CE MÉTIER DE DORMIR

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Mexique

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jeudi 17 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 18

Dernier jour au Mexique (*). Mon avion ne décolle que ce soir, j'ai le temps de me promener encore dans le centre de México DF.

Je retourne voir le Zócalo. Au milieu de la place, un mât soutient une immense bandera, le drapeau national du Mexique, qui flotte à mi-hauteur et dont les dimensions me paraissent immenses, peut-être vingt mètres sur dix. Le drapeau est si grand que le vent le fait flotter avec difficulté, l'agitant avec une lenteur qui ressemble à du respect, c'est très beau.

Un peu avant, à l'entrée du Zócalo, se dresse un petit buste de Cuauhtémoc, le dernier empereur aztèque, avec ces mots inscrits en dessous : "El coraje, el estoicismo y la dignidad del último emperador azteca es un ejemplo de heroísmo para todos los mexicanos" (Le courage, le stoïcisme et la dignité du dernier empereur aztèque est un exemple d'héroïsme pour tous les mexicains). Cuauhtémoc signifie en nahuatl : "aigle qui fond", comment ne pas envier ce nom.

Je marche encore longtemps dans les avenues autour de l'hôtel. J'admire une dernière fois le quartier de Bellas Artes, avec ses hauts palmiers et ses trolley-bus verts.

Puis je cherche un taxi très avance pour me prémunir contre les éventuels embouteillages, fréquents et titanesques. Comment toujours il faut négocier un prix, et finalement j'opte pour un taxi en voiture particulière, un monospace luxueux qui n'a ni la couleur officielle, ni la plaque d'immatriculation estampillée TAXI. Est seulement accrochée à son rétroviseur une carte plastifiée apparemment officielle expliquant qu'il peut faire le taxi. Le tarif qu'il propose pour aller à l'aéroport Benito Juarez est imbattable, et en outre sa voiture est très confortable, avec climatisation et moquette. Le chauffeur est sympathique, nous échangeons quelques mots, la France, Burdeos, el vino. À un moment nous restons à l'arrêt de longues secondes à un feu tricolore à côté d'un véhicule de police et le chauffeur s'arrête aussitôt de parler, je le sens nerveux, puis nous repartons. Quand nous approchons de l'aéroport, il me demande de le payer dès maintenant et m'explique qu'il ne va pas me déposer à l'entrée des départs mais à celle des arrivées, et quelques mètres avant l'arrêt, et il ajoute : "Si on vous demande quelque chose, vous direz que je suis un ami qui vous dépose". C'était un faux taxi, roulant sans doute sans assurance passagers, malgré sa luxueuse voiture neuve et sa gentillesse.

L'aéroport Benito Juarez est un peu labyrinthique et je mets du temps à trouver le comptoir d'embarquement, puis passage au contrôle de sécurité. J'avais oublié une bouteille d'eau dans mon sac à dos pour la cabine, l'opérateur de la machine à rayons X oriente sans un mot le sac sur le côté et on me demande de l'ouvrir, mais le tout avec une grande politesse, on se croirait au Japon, on est très loin ici de l'agressivité des vigiles des aéroports français ou italiens.

Longue attente en salle d'embarquement, j'ai le défaut d'arriver trois ou quatre heures avant le décollage pour les vols longs courriers, toujours peur de rater mon avion. Finalement, on embarque à la nuit tombée. Mais, alors qu'on a passé le contrôle des billets et des passeports et qu'on marche dans le couloir vers la porte du Boeing, des policiers remontent vers nous en sens inverse avec deux chiens renifleurs très menaçants, et ils stoppent devant chaque passager, femmes et enfants compris, laissant les chiens promener leurs museaux sur nos pantalons comme s'ils allaient nous dévorer, c'est très agressif, très violent, et assez inutile puisque les voyageurs quittent le territoire et donc emportent aussi avec eux leurs éventuels problèmes et substances illicites. Comme tous les chiens me terrorisent, l'expérience me met très mal à l'aise.

Une fois assis dans l'avion, nouvelle attente. Il pleut à torrent sur le tarmac plongé dans l'obscurité, des bourrasques et un grand vent, par le hublot je vois bouger les ailes clignotantes des autres avions stationnés, cela ressemble à une mini tempête. L'heure prévue de décollage passe, tout le monde semble être à bord et l'avion ne bouge toujours pas. Il y a maintenant des éclairs, de plus en plus grands et de plus en plus rapprochés, on entend le tonnerre. L'orage dure, les avions autour restent eux aussi immobilisés. Enfin, après un long moment, l'avion se met en mouvement, se dirige vers la piste d'envol, et met les gaz avec presque deux heures de retard.

