CE MÉTIER DE DORMIR

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mardi 30 août 2011

Mes choses (3), les pierres

J’ai comme alliées des pierres.

Il y en a que j’ai achetées et d’autres que j’ai ramassées en me promenant au bord des vignes ou sur la plage, mais de toutes mes pierres, celle que je préfère est une grosse masse tortueuse, grande comme un poing d’enfant, ni ovoïde ni cubique, à l’aspect de galet, mais entamé et repoli de façon inégale, plus difforme qu'un crâne cabossé par les coups du destin. C’est une pierre magnifique, une lydienne à filonnets, de couleur gris foncé et traversée par des veines beiges, larges dans le sens de la longueur, très fines dans le sens de la hauteur, formant une sorte de motif écossais, un tartan. Je pose cette pierre de différentes façons selon les jours, sur le dessus, sur le dessous, sur une tranche, sur l’autre tranche, et chaque fois elle offre un aspect différent avec un circuit de veines métamorphosé.

J’ai souvent touché cette pierre durant les deux décennies où j’essayais d’écrire en vain, entre l’âge de vingt ans et celui de trente-huit ans. Je sais exactement à quel endroit j’ai trouvé cette pierre : je marchais dans une large avenue de Pessac, je longeais les grilles scellées sur le petit muret entourant un des châteaux de Graves. Je regardais les vignes, j’ai passé la main, labouré un peu la terre avec mes doigts et ramené quelques cailloux. Parmi eux, cette pierre cabossée traversée de mille et un filets beiges. Je l’ai déterrée, déterrer les choses c’est un peu mon travail.

J’avais peur que dans les magasins de minéraux les pierres soient vendues des sommes trop élevées, alors je n’avais jamais essayé d’en acheter. À titre personne je les estimais si chères, que logiquement je les supposais inabordables dans le commerce. Un jour j’ai découvert que la plupart étaient disponibles à deux euros pièce. Je suis donc maintenant propriétaire de quelques extraordinaires pierres plates polies. Il y a là un lapis-lazuli, sombre comme une nuit d’été traversée de bandes transversales au bleu plus clair et de poussières dorées. Il y a une agate beige à fines veines parallèles, comme un nouveau nuage lacté en train de s'ajouter à un café au lait. Il y a une jaspe rouge dont le motif est ouvert en son milieu par une tranchée grise, et en réalité elle n’est pas rouge mais d’un orange foncé, un carmin attiré par le noir. Il y a une jade claire, et presque translucide, qui lorsqu’on la dresse face au soleil paraît contenir une eau envahie d’algues. Toutes ces pierres ont été taillées et polies, elles brillent et leur minceur accentue encore leur constitution changeante, prometteuse, insaisissable.

Toutes mes autres pierres, je les ai ramassées en marchant. Il y a des galets de rivière, des galets d’océan et des pierres de campagne. Il y a un galet ovale, inégal, orange et presque rouge, comme s’il avait saigné. Il contient des compressions de quartz, il est impur, opaque, il est très laid et aussi très humain. Il y a un petit galet de graves, trouvé dans les vignes, gris clair, longiligne et veiné parallèlement à intervalles rapprochés. Il y a un autre galet de graves, plus foncé, presqu’anthracite et dont les veines blanches sont si fines qu’elles restent invisibles, sauf si on prend le temps d’observer de très près la pierre, quand on a la patience d’attendre que la lumière fasse sortir de leur cachette une à une les petites zébrures pales enfoncées au cœur de la structure. Il y a enfin un minuscule galet rectangulaire et à angles arrondis, son corps est gris pale et son toucher est très doux, on dirait un tissus, c’est ma pierre de velours.

 

mardi 23 août 2011

Mes choses (2), le stylo à plume

La chose sur laquelle mes doigts se referment le plus souvent est un stylo à plume.

Celui que je tiens aujourd’hui mesure quatorze centimètres de long et treize millimètres de diamètre. Le capuchon ne se visse pas, il se tire, et le corps du stylo apparaît alors entièrement, découvrant sa plume d’or blanc. Cette plume est ma meilleure amie, elle est gravée F, pour largeur fine. Il existe une dizaine de largeurs de plume disponibles chez chaque fabricant de stylos, notées de EF, très fine, à BB, très grosse, en passant par M, largeur moyenne. J’ai longtemps choisi des stylos ayant une plume M ou B, car je voulais que mon trait soit le plus large possible, le plus étendu, le plus voyant. Aujourd’hui, je n’utilise plus que des stylos à plume fine car j’écris avec de plus petites lettres qu'autrefois, et formées plus rapidement, avec de moins en moins d’attention, ma main court sur la feuille et oublie de composer toutes les lettres, et la moindre inclinaison de tracé indique la présence souhaitée d’une lettre que le mouvement trop rapide n’a pas pu former entièrement.

