement épuisé, mais je veux à tout prix parler d'un petit livre merveilleux : Balayer fermer partir, de Lise Benincà (Seuil, 109 p., 13 €), qui vient de paraître dans la collection "Déplacements" de François Bon. Ce livre m'a envoûté, je suis tombé sous son charme, et ce charme c'est d'abord celui d'une couleur, celle de Lise Benincà, auteur précieux et prometteur (c'est son premier livre : bravo au Seuil de l'avoir dorénavant sous contrat).

Je ne suis pas très doué pour résumer les histoires, mais il s'agit du décès du père de la narratrice, qui lui laisse en héritage une maison qu'elle met en vente, et il s'agit également de l'appartement occupé par la narratrice, de sa disposition et de son contenu, de ses pièces, notamment une pièce vide (inspiration de Georges Perec, cité en exergue du livre). La narratrice est seule quelques jours dans son appartement, son compagnon étant parti en voyage. Elle se demande : qu'est-ce qu'une maison ? et aussitôt : que suis-je pour les autres ? que sont-ils pour moi ?

Lise Benincà possède un oeil particulier qui lui fait dire des choses différentes, par exemple : "Marchant au matin sur le boulevard, l'immeuble dans mon dos, les voitures me dépassent et me dépassent" ou encore : "on s'est penchées au-dessus de l'eau, par-dessus la balustrade rouillée, on a regardé les poissons. Ils ne sont pas bien gros, a dit ma grand-mère" et plus loin : "Je pense à cette page sur laquelle l'institutrice avait écrit Bravo dans la marge". A propos de la vie, Lise Benincà dit : "J'assiste au spectacle. J'ai payé mon billet, j'attends le dénouement".

Une maison, c'est un réceptacle pour les corps. Mais un corps ressemble lui-même à une maison. La maison héritée du père, celle que la narratrice est en train de vendre, avait été construite entièrement par le père. Notre corps aussi, c'est notre père qui l'a construit. "Le corps est mon lieu. Y suis-je enfermée ? Les oreilles sont des portes d'entrée. La bouche est une porte de sortie (...) Le corps construit par le père, à son image, sans avoir l'air d'y toucher. La couleur des cheveux, la couleur des yeux. Les fondations." Elle s'interroge indirectement sur le déterminisme de la naissance, sur les limites que nos père et mère nous imposent, ou veulent nous imposer, par la génétique (les murs qu'ils ont bâtis) : "Y a-t-il un certain nombre de mètres carrés au-delà desquels l'espace est supérieur à ma capacité de présence ?". Phrase à méditer. Tout le livre est à méditer.

Il y a aussi dans ce livre la palette des couleurs, posées chacune de façon nominale, à la Rimbaud, et pourtant si présentes dans leur énumération, palpables. Et toujours, ce décalage, ce glissement émotif, cette poésie que Perec a toujours cherché à atteindre et que Lise Benincà semble posséder comme un don naturel.

lundi 17 décembre 2007

Une vie de fous (à propos de Transhumances)

Nous menons une vie de fous, de la naissance à la mort, c'est juste une transhumance, comme un troupeau guidé par de très inquiétants bergers.

Chloé Delaume, qui voit tout, a observé le manège. Dans Transhumances (è®e éditions, 13 €), elle nous montre quatre personnages en pleine action, deux hommes et deux femmes. Ils errent dans une sorte de forêt. Autant vous le dire tout de suite : ils sont probablement échappés de l'asile. Et ils sont épiés, surveillés même. Le personnage de Tahar, tout seul dans sa cabane, qui intrigue et agace au début, devient vite, non pas attachant (faut pas pousser), mais au moins fascinant, hypnotique : "J'avais juste moi. C'est-à-dire un grand corps avec nous tous dedans". Léonore est délicieuse, Gilles comique jusqu'à la fin, Françoise impeccable, Charles courageux.

D'habitude je déteste le théâtre, mais là j'ai vraiment aimé ce livre. Je l'ai déjà offert deux fois, et je pense que je vais continuer.

Extrait :

"Léonore

J'ai jamais vu un truc pareil. Pourtant les murs, j'ai l'habitude. Mais ils étaient très différents.

Charles

Je me demande ce qu'il y a derrière.

Léonore

Celui-là il fait un peu peur. Je ne le sens pas du tout, ce mur.

Françoise

Ca sonne comment ?

Léonore

Bah j'en sais rien.
(Elle tente de grands coups contre la paroi.)
C'est tellement épais que c'est difficile de jauger si c'est creux ou plein.
(Elle recommence)
En tout cas, à force, ça m'a fait saigner."

vendredi 23 novembre 2007

Majesté de Valérie Rouzeau

J'ai beau savoir qu'un nouveau livre de Valérie Rouzeau est toujours un événement, et qu'à sa lecture je vais être bouleversé, je le suis à chaque fois davantage que prévu.


Les éditions Wigwam publient Apothicaria, de Valérie Rouzeau (*). C'est une histoire qui se passe autour d'une pharmacie. C'est peut-être une histoire triste, peut-être un chagrin d'amour, je ne sais pas, mais malgré tout éblouissante, un éblouissement de saison, de début d'hiver, avec ces énormes croix laïques, verdâtres, qui clignotent de plus en plus tôt chaque soir. Comment rentrer chez soi ? comment se retrouver ?

Extrait :

"Je me souviens de ce bouquet d'anémones
J'avais cru que le coeur de mon amant était dedans
La croix verte de la pharmacie clignote en plein jour énormément
Robert n'est qu'un ami et mon amant m'oublie"

Parfois, à la réponse : quel grand écrivain auriez-vous voulu être, je brûle de répondre : Valérie Rouzeau ! Et en levant les yeux, je vois l'oie qui vole très haut dans le ciel (vous comprendrez si vous lisez le livre).


(*) l'objet lui-même est magnifique, une plaquette de seize pages, numérotée et imprimée en typographie, avec en quatrième de couverture la reproduction d'un extrait manuscrit de la main de l'auteur; disponible uniquement sur commande chez l'éditeur, 4,60 €.

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