CE MÉTIER DE DORMIR

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mercredi 23 novembre 2011

Cœurs de rêves (à propos de La Digue)

En préparation de mon voyage au Japon, je lis des auteurs nippons, notamment du XXe siècle, et je découvre Uchida Hyakken, dont mes amis d'Atelier In8 viennent de publier La Digue (Atelier In8, 106 p., 12 €, trad. Patrick Honnoré), un livre très court mais très dense.

Hyakken (1889-1971) est un auteur japonais important, admiré par Mishima et que Kurosawa a pris comme héros de son dernier film en 1993.

La Digue est un petit livre saisissant, avec des nouvelles mystérieuses et belles, encore plus oniriques que fantastiques. En les lisant on a la sensation d'accéder à des cœurs de rêves, on marche dans cet autre monde auquel nous n'avons habituellement pas accès. Ces nouvelles font penser aux Chroniques de l'étrange chinoises de Pu Songling, ou aussi évidemment à Kafka (une des nouvelles contient d'ailleurs une métamorphose du narrateur en animal), mais en plus sec, en plus ramassé, avec pourtant parfois de soudaines visions poétiques très belles et un questionnement continu sur le sens à donner à sa propre existence.

Extraits :

"Mais puisque c'était le seul chemin et qu'il m'était difficile de refuser de marcher avec elle, je continuai à la suivre en silence. Il y eut une vague clarté d'un côté. Je tournai la tête et je vis des tubes, des flammes qui montaient en divers endroits de l'étendue des roseaux. De belles gerbes d'étincelles s'échappaient des tubes et montaient dans le noir avant de disparaître sans laisser une trace. D'autres feux d'artifice éclataient encore sporadiquement dans le ciel du même côté. C'était fascinant."
(...)

"En passant devant ces maisons, j'entendis mes pas renvoyer faiblement un écho, et je me souvins que j'étais déjà passé par ici. Je me souvenais de ce son en retard après chacun de mes pas, comme si j'étais poursuivi."


samedi 19 novembre 2011

Explorer (à propos du Godard d'Antoine de Baecque)

Ces jours-ci, lecture du Godard, la biographie écrite par Antoine de Baecque et parue l'année dernière (Grasset, 935 p., 25 €).

Même si parfois on peut ne pas être d'accord avec certaines appréciations du biographe, c'est un livre passionnant, un travail extrêmement fouillé et une mise en perspective de la vie, tourmentée, et du travail, acharné et permanent, de Jean-Luc Godard qui ne cesse pas d'explorer depuis 1954 ce qu'on appelle le "Cinéma".

Un million d'informations sur Godard, ses choix techniques, ses occupations privées, notamment ses voyages fréquents et souvent solitaires, les femmes qu'il a aimées (d'Anna Karina et Anne Wiazemsky jusqu'à Anne-Marie Miéville, sans oublier Myriem Roussel et Bérangère Allaux), sa façon de trouver et dépenser l'argent, ses lieux de vie (Paris, Grenoble, Rolle), ses dépressions, sa joie de vivre, son côté clown, ses rapports complexes avec ses collègues cinéastes, sa façon de diriger les acteurs, son foisonnement de projets successifs et parfois abandonnés.

J'admire depuis toujours le travail cinématographique de Godard, depuis À bout de souffle jusqu'à Socialisme, en passant par Le Mépris, Pierrot Le Fou, Prénom Carmen, ou Éloge de l'amour. Je vous salue Marie est de tous ses films mon préféré, pour de nombreuses raisons sur lesquelles il faudra que je revienne en détail un jour. Quant aux Histoire(s) du cinéma, elles forment un système théorique puissant et mon rêve le plus fou serait de parvenir à commencer à en écrire le début d'un pendant littéraire, des Histoire(s) de la littérature appuyées sur un montage de citations.

Extraits :

"[Truffaut : ] Le miracle du film [À bout de souffle], c'est qu'il a été fait à un moment de la vie d'un homme où, normalement, il ne fait pas de film. On ne fait pas de film dans le dénuement, dans la tristesse." (...)