La plume d’or possède à son extrémité une pointe en iridium, un métal très résistant qui évite que l’or ne s’use sous le frottement avec la surface d’écriture, de sorte que s’allient en une seule plume deux métaux enchâssés l’un dans l’autre, la souplesse de l’or et la dureté de l’iridium, le fleuret est un roseau et sa pointe un diamant. Le corps, quant à lui, est fait d’une résine de couleur bordeaux. J’ai tout de suite aimé ce stylo à plume et il s’est pour ainsi dire greffé à mon cerveau, sorte de pantographe reproduisant à l’identique les trajets de ma pensée.

Aujourd'hui, ce stylo c'est mon stylo, il n'appartient qu'à moi. N'importe qui d'autre s'en saisissant ne parviendrait pas à écrire exactement ce que je vais écrire. Sans lui, je ne peux rien faire, je suis paralysé, enfermé par moi-même, je crie et aucun son ne sort. Mais avec lui je vis, il me comprend, il me traduit, il m'explique, il est le membre magique ajouté à ma main, il est mon épée pacifique. Et comme sur les épées du Moyen-Âge on gravait une phrase, sur la pointe métallique de ce stylo il faudrait inscrire en lettres microscopiques et dans une langue ancestrale : "Je n'appartiens qu'à lui", suivi de mon nom et ma date de naissance.

 

mardi 16 août 2011

Mes choses (1), le dé

Enfant, j’ai découvert en même temps la fabri­cation du verre et la ville de Venise, c’était dans un beau livre sur la Sérénissime, un livre dont je connaissais chaque page par cœur et que je voudrais aujourd’hui retrouver, mais cela me semble impossible.

Je me souviens très bien : au milieu du livre, il y a un passage hors sujet, plusieurs pages qui s’éloignent des beaux palais et des bateaux et des étendues d’eau, des canaux sinueux comme de gigantesques serpents, et qui partent dans une île à l’extérieur de Venise, au milieu de la lagune, une île habitée seulement par les maîtres-verriers. Et là, le beau livre me révèle comment se crée le verre. Le verre est créé grâce au sable, un sable très fin, égal à celui que je foule alors chaque été à la plage sur l’Atlantique, un sable presque blanc, et ce sable on le plonge dans le feu pour produire une pâte miraculeuse, à la fois solide et transparente, une matière qui est capable de laisser la lumière passer au travers d’elle.

Cette pâte, le maître-verrier l’emboîte ensuite au bout d’un long tube métallique puis il porte l’autre extrémité à sa bouche et il souffle dans le tube, il propulse dedans l’air de ses poumons, il devient souffleur de verre et communique la vie à la pâte, et il tourne, la photo du livre est explicite, on devine qu’avec ses bras il imprime un mouvement circulaire au tube et à son mystérieux appendice, comme un jongleur du Moyen-Âge, un danseur, un combattant d’aïkido, faisant tournoyer le tube et le bloc de verre informe comme un moulin humain qui créé lui-même le vent, et la force centrifuge ajoute à l’air des poumons, et le vase, ou la bouteille, ou la sculpture, se met à gonfler progressivement, comme un ventre de femme enceinte, un globe translucide naît peu à peu, encore élastique et tout entier dépendant de la force d’attraction terrestre et des pressions que fera bientôt sur lui le maître-verrier. Le globe est piqué, pincé, étiré avec une tenaille, puis encore tourné, replongé dans le feu et à nouveau déformé, malaxé, et peu à peu une forme est imposée à la matière par de douces tortures de sa pâte, des étirements successifs, une fois, un pic, une autre fois, un autre pic, quatre petits pics, et il y a aussi une proéminence au-dessus, comme un long cou, oui, quatre pattes et une tête de cheval, une crinière, une queue. La jument de verre étincelle.

J’ai gardé le souvenir des souffleurs de verre, observés ensuite dans la vraie vie à Venise mais découverts et aimés pour la première fois grâce à quelques mauvaises photos couleur, le sable et le souffle, et aujourd’hui en permanence devant moi j’ai ce dé à jouer réalisé en verre de Murano.

Souvent je le serre dans ma main gauche et le fais tourner entre mes doigts pendant que ma main droite écrit. Il y a quelques années, le dé de verre était plus petit, et bicolore, orange et transparent, avec les points, de un à six points, tracés au stylo noir sur chaque face du carré. Lors de mon dernier séjour printanier, j’ai trouvé un autre dé, plus beau, plus grand, et surtout plus lourd, plus vaste dans ma main lorsqu’j’écris. Un dé en verre rouge translucide avec sur chaque face les points matérialisés par des petits cercles de verre blanc, pâte de verre enfoncée dans la pâte. Quand je suis rentré dans le magasin, près du Campo San Trovaso, derrière les Zattere, je ne savais pas comment dire « dé », je ne pouvais pas expliquer ce que je voulais acheter, como se dice, un piccolo cubo, che se lancia, per giocare, un petit cube, qui se lance, pour jouer, et la commerçante m’a tout de suite compris et a répondu : un dado.