CE MÉTIER DE DORMIR

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mercredi 4 août 2010

Un grand malheur nous menace (à propos de Contre l'Être Suprême)

Quand je regarde les actualités de ces premiers jours d'août, j'ai envie de plonger dans ma bibliothèque et ouvrir, par exemple, ce texte rare de Sade : Contre l'Être Suprême (Ed. Quai Voltaire, 1989).

C'est un livre très étrange, publié il y a 21 ans, pour le bicentenaire de la Révolution française. C'est un inédit de Sade, une lettre "confiée par Apollinaire à Maurice Heine, puis, par ce dernier, à Gilbert Lely" (*). Un texte donc exceptionnel, et une prose de toute beauté. La page de faux-titre précise : "Cent-vingt exemplaires numérotés publiés à Londres, aux dépens de la Compagnie. Pour la France : Quai Voltaire." Il faut relire ce livre, et remercier son auteur, quel qu'il soit... (**)

Extraits :

"Un grand malheur nous menace, mon cher Cardinal, j'en suis encore étourdi. (...)

"Me croirez-vous si je vous dis que l'évangile secret de la nouvelle religion que j'espère encore impossible (mais nous y allons à grands pas) peut se résumer ainsi : « Tu haïras ton prochain comme toi-même ? » " (...)

"Qu'en dit votre Casanova ? L'avez-vous revu ? N'écrit-il pas ses Mémoires ? Les vôtres avancent-ils ? Écrivez, écrivez, il faut que le témoignage de la raison se fasse entendre auprès des siècles futurs." (...)

"En somme, l'Être Suprême veut sélectionner ses corps et les prendre, pour ainsi dire, à la base. C'est une expérience de tri." (...)

"La débilitation, partout et toujours, prépare le dogme; la sauvagerie sans émotion en sera le ciment nouveau."

(*) Même si les rigoureux bibliothécaires de la BNF ne se laisseront hélas pas mystifier, comme le montre leur notice.
(**) Google vous en dira plus sur le véritable auteur de ce texte, et aussi comment vous procurer ce livre, reparu depuis en édition de poche.

 

mercredi 28 juillet 2010

Stendhal (chronique de juillet)

Puisque nous voyageons dans le "Midi" (mot magnifique), emportons avec nous un vrai guide : le Voyage dans le midi de la France * de Stendhal (Ed. François Bourin, 256 p., 18 € **), c'est la chronique de juillet.

(* Voir la version numérique gratuite du texte sur Gallica)
(** Voir la présentation du livre papier sur le site de l'éditeur)

 

mardi 6 juillet 2010

La vie d'Hunter Thompson (à propos de Hunter S. Thompson, journaliste & hors-la-loi)

Je suis plongé dans la lecture de Hunter S. Thompson, Journaliste & hors-la-loi (Ed. Tristram, 488 p., 24 €), de William McKeen.

C'est excellent, on a la sensation de coller à la vie d'Hunter Thompson, le légendaire inventeur du journalisme "gonzo" et auteur de Hell's Angels et Fear and Loathing in Las Vegas (en français Las Vegas Parano). Le livre à mettre impérativement dans la valise pour les vacances.

Extrait :

"La rencontre eut lieu au De Pau Hotel Bar, près des quais, le 26 mars, vers minuit. Hunter se présenta : "Écoutez, les gars, vous ne me connaissez pas, je ne vous connais pas. J'ai entendu des trucs moches sur vous. Est-ce que c'est vrai ?" En dépit de sa veste de sport et de ses chaussures à embout (car il s'efforçait toujours de jouer le rôle d'un respectable journaliste Dow Jones), les Angels apprécièrent que quelqu'un ait les couilles de venir leur parler; c'était nouveau.

Des libations massives les amenèrent au même niveau. "Ils ont été un peu réservés au début, dira Hunter, mais après 50 ou 60 bières, nous avons pour ainsi dire trouvé un terrain commun. Les cinglés se reconnaissent toujours entre eux."