"L'essentiel pour un cinéaste, confiera-t-il, c'est de s'entraîner, comme un joueur de tennis (...). Ce qui faisait la force des cinéastes d'Hollywood, c'est qu'ils tournaient tout le temps, même des bouts d'essai, pour garder la forme." (...)

"[à propos de sa société Sonimage, installée à son domicile] Godard parle quant à lui d'un 'atelier qui permette de travailler un peu comme un romancier' : 'Un romancier qui a besoin d'avoir à la fois une bibliothèque pour savoir ce qui s'est fait, pour accueillir d'autres livres, pour ne pas lire que ses propres livres; et en même temps, une bibliothèque qui serait aussi une imprimerie. Pour moi cet atelier, c'est un studio de cinéma qui est en même temps un bibliothèque et une imprimerie'." (...)

"Jean-Luc Godard a toujours un projet en cours. C'est une des caractéristiques du cinéaste quelles que soient les époques : il ne sait pas vivre sans, acceptant les commandes, suscitant les films, provoquant des rencontres, invitant des personnes qui l'intéressent, n'hésitant pas à voyager, à ses frais, quand une idée lui vient à l'esprit" (...)

"[Alain Bergala : ] On attendait. [...] Il me disait souvent : 'Ce n'est pas grave, on est payés au mois' ." (...)

"[Pendant la préparation de King Lear] Il disait sans cesse : 'Je suis libre de faire le film que je veux, mais je ne sais pas ce que je veux'."

NB : Les plus récentes interviews de Godard sont le long entretien vidéo donné à Mediapart en mai 2010 et l'entretien avec Laure Adler sur France-Culture en septembre dernier.

 

lundi 12 septembre 2011

L'espace vide (à propos des Oiseaux de paradis)

Je viens de lire Les oiseaux de paradis (Ed. Joëlle Losfeld, 126 p., 13,50 €) de Lise Benincà, très beau livre sur la mort, sur l'absence du compagnon décédé accidentellement, racontée par celle qui reste seule.

L'annonce du décès, l'incinération, puis l’apprentissage de l'existence après, la description de cet espace vide qu'est l'absence définitive, et aussi une méditation sur la condition d'êtres vivants temporaires (Buffon est souvent cité, le Muséum d'histoire naturelle est très présent). La veuve, sa sœur, la sœur du défunt, la mère du défunt, plusieurs femmes réagissent à ce décès (des femmes, mais jamais d'hommes ou presque). Beaucoup de distance, de force poétique, de fausse simplicité et de grande complexité dans ce livre de Lise Benincà, qui avait déjà signé en 2008 Balayer fermer partir. Pour ce deuxième ouvrage, sa voix s'approfondit et développe davantage encore son mystérieux toucher. Le meilleur livre que j'ai lu pour l'instant dans cette rentrée littéraire.

Extraits :

"Je vis et je dors contre l'espace vide de Samuel, sa place dans le lit laissée vide, sa place dans l'appartement laissée vide, sa place dans le monde laissée vide aussi." (...)

"Le silence inhabituel du soir, les deux oreillers, les placards pas encore vidés, la radio le matin qui ne s'allume plus toute seule, c'était lui, quand je me levais, les informations qu'il écoutait avant de partir, les deux brosses à dents, je n'arrive pas à jeter sa brosse à dents ai-je dit à Flavie" (...)

"Elle dit : Dites-moi qu'il reviendra je vous en supplie dites-moi qu'il reviendra je vous en supplie dites-le moi" (…)

"Donner de petites gorgées d'eau à l'oiseau, des miettes de pain imbibées de jaune d'œuf déposées dans le creux de son bec, observer, la vie qui palpite en lui et qui peut-être choisira de rester. Qui n'a pas mis un jour tous ses espoirs dans la survie d'un oiseau ?"


 

mercredi 31 août 2011

Proust (chronique d'août)

Sortie d'une nouvelle édition de Du côté de chez Swann* de Marcel Proust (Point deux, 864 p., 9,90 €)**, dans une reliure surprenante mais finalement pratique, et c'est la chronique de nouveauté du mois d'août.

* Voir la version numérique gratuite du texte.
** Voir la présentation du livre papier sur le site de l'éditeur.