Le Boeing est propulsé en avant puis quitte le sol et j'approche mon visage du hublot. Alors, j'aperçois toute l'étendue de México illuminée, et je me souviens d'un coup que l'aéroport est en effet situé en plein milieu de cette mégalopole de 22 millions d'habitants. Il me semble que nous survolons de longues minutes la ville à basse altitude et à vitesse réduite, et les rues, les maisons, les églises coloniales illuminées, les phares des centaines de milliers de voitures sur les larges avenues embouteillées, semblent si proches que je pourrais les toucher, et c'est un immense lac scintillant, un océan de poissons lumineux. Comme si chaque habitant avait allumé un feu pour saluer mon départ - le Mexique si beau et si énigmatique.

 

(*) Ce texte est le journal d'un voyage effectué au Mexique en mai 2013 dans le cadre du programme "Soutien à la mobilité internationale des artistes et des créateurs professionnels" de la région Aquitaine.

 

mercredi 16 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 17

Départ de Puebla en car vers México. Sur la route, forte pluie au moment où nous traversons la Sierra Madre au nord du Popocatépetl, première fois où je ressens la menace des éléments au Mexique, pays dont la nature m'a semblé jusqu'ici la plus pacifique du monde. Il fait très sombre et la pluie se dresse tout autour du car comme un rideau épais, en quelques heures nous avons changé de monde.

Le car roule sur une large autoroute percée au milieu de cols, je n'ai pas souvenir que nous ayons emprunté des tunnels, mais nous avons monté beaucoup, et México et Puebla se situant toutes deux à 2200 mètres d'altitude, je suppose que lors du passage au sommet nous sommes assez haut, peut-être à plus de 3000 mètres (le Popocatépetl, plus au sud, culmine à 5426 mètres). Pourtant, aucune impression de difficultés, ni pour le tracé de la route, ni pour sa circulation dense de camions et de voitures particulières, la montagne et l'altitude ne posent pas de problèmes au Mexique, les cars et les routes enjambent les sommets, les populations construisent leurs maisons en terrasse sur les pentes des collines, et les villes s'installent au pied des volcans en activité et entre des tremblements de terre fréquents, le tout dans une apparente insouciance (quelques panneaux "¿Que hacer en sismos?" dans les bars, mais rien à voir avec les plans d'évacuation affichés dans chaque rue du Japon, autre monde une fois encore).

À l'arrivée dans le DF, il fait à nouveau beau, grand soleil et chaleur printanière. Même si j'ai beaucoup aimé Puebla, je retrouve la mégalopole avec un immense plaisir, je me nourris de l'énergie des villes immenses, Paris et ses 10 millions d'habitants est une bourgade (où l'on parle certes français et où presque tous mes amis vivent), México avec ses 22 millions commence à être intéressante, Tokyo et ses 38 millions d'habitants est comme le paradis (et malgré mon visage de pauvre "gaijin" (étranger), j'y vivrai peut-être un jour). Arrivée au terminal Observatorio, taxi, retour à l'hôtel quitté il y a une semaine, où je retrouve toutes mes habitudes. Déjeuner au lieu habituel, un festin pour 118 pesos.

Je vais acheter quelques souvenirs et cadeaux, notamment des objets d'artisanat dont une boîte de bois peinte et représentant des animaux fantastiques. En revenant, je réalise que tout près de l'hôtel se trouve le quartier chinois de México. Lampions, sinogrammes, chiens de pierre, joie soudaine de voir l'Asie apparaître ici, complètement imprévisible au milieu de la frénésie sud-américaine.

Retour à l'hôtel tôt dans l'après-midi et sieste, encore deux jours au Mexique, et comme toujours à la fin des séjours lointains, je suis comme usé par tout ce que j'ai vu, on dirait que mon cerveau est plein, que je ne peux plus rien engranger de nouveau, à moins que ce soit, comme pour le Japon, les prémices d'une acclimatation, rester ici et vivre ici, manger et parler espagnol, oui mais ma langue d'écriture et celle de ma naissance restera le français et le français c'est à Paris qu'on l'écrit, du moins qu'on le publie.

