Voilà un livre que j'ai lu d'une traite dès que je l'ai eu entre les mains :
Dans
ma maison sous terre de Chloé Delaume (Ed. du Seuil, 208 p., 18 €,
sortie le 8 janvier 2009).

Chloé signe là un livre superbe, son grand livre d'après Le cri du
sablier (Ed. Farrago 2001, rééd. Gallimard Folio 2003). Elle continue le
projet qu'elle qualifie elle-même d'autofiction,
appuyé sur sa biographie si
singulière. Mais cette fois quelqu'un lui révèle des éléments nouveaux sur son
passé qui l'obligent à venir voir les morts, ses morts (son grand-père couché
par-dessus sa mère, la tombe est la même), et d'autres morts, inconnus, qu'elle
interroge, d'où le lieu d'action de ce livre qui se passe dans un cimetière. Le
livre commence ainsi : "Ce que je fais ici, c'est rester sur cette
tombe".
Il y a les révélations sur le père et sur celui qu'elle appelle Tonton
Georges. Il y a les scénarios sur ce qui s'est passé à Beyrouth au début des
années 70. Il y a la vie manquée de Théophile et l'idée romanesque d'introduire
cet interlocuteur et contradicteur de l'auteur (sorte de double du lecteur). Il
y a l'idée géniale de vouloir écrire un livre pour tuer une personne encore
vivante avec des mots (on pourrait ici très sérieusement parler de "tentative
d'empoisonnement"). Chloé écrit à ce sujet : "La littérature est devenue le
territoire du commerce et du divertissement. Rappeler qu’elle est, et avant
tout, une arme, semble nécessaire en ce moment."
Il y a encore dans ce livre le choix à faire entre l'écriture et la vie :
Chloé doit-elle, pour aller au bout de l'écriture de son livre, prendre le
risque d'une expérience qui pourrait être traumatique, ou au contraire
doit-elle d'abord se protéger, et d'abord vivre ? cela parlera à chaque
écrivain lisant ces pages : "C’est mon premier dilemme, l’écriture ou la
vie, elles se retrouvent distinctes jusqu’à confrontation. Poursuivre ma
démarche, conserver ses principes, quitte à mettre en péril ma propre santé
mentale. Voilà ce que je devrais faire."

Extraits :
"Elle ne se laisse pas faire, la vieille Mamie Suzanne. Elle se débat
longtemps en se brisant les griffes. Je n’ose pas l’assommer de crainte d’être
trop violente, de la tuer sur le coup, ses os doivent être fragiles et j’ignore
le dosage à imposer aux poings. Elle se recroqueville et elle pleure. Alors je
la prends doucement dans mes bras, avec mille précautions je l’allonge par
terre. Puis je lui cloue la première main. J’attends qu’elle reprenne ses
esprits, fais de même avec sa seconde paume. Je n’ouvre pas la bouche, je ne
souris même pas. Et maintenant je la tue en sautant à pieds joints sur sa cage
thoracique. C’est bien plus long qu’on ne le pense. Surtout avec des
escarpins." (...)
"Je rassure, par avance console : vous aurez tout le temps de vous
préparer au deuil en regardant croupir maman dans ses couches sales et papa
répéter qu’il ne vous connaît pas. Je ne suis plus à plaindre, mais plutôt à
envier. J’ai pris des bouts de cervelle, mais je ne torcherai personne. Là je
me mets à rire, et de façon générale je n’ai plus tellement d’amis."
(...)
"Quand j’écris je suivi d’un verbe, je le conjugue de plus en plus à
la troisième personne du singulier. À l’imparfait le doigt glisse tout seul,
ais devient ait. Les s tombent. Je n’est plus moi, je devient elle. Mais elle,
c’est qui ?"
Et je retiens aussi ce passage, lorsque Chloé Delaume parle de son
pseudonyme d'auteur (elle cite d'ailleurs son vrai nom d'état civil à la fin du
livre) : "celle qui depuis neuf ans m’habite et me console".
On ne lâche pas le livre du début à la fin, pris entre les rebondissements, les
révélations, les moments drôles (les "Témoignages" par exemple, anecdotes liées
aux décès), les passages très durs (sur le suicide). Et surtout on entend cette
sonorité inimitable de Chloé, ce timbre de voix d'auteur, sa personnalité
poético-linguistique, toujours entre froide maîtrise et géniale folie.
N.B. 1 : La musique du livre (composée par Aurélie Sfez et Chloé) est
disponible.
N.B. 2 : De Chloé Delaume, sont réédités en poche en janvier :
J'habite
dans la télévision (Ed. J'ai lu) et
Les juins ont tous la même peau
(Rapport sur Boris Vian) (Ed. Points-Seuil).
(Photo : Chloé Delaume à "Ecrivains en bord de mer", La Baule,
juillet 2007)