 

vendredi 18 juin 2010

Chateaubriand (chronique de juin)

On traverse les Alpes et on part suivre Chateaubriand dans son Voyage en Italie * (Ed. Nous **) pour la chronique du mois de juin.

(* Voir la version numérique gratuite du texte sur Wikisource)
(** Voir la présentation du livre papier sur le site de l'éditeur)

 

mercredi 19 mai 2010

Voltaire (chronique de mai)

Vient de paraître une nouvelle édition du célèbre Dictionnaire philosophique de Voltaire * (Ed. Flammarion, GF **) et c'est l'occasion d'y consacrer une petite chronique.

(* Voir la version numérique libre et gratuite du texte de 1765 sur Wikisource)
(** Voir la version numérique verrouillée GF vendue sur le site Immateriel)

(Photo : buste de Voltaire au musée du Louvre).

 

mardi 20 avril 2010

Lewis Carroll (chronique d'avril)

La chronique de nouveauté du mois d'avril est consacrée aux Aventures d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (Ed. Gallimard, Folio *).

(* Voir la présentation du livre sur le site de l'éditeur)

 

samedi 20 mars 2010

Victor Hugo (chronique de mars)

La chronique de mars est en ligne, elle est consacrée à la superbe Histoire d'un crime, de Victor Hugo (Ed. La fabrique *) racontant heure par heure le coup d'État du 2 décembre 1851.

(* Voir la présentation du livre sur le site de l'éditeur)

 

mardi 9 mars 2010

Mémoires de Zagdanski

À ne pas manquer, le livre de Stéphane Zagdanski, Mes Moires, mis en ligne par l'auteur sur son site Paroles des jours.

C'est un texte superbe (paru en 1997 chez Julliard et aujourd'hui épuisé) d'un auteur de 34 ans qui se retourne sur sa courte et déjà longue vie.

Extrait :

"Surprise. Mon vélo jaune américain au pied du lit, au réveil, un jour de Noël. Je monte et descends les trottoirs en dégustant inlassablement l'amorti de la suspension, la caresse dorsale du gros ressort argenté. C'est comme chevaucher un kangourou.

Peine perdue. Essaie d'éteindre l'agitation perpétuelle de ton cerveau, juste pour voir. Ne pense plus à rien, vraiment rien, pense: « Tic, tac, tic, tac, tic, tac... » Mais non, impossible, je n'y parviens pas, l'expérience suscitée par pure curiosité échoue, les phrases raffluent aussitôt comme le brouhaha dans une cour de récréation. Ces mots dans ton crâne sont immortels, littéralement. C'est comme ça, rien n'y changera jamais rien."

De Zagdanski, on conseille aussi le long entretien sur Proust réalisé par Jean-Hugues Larché : Résurrection de Proust (DVD, Ed. R de Paradis, 2008, 18 €).
 
 

dimanche 7 mars 2010

L'horizon Modiano

Je suis surchargé, je termine l'écriture d'un nouveau roman, plus du retard sur la lecture de ma chronique de mars, plus aussi un texte à rendre pour la fin du mois, bref le surrégime, mais quand même j'ai pris le temps de lire le nouveau Patrick Modiano, L'horizon (Ed. Gallimard, 172 p., 16,50 €).

L'horizon est un livre fantastique, un roman extraordinaire, le meilleur Modiano depuis Un pedigree, j'en reparlerai en détails dès que possible.

Modiano est partout dans les journaux (voir le dossier de presse sur l'excellent Réseau Modiano) mais il ne faut pas manquer la longue interview accordée à Sylvain Bourmeau de Mediapart. Et lire aussi Sud-Ouest de ce matin où Modiano dit : « J'aurais dû rester à Bordeaux. Il y avait comme un charme là-bas. La nuit, le port... Une ville un peu comme le Turin de Pavese... » Modiano bordelais ? évidemment !

 

mardi 9 février 2010

Le Petit-Fils d'Hercule (chronique de février)

Au menu de la chronique de ce mois-ci : Le Petit-Fils d'Hercule (Ed. Gallimard, Folio *).

C'est un roman libertin anonyme, précédemment publié dans le volume II de la Pléiade des Romanciers libertins du XVIIIe siècle.

(* Voir la présentation du livre sur le site de l'éditeur)

 

jeudi 4 février 2010

Transmission (à propos de Discours Parfait)

J'ai une dette éternelle envers Philippe Sollers : celle de m'avoir ouvert la porte de la bibliothèque.

On est en 1987, je n'ai lu quasiment aucun livre, si ce n'est Montaigne qui m'a fasciné. Les auteurs classiques, dans ma vision d'alors c'est l'enfermement scolaire, la lourdeur, la tristesse, la poussière, etc. Je ne lis pas de livres mais je lis le journal, or chaque mois dans "Le Monde des livres" Philippe Sollers publie un article autour de la réédition d'un auteur classique; il y démontre que ce que cet auteur a écrit a bouleversé la société, a changé la vie, et il cite, il donne à entendre la voix profonde de l'auteur. Ces textes classiques qu'il présente sont les mêmes que ceux que j'avais essayé de lire au lycée, ce sont les mêmes mais ce ne sont plus les mêmes. Sollers m'ouvre les yeux, il m'offre les clés de cette bibliothèque que l'école avait verrouillée; sans ses articles du Monde, je n'aurais jamais rien lu et jamais rien su, je serais resté mort.

Ces articles ont été regroupés en 1994 dans La Guerre du Goût, suivi en 2001 d'Éloge de l'infini. Aujourd'hui, voici la suite : Discours Parfait (Ed. Gallimard, 928 p., 29,90 €), qui contient les articles publiés chaque mois, désormais dans Le Nouvel Observateur, mais aussi des textes sur les peintres (Picasso, Van Gogh, Bacon), les musiciennes (Cécilia Bartoli), et de longs entretiens sur l'Art et la philosophie, notamment avec Yannick Haenel et François Meyronnis.

Ce qu'a fait Sollers avec ces textes, c'est un exercice de transmission à destination des jeunes générations, c'est la prépartion d'une Renaissance qu'il théorise dorénavant explicitement dans la préface de ce nouvel opus. La Guerre du Goût, Éloge de l'infini et Discours Parfait forment le sésame, c'est l'encyclopédie portative de la littérature mondiale, lisez-les.

Extraits :

"À l'opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l'Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d'une Renaissance, à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit." (...)

"On oublie trop vite que Céline est un grand écrivain comique, parfois terrifiant, certes, mais profondément comique. Si vous en doutez encore, lisez ses Entretiens avec le professeur Y, à mourir de rire, comme du meilleur Molière." (...)

"Vous vous frottez les yeux, vous relisez ces phrases. Mais oui, aucun doute, elles sont là." (...)

"C'est vrai : les grands écrivains ne devraient pas mourir. D'ailleurs, ils ne meurent pas, ils se prolongent les uns les autres, ils viennent au secours de celui qui respire encore dans ce monde de fous (les « secours » de Proust : Saint-Simon, Nerval, Baudelaire). Mégalomanie ? Oui, mais ironique : « Je trouvais cruel qu'ils me disent ‘‘il y a longtemps de cela’’, comme si je n'étais pas le centre du monde, comme si les lois universelles m'étaient applicables.»"

vendredi 15 janvier 2010

Érasme (chronique de janvier)

J'avais arrêté d'écrire mes chroniques mensuelles de nouveautés en mars 2008, pour cause de journées pleines.

J'ai fouillé et j'ai retrouvé un peu de temps, suffisamment pour me pencher chaque mois sur un texte classique (ou appelé à devenir tel) paru récemment. Ce mois de janvier, on recommence donc avec une nouvelle édition de l'Éloge de la folie, d'Érasme (Ed. Le Castor Astral *).

(* Voir la présentation du livre sur le site de l'éditeur)

jeudi 10 décembre 2009

L'effet Mondrian (à propos de La montée des Couardes)

Arrivée inattendue d'un petit objet puissant : La montée des Couardes de Claude Chambard (Ed. Contre-Pied, 25 p., 4 €).

Claude Chambard a déjà publié une dizaines de livres, dont en 2002 et 2004 les superbes La vie de famille et Ce qui arrive (Ed. Le Bleu du ciel). La montée des Couardes est un extrait de la suite de ces livres dont l'ensemble s'intitule Un nécessaire malentendu.

Ce livre est un monologue autour de l'enfance et la jeunesse, mais concentré dans un souffle, une langue rapide, cumulative, une phrase dans laquelle les "et" ont cédé leur place aux "&" anciens, empreinte de Chambard devenue familière pour ses lecteurs. Large vision, amplitude de la pensée, profondeur, précision, multitude de scènes hallucinées et rémanentes pour le lecteur. On comprend pourquoi Mondrian a choisi de s'inviter dans ce livre (mais si).

Extraits :

"Je suis un grand malade, un interprète perplexe, un faisceau d'ignorance qui n'exige rien, ou plutôt si, tout de même, un espace sur terre où marcher sans boussole, marcher comme si j'étais une tribu de quatre ou cinq mille hommes, sans autorité, sans guerre, une tribu raffinée où je pourrais vivre à mon aise." (...)

"À six ans, j'arrête de rire, je baisse ma tête, je regarde le mur indifférent, je supplie Grandpère, je mords la poussière, je ne me mélange pas, je ne m'habitue pas, pour toujours." (...)

"Si mon écorce est attaquée, si elle est polluée de gale, si j'échoue, quelle pauvreté, mais aussi pauvre que l'on me jette, je gagnerai oui, tellement oui le souffle, le souffle & si en effet, j'échoue, je ne serais pas le plus mauvais, ni le plus doux."

vendredi 23 octobre 2009

La vie grise (à propos de Quand je me deux)

Le nouveau recueil de Valérie Rouzeau est arrivé : Quand je me deux (Ed. Le temps qu'il fait, 112 p., 16 €)

Extraordinaires poèmes à mille sens, à la fois tristes et plein d'espoirs. Raccourcis, amputations, patchworks, carillons, c'est une langue qui en comparaison réduit à presque rien nos pauvres livres de prosateurs. La poésie, c'est vraiment la maîtrise suprême du langage, pouvoir produire l'émotion la plus forte avec le nombre le plus réduit de mots, et Valérie Rouzeau excelle dans ce langage, elle en sublime les bases, car comme elle dit : "...La grand-mère n'est pas l'ensemble des règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue la grand-mère a tout bonnement avalé le loup toutes les grand-mères véritables font cela" (Mes mots des autres).

Et beaucoup d'histoires d'amour aussi dans ce livre, puisque c'est peut-être la seule chose qui vaille d'être écrite. En tout, quarante et un poèmes à lire pour traverser l'automne et l'hiver qui arrivent.

Extraits :

"Le cheval a mangé la rose voici le Prince" (Éden, deux, trois émoi)

(...)

"La mer c'est l'infini et l'amour l'incendie qui brûle les
grands bateaux qui échouent sur les grèves de la RATP je
rentre avec tes pieds"
(Mes mots des autres)

(...)

"Cueillir les roses de la vie
Épines écailles ceci cela
Garnir un bouquet chanceuse moi
Au marché marcheuse sans marmaille"
(Seize the day (Carpe diem))

(...)

"Ne te tourmente pas tu es lancée partie
Mords la vie mords la vie mords la vie mords la vie."
(Trente-deux dents)

 

À noter que Va où (2002), un des plus beaux livres de Valérie Rouzeau, qui était épuisé, vient d'être réimprimé par Le temps qu'il fait, et qu'une édition de poche contenant Pas revoir (1999) et Neige rien (2000) est annoncée prochainement aux Éditions de La Table Ronde.

vendredi 9 octobre 2009

Déplacements intérieurs (à propos de La douleur du retour)

Lu un court et beau livre : La douleur du retour d'Isabelle Baladine Howald (Ed. de La Cabane, 16 p., 6 €).

Un texte de silence, qui s'arrête sur les déplacements intérieurs du souvenir et du deuil. Et bel objet cousu à la main comme tous les petits livres de La Cabane.

Extrait :

"J'étais là où je devais être, à un instant parfait d'éternité, entrouverte sous mes yeux à l'intérieur de ce paysage comme si j'étais dans le tableau.

J'ai ramassé quelques cailloux, cueilli quelques racines, nous avons pris un petit chemin d'herbes assez hautes, qui s'est avéré sans issue, nous ne parlions pas."

lundi 31 août 2009

Beyle de sa naissance à sa mort (à propos de Stendhal)

Enivrante lecture de la biographie d'Henri Beyle dit Stendhal, écrite par Sandrine Fillipetti : Stendhal (Folio, 323 p., 7,60 €).

C'est un livre superbement écrit, stendhalo-stendhalien dans le meilleur sens du terme, vif, enlevé, drôle, passionnant.

Nous ne quittons pas Beyle d'une semelle de sa naissance à sa mort, nous l'entendons respirer. Il y a les voyages, l'armée, la haute administration, les tracas, les gaffes, l'ennui, le dilettantisme, la musique, les femmes, les femmes, encore les femmes, l'Italie, Milan, Trieste, Florence, Rome, et bien sûr : la composition des livres, l'écriture, cette joie suprême.

Extraits :

"A la sensation d'affranchissement que procure l'ivresse de cette liberté toute nouvelle s'ajoute un événement inespéré : le décès de sa damnée tante Séraphie" (...)

"Parce que les années passent pour ne plus revenir, il dévore les auteurs anciens et modernes au Collège de France et à la Bibliothèque nationale, s'intéresse à Hobbes, Destutt de Tracy, Vauvenargues, Hume et Goldoni" (...)"

"En société, Henri Beyle n'est pas un figurant discret. Prompt à la provocation et à l'invective, sa franchise et ses audaces en éloignent plus d'un" (...)

"[Clémentine Curial et Stendhal] vivent une passion mutuelle et exclusive, mais elle lui reproche vite un amour purement physique et un certain art de l'éclipse" (...)

"Il meurt le 23 mars à deux heures du matin sans avoir repris connaissance. Il a cinquante-neuf ans. Cet anticlérical notoire n'a pas eu la présence d'esprit, à l'instar de Sainte-Beuve, de s'opposer par testament à la présence d'un prêtre et à toute cérémonie religieuse."

vendredi 12 juin 2009

Le "Bordeaux intérieur" (à propos de Bordeaux)

Beau texte de François Mauriac, que ce Bordeaux (Ed. L'Esprit du Temps, 92 p., 9,50 €) écrit pour une revue en 1925.

L'auteur alors quadragénaire, ami de Proust et un de ses premiers vrais admirateurs, est déjà un romancier célèbre (le Baiser au lépreux, Genitrix sont sortis peu avant). Dans ce texte il se livre, tout en décrivant sa ville natale.

Mauriac montre notamment comment il est attaché à cette ville et comment elle est attachée à lui. Il explique que le lieu, de naissance, de vie, ou simplement de pensée, influence l'écriture, et c'est ce qu'il appelle "mon Bordeaux intérieur".

Extraits :

"Une muraille de la Chine séparait pour moi la Guyenne du reste de l'univers" (...)

"S'il n'avait jamais vécu qu'à Bordeaux, Proust aurait pu écrire un livre pas très différent de Du côté des Germantes." (...)

"Bordeaux (et je désigne sous ce nom toute la matière de mon oeuvre) finit toujours par absorber ce que me fournit la réalité quotidienne; toute oeuvre due à une suggestion du présent avorte, si elle n'éveille une correspondance dans mon Bordeaux intérieur." (...)