Le soir, avant d'aller dîner, je regarde à la télévision la rediffusion d'un "Indiana Jones", dont le héros s'est soudain mis à parler en espagnol, comme tous les autres acteurs du film, et cela fonctionne à merveille, folie et beauté mêlés, c'est purement mexicain. Dîner rapide, consomé de pollo avec son aqua minerale, une part de pastel de elote comme dessert, buenas noches, coucher et sommeil de plomb.

 

mardi 15 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 16

Ce matin, je quitte l'hôtel le ventre vide et vais prendre mon petit déjeuner dans un de ces restaurants de Puebla spécialisés dans les desayunos. Leur carte est longue, le choix immense, je décide de commander le "Energético", qui d'après son descriptif comprendra, outre la brioche : un yaourt, du muesli et des fruits. Mais j'avais dû mal lire le menu car le ET signifiait que tous ces ingrédients étaient été mélangés et on m'amène une sorte de petite montagne qui contient tout à la fois. C'est un peu étrange et vraiment très copieux. Les jours suivants je me contenterai d'une brioche, un jus d'orange et une part de gâteau. Comme m'a dit une amie française, au Mexique on ne meurt jamais ni de soif ni de faim.

Je continue de visiter la ville, toujours en partant de son Zócalo devant lequel trône l'incroyable basilique Nuestra Señora de la Inmaculada Concepción. On m'explique que ses extérieurs ont été entièrement restaurés récemment, notamment elle a été repeinte, et le résultat est magnifique, rouge sombre sur le bleu éclatant du ciel matinal. Encore et toujours cette impression de vivre au milieu d'une malle aux trésors et sous un climat rêvé.

En fin de matinée, je pars en taxi pour un rendez-vous à Cholula, en banlieue de Puebla. C'est un endroit incroyable, on m'a expliqué que les conquistadors n'y avaient vu qu'une étrange colline très pentue et qu'ils avaient construit une église au sommet de ce qui était en réalité une pyramide ensevelie, la plus grande pyramide pré-hispanique.

On voit la colline lieu de loin en arrivant, mais bien sûr, seule l'église apparait, la Grande Pyramide reste cachée. J'ai apprendrai quelques jours plus tard qu'une partie de la pyramide a été restaurée sur l'arrière et qu'on peut en gravir quelques marches, dommage que j'ai raté ça.

La grande animation mexicaine ne faiblit pas et quand je dois rejoindre les amis pour déjeuner dans un restaurant (appelé La Casa de Frida parce que peint en bleu), nous nous retrouvons à nouveau pris dans la musique. Et quand je dis pris, c'est pris, à tue-tête. Cela confirme une anecdote qu'un universitaire français installé ici depuis quarante ans me raconte ensuite : quand il arrive au Mexique, un vieil ami mexicain l'accueille, ils décident d'aller manger un morceau dans un des meilleurs restaurants de la ville, et au moment d'entrer dans les lieux, l'ami se retourne vers lui et lui annonce gravement : "Si tu as quelque chose d'important à me dire, dis-le maintenant, parce qu'ensuite une fois à l'intérieur on ne pourra plus s'entendre." Précisément, dans notre restaurant nous remarquons dès notre arrivée qu'un orchestre est installé sur une scène et joue à un niveau sonore élevé, donc nous allons nous asseoir à l'opposé, au bout de la salle. Tout va bien pendant une demi-heure, puis l'orchestre s'arrête, remballe ses instruments, et alors nous voyons arriver vers nous un second orchestre qui s'installe juste face à notre table, où se trouvait une seconde scène que nous n'avions pas vue, et le second concert commence. La musique est plutôt bonne mais c'est tellement fort que nous ne pourrons discuter qu'en nous approchant l'un de l'autre et en criant, et cela nous fait beaucoup rire, c'est le Mexique.

Plus tard, nous allons prendre un dernier verre en terrasse sur le Zócalo de Cholula, et à nouveau des musiciens ambulants viennent jouer de la guitare et chanter devant chaque table, une par une, récital puis quête. Le silence, au Mexique, est souvent un bien rare. Depuis le Zócalo, on a une vue incroyable à la fois sur la Grande Pyramide lointaine, et sur l'église San Pedro toute proche et entièrement peinte en ocre clair. Il ne manque que le volcan Popocatépetl, mais il est dans la brume, et du reste on n'en parle pas trop, son activité s'étant réveillé la semaine précédente jusqu'à recouvrir toute la région de cendres, mieux vaut ne pas prononcer son nom.