 

samedi 30 juillet 2011

Céline (chronique de juillet)

Sortie en poche des Lettres à la N.R.F.* de Céline (Gallimard, Folio, 247 p., 5,70 €)*, c'est la chronique de nouveauté du mois de juillet.

* Voir la présentation du livre papier sur le site de l'éditeur.

 

vendredi 22 avril 2011

Déployer sa colère (à propos de Ce que j'appelle oubli)

Lecture du nouveau livre de Laurent Mauvignier, Ce que j'appelle oubli (Ed. de Minuit, 62 p., 7 €).

Ce livre est librement inspiré d'un fait divers survenu à Lyon en décembre 2009 : après avoir volé une bière dans un supermarché, un homme avait été interpellé par les vigiles qui l'avaient battu à mort. Ce fait divers effroyable avait beaucoup choqué (voir notamment ce texte de François Bon).

Ce que j'appelle oubli est un livre exceptionnel, un hommage à cet homme rejeté par la société et lâchement assassiné, un tombeau au sens artistique du terme. Laurent Mauvignier se fait l'avocat littéraire de cet homme, il lui rend la parole et transcrit ses derniers instants dans cette sorte de lettre adressée au petit frère de la victime. Le livre est écrit dans un souffle, une seule phrase parfaitement équilibrée, jamais ni trop rapide ni trop lente, qui balaie toute la vie et toutes les pensées de cet homme, mais aussi de ceux qu'il a croisés, en pivotant d'une voix à l'autre pour mêler alternativement les monologues intérieurs de chacun.

Mauvignier a toujours cette impressionnante capacité à déployer sa colère, à tenir la phrase assez haute pour ça, afin de pouvoir imprimer cette colère sur les lecteurs, donc sur le monde. Et toujours cette profusion de détails, qui s'accumulent comme des flashs, incroyable technique d'écriture servie par un style abrupt, mais d'une verticalité multiple.

Extraits :

"car alors que lui était vide de tout ils ont pris son corps pour le remplir et le gaver des défauts dont ils voulaient se débarrasser, eux, comme un sac à remplir de pierres, de gravats, de déchets, et il s'est retrouvé gros et difforme de leurs mensonges"  (...)

"alors je ne me plains de rien sauf d'avoir glissé trop vite, si vite, dans la mort, de ne pas avoir su résister un peu, mais, je te l'ai dit, toujours cette connerie d'espoir qui me fait croire que ça va s'arranger"

 
NB : À lire impérativement, pour les amateurs de Laurent Mauvignier, l'excellent dossier que lui consacre la revue Décapage dans son N°43 Printemps-Été 2011.
    
 

lundi 28 février 2011

Kafka (chronique de février)

Parution en poche des Lettres à Max Brod * de Franz Kafka (Ed. Rivages, Poche, 473 p., 10,50 €) et c'est la chronique du mois de février.

* Voir la présentation sur le site de l'éditeur.

 

lundi 14 février 2011

Flotter dans les livres (à propos de Où s'arrête la terre)

Sortie en livre numérique de Où s'arrête la terre de Michèle Dujardin (Ed. Publie.net, 32 p., 3,49 €).

Des souvenirs d'enfance dans une ville-monde, jamais citée mais dans laquelle on reconnaît Marseille, présence obsédante de la mer et des livres, primat du corps et des sensations sur tout le reste.

Un texte vraiment magnifique, simplicité, grande force de vision, poésie continue, à la fois très accessible et d'une densité rare. À lire d'urgence.

Extrait :

"on aime les livres, on vit dedans – on flotte – ça traverse les murs, les livres – ça traverse le temps – le bruit des livres, qui entre par les yeux – toutes ces voix, les unes après les autres, qui se répondent – chacune à son étage, de son balcon – des voix qui peignent, qui montrent – des choses comme des campagnes, avec des saisons – de l’herbe grasse et des fleurs des champs – des automnes rouges, des cours de ferme – de la neige et des feux de bois – des sources où boivent des biches, et des forêts – on aime ça, les vaches tranquilles dans le pré, qui paissent librement –" 

NB : Michèle Dujardin est notamment l'auteur d'Abadôn, paru en 2007 aux Éditions du Seuil.
 
 

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