"Bordeaux te rappelle cette saison de ta vie où tu étais entouré de signes que tu ne sus pas interpréter."

lundi 18 mai 2009

Tracer sa route (à propos de Bob Dylan, une biographie)

En général, un écrivain a une conscience aiguë de sa propre destinée, il a la vision de sa propre biographie, d'où l'intérêt des biographies écrites par des écrivains, en l'occurrence ici celle de Bob Dylan écrite par François Bon : Bob Dylan, une biographie (Livre de Poche, 478 p., 6,95 € - Première édition Albin Michel 2007, postface inédite de février 2009)

Première phrase du livre : "C'est soi-même qu'on recherche."

Bob Dylan est un mystère, il a un parcours chaotique, il prend durant sa vie (pas encore terminée) des décisions bizarres, intuitives, irraisonnées, il a un rapport à l'amitié et à la fidélité étrange, il copie, s'inspire, s'appuie sur autrui (voir l'étonnante relation de Dylan avec Joan Baez qui l'impose sur scène à ses débuts), il commet des erreurs, fait scandale, mais il s'en moque, il se relève de toutes les chutes. Seule compte une chose pour Dylan : tracer sa route. François Bon passe toute la vie connue de l'auteur de Don't Think Twice, It's All Right au tamis et tente d'expliquer, titre de l'introduction du livre, "Comment devient-on Bob Dylan".

François Bon a écrit également une histoire des Rolling Stones et une de Led Zeppelin, mais ici il signe la biographie d'un homme seul, un auteur compositeur interprète, et donc on peut lire aussi dans cette "vie de Dylan", par éclipses, des projections autobiographiques de François Bon* lui-même (faisons un rêve : que tout écrivain compose, au moins une fois dans sa vie, une autobiographie).

Dernière phrase du livre : "J'ai pensé appeler ce livre, un temps : Solitude de Bob Dylan."

Extraits :

"Ce qui surprend, dans la marche en avant de Bob Dylan, c'est sa capacité, à chaque étape, d'oublier aussitôt la précédente. On prend pied dans un monde, on efface les autres" (...)

"Dylan, c'est autre chose : assez fin, assez rusé, assez dur." (...)

"Il y a, avant de changer le monde, les murs du métier à briser. Il est invité cependant à plusieurs émissions de radio, quelque chose s'élargit" (...)

"Le génie de Dylan, c'est de ne pas dévoiler ses sources" (...)

"On réenregistre Visions Of Johanna, et ce n'est pas encore ça. Qu'est-ce qu'il entend, intérieurement, qu'il ne parvient pas à obtenir de ses musiciens ?" (...)

"Si on se lance dans une biographie, c'est aussi pour y recueillir, à suffisant grossissement de microscope, ces graviers qu'on garde, et qui nous déplacent dans notre propre rapport au langage."


* Dont on attend avec impatience le nouveau roman, L'incendie du Hilton, annoncé pour septembre.

mercredi 25 mars 2009

L'incarnation (à propos du Lièvre de Patagonie)

Le lièvre de Patagonie (Ed. Gallimard, 560 p., 25 €) de Claude Lanzmann est sous-titré "Mémoires", mais c'est aussi une sorte de roman épique, un livre dans lequel la vie et la mort sont sans cesse mêlées.

Une fois passé le chapitre d'ouverture sur les décapitations, dur mais nécessaire, on lit ce livre en quelques jours, sans pouvoir le refermer : la Résistance, la guerre d'Algérie, les femmes, les toiles de maîtres dans les musées, la vie avec Simone de Beauvoir, la fréquentation de Sartre, de Deleuze, la vie en Allemagne, le journalisme, la Corée du Nord, la découverte éblouie d'Israël dès sa création, la préparation et le tournage de Shoah pendant douze ans, et beaucoup d'autres choses.

Mais il y a aussi dans ces pages des inventions narratives, des procédés stylistiques, qui créent un mystérieux échange des corps entre auteur et lecteur, phénomène rare, très rare, en littérature. J'ai l'intuition que Le lièvre de Patagonie aura une grande influence sur beaucoup d'écrivains actuels et futurs. J'avais ressenti le même genre de choc en lisant Un pedigree de Patrick Modiano, mais cette fois c'est bien plus fort. Exceptionnelle expérience de langage écrit puis lu, cette publication est une date dans l'actualité littéraire, oui. Lisez-le, vous verrez.

Extraits :

"Avec la peine capitale, l'incarnation - mais y a-t-il contradiction ? - aura été la grande affaire de ma vie. Même si je sais voir, même si je suis doué d'une rare mémoire visuelle, le spectacle du monde ou le monde comme spectacle renvoie toujours pour moi à une dissociation appauvrissante (...)"

"Mais ma joie est de courte durée, il me paraît déjà lui-même à bout de souffle et de forces, il me dit "I am not a good swimmer, but I will try to help you." Il passe derrière moi et se met à me donner des bourrades dans le dos pour me faire avancer. Je sais que ce n'est pas la bonne méthode, il le comprend lui-même et aussi qu'il se fatigue plus encore, il abandonne presque aussitôt : "I am very sorry, but I have to leave you, I have my wife and my little son on the beach, I am not even sure to succeed to return. Goody bye, forgive me." Il disparaît comme il était apparu." (...)

"Nous atteignîmes la première crête, à une centaine de mètres au-dessus de la route, et remîmes le FM en batterie. Mais il y avait deux corps couchés dans la pente, l'un de ceux qui se trouvaient avec nous cria : "C'est Rouchon !" et il se précipita pour le secourir. Il fut fauché lui aussi, après quelques mètres, il s'appelait Schuster, un troisième, Lheritier, bondit, mais fut tué aussitôt. La pente toute entière était un nid de guêpes mortel." (...)

"Le montage [de Shoah] fut une opération longue, grave, délicate, subtile. Il m'arriva en plusieurs occurrences d'être complètement bloqué, de ne pas découvrir, comme pendant une ascension, le passage qui allait me permettre de continuer, d'aller plus haut. Généralement, il y en a un seul, pas deux, un seul bon." (...)

"(...) tout cela ne forme aujourd'hui qu'une seule mémoire dont chacun des éléments appelle et signifie tous les autres, indissolublement."

vendredi 13 mars 2009

Dans l'atelier (à propos de Cambouis)

Tous les écrivains tiennent des carnets de travail, mais les lecteurs y ont rarement accès, surtout pour les contemporains.

Avec Cambouis (Seuil, 218 pages, 16 €), qui regroupe des extraits de ses carnets, le poète Antoine Emaz nous fait entrer dans son atelier.

Grande modestie, doute, retour permanent sur soi, prise de distance sur le texte écrit, ce volume est intéressant de bout en bout. Emaz se voit comme un artisan, au sens le plus noble du terme. Il dit : "Travailler comme un maçon", et plus loin : "Abattre du boulot. Un bûcheron payé à la tâche". Lorsqu'il a fini d'écrire, il fait la cuisine et la commente : soupe, salade, haricots.

Il est souvent d'une extrême humilité frôlant parfois le renoncement : "Il n'y a que rarement de quoi être fier." Pourtant, dans une phrase qui donne son titre au livre, Emaz écrit : "Et en bout de course, si j'ai mis un peu de cambouis en poésie, ce n'est peut-être pas un apport dérisoire..."

NB : Ce livre, Cambouis, est le 12e de la collection Déplacements dirigée par François Bon au Seuil, et aussi hélas le dernier, la collection s'arrêtant (séparation "à l'amiable" entre l'éditeur et le directeur de collection, dixit François). Ca aura été une étonnante aventure, dont personnellement je retiendrai particulièrement, dans deux styles totalement différents, les livres superbes de Lise Benincà et de Michèle Dujardin.

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