Retour à Puebla et dîner rapide dans un petit restaurant sous les portales devant le Zócalo. Grande animation dans le quartier le soir, les voitures tournent lentement autour de la place comme pour un défilé, une parade, voitures décapotables ou pickups, véhicules de police rutilants avec leurs gyrophares rouge et bleu éblouissants qui clignotent en permanence, motos, taxis, c'est une sorte de paséo à moteurs devant les promeneurs et les clients attablés aux tables sous les arcades et au milieu de la place.

 

lundi 14 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 15

Bizarrement, alors que l'hôtel est plutôt luxueux, et pour la première fois au Mexique, le petit déjeuner est maigre et même désespérant. Malgré tout, sortie et longue balade dans la ville, notamment dans tout autour de l'hôtel dans le quartier du Marché aux Puces (Los Sapos), avec ses petits immeubles colorés, souvent avec deux tons. Je vois des maisons aux façades vertes avec fenêtres blanches, violettes avec fenêtres jaunes, et grenats, ocres, bleu électrique, toute la palette imaginable, et toutes fraichement repeintes. La plupart abritent des restaurants avec cour intérieure, ou des magasins d'artisanat, de vêtements, de décoration, de meubles, souvent assez chics (des amis mexicains me diront d'ailleurs plus tard qu'ils trouvent que Puebla est devenue une ville "bourgeoise").

Ensuite, direction le Barrio del Artista, le quartier des artistes, un ensemble de petites arcades orange et blanc, avec là encore des boutiques d'artisanat. Plus loin encore, je tombe sur une placette où il y a de nouveau une sorte de marché, et au milieu une fontaine avec la statue peinte d'un frère dominicain debout les pieds dans l'eau et qui regarde désespérément vers le ciel, et il semble à la fois chez lui, puisque tout ici a une apparence esthétique européenne et catholique, et complètement abasourdi, comme si sa place et son rôle dans le Nouveau Monde pouvait être folklorique, dépaysante, mais ne deviendrait jamais réelle, ou du moins importante au sens de la vie et la mort.

Enfin, j'arrive sur un grand espace ouvert et je découvre l'église San Francisco, sans doute le plus bel édifice rencontré jusqu'ici au Mexique. Sa façade orange, entourée de clochers jaune, est décorée de quatorze plaques rectangulaires de faïences bleutées (les talaveras ou azulejos de Puebla). C'est totalement provocateur, inattendu, un éclair de folie géniale au milieu de la folie barbare des conquérants espagnols.

Passée l'église San Francisco, les espaces sans voitures diminuent et je comprends que le centre historique de Puebla est entouré d'une ceinture d'embouteillages. La ville fait au total deux millions d'habitants, ce qu'on oublie quand on reste dans les avenues entourant le Zócalo, où les aménagements faits pour le classement UNESCO ont écarté les voitures et donné la priorité aux piétons (phénomène UNESCO déjà observé dans le centre historique de Bordeaux).

Ballade ensuite dans un grand parc avec une végétation foisonnante et encore beaucoup de palmiers. Au bord du parc a été construit une sorte de complexe culturo-commercial moderne qui me semble assez réussi, puis en suivant les panneaux je retrouve mon chemin jusqu'à la cathédrale et l'hôtel où j'arrive épuisé.

Quelques minutes après mon retour, il se met à pleuvoir, long orage avec éclairs, et je crois que c'est la première fois depuis que je suis au Mexique que je vois de la pluie en plein jour. Dîner dans un petit restaurant en face de l'hôtel, portes et fenêtres ouvertes sur la grande salle alors que la pluie continue de tomber en déluge dans la rue, fraîcheur et odeur soudaines du sol mexicain détrempé.

 

dimanche 13 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 14

Après un retour en car depuis Morelia, et escale à México, puis nouveau car, j'arrive enfin à Puebla, que l'on m'a présenté comme l'une des plus belles villes du Mexique (avec également Oaxaca, mais je ne pouvais pas aller partout). À l'arrivée, un taxi m'emmène jusqu'au centre, assez éloigné du terminal de cars. Le véhicule est en mauvais état et je remarque qu'à chaque fois qu'il se trouve à l'arrêt le chauffeur fait ronfler son moteur pour qu'il ne cale pas, à un moment il me semble même que pendant qu'il freine il continue d'appuyer sur l'accélérateur. On passe dans une banlieue pauvre aux maisons basses dont les rues sont traversées tous les cent mètres par des dos d'âne très courts et très élevés qui servent de ralentisseurs et font bondir la voiture malgré la vitesse réduite, puis c'est l'entrée dans le centre historique de Puebla, dont toute une partie est fermée à la circulation automobile.

Aussitôt installé dans l'hôtel, je ressors marcher aux alentours du Zócalo. Beaucoup de façades sont décorées avec des talaveras, les faïences typiques, c'est très beau, très impressionnant, comme si chaque maison était un visage paré de couleurs, un visage tatoué de fins dessins. Comme à Morelia, le centre historique été classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Mais Puebla est beaucoup plus animée que Morelia, avec ici un aménagement piéton et touristique vaste et très bien pensé (panneaux en plusieurs langues, dont le français, et même des indications gravées en braille sur les murs). L'énergie du lieu, sa beauté, sa douceur en comparaison de México, me séduisent immédiatement. Puebla me semble être la grande (2 millions d'habitants) ville provinciale mexicaine idéale.

Par hasard, j'entre dans la Casa de Cultura de Puebla et j'y découvre le bronze du masque mortuaire de Victor Hugo, accompagné d'un long texte d'hommage au poète français. La grande fête du Cinco de Mayo a eu lieu il y a une dizaine de jours, elle commémore chaque année la première victoire en 1862 des troupes républicaines sur celles du Second Empire français (qui sous couvert de se faire rembourser une dette voulait coloniser tout le pays). Hugo, déjà en conflit ouvert avec Napoléon III, s'était élevé contre ce crime avec un court et beau texte de soutien aux mexicains, et ce texte est reproduit intégralement ici en espagnol, à côté du bronze. Victor Hugo écrit : "Vaillants hommes du Mexique, résistez. La République est avec vous, et dresse au-dessus de vos têtes aussi bien son drapeau de France où est l’arc-en-ciel, que son drapeau d’Amérique où sont les étoiles. (...) Dans tous les cas, que vous soyez vainqueurs ou que vous soyez vaincus, notre France reste votre sœur, sœur de votre gloire comme de votre malheur." Les mexicains perdront la bataille du Cinco de Mayo mais ils gagneront les suivantes et les troupes françaises seront chassées et l'indépendance du Mexique confortée.

À l'étage, je découvre que se trouve aussi dans la Casa de Cultura la bibliothèque Palafoxiana, une extraordinaire salle rectangulaire dans laquelle deux étages de rayonnages en bois de cèdre se font face. Elle date du XVIe siècle, contient 45.000 volumes anciens dont de nombreux incunables, et fut la première bibliothèque publique du continent américain.

Je continue de découvrir le centre-ville, j'emprunte des grandes avenues dont presque chaque immeuble, d'époque XVIe et haut de deux étages au maximum, est décoré sur sa façade, parfois peint d'une couleur vive, parfois revêtu de talaveras. Sur les places, je croise beaucoup de jeunes, assis et qui discutent, jouent de la guitare, s'amusent. Partout on sent l'effervescence intellectuelle estudiantine et l'énergie d'une métropole culturelle.

Le soir, détente un moment au bar qui se trouve sur le toit de mon hôtel, avec vue sur la ville superbement illuminée, notamment les clochers alentour, et j'en compte au moins cinq, et je me fais la réflexion qu'avec autant d'églises on se croirait à Venise. On m'a dit qu'il y avait 400 églises à Puebla ("une église par jour de l'année"), ce qui est bien plus les 84 églises de Venise, mais les mexicains exagèrent toujours un peu, et la réalité se rapproche sans doute plutôt d'une centaine. Quoi qu'il en soit, ces églises font sonner leurs cloches jusqu'au soir, carillon multicolore et signal du sommeil.

 

samedi 12 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 13

Des amis francophones m'emmènent à 60 km de Morelia, sur le site de Tzintzuntzan, dont la sonorité du nom me charme immédiatement. C'est un lieu très important, la capitale de ce qui était l'empire du peuple purépecha, et la femme qui nous sert de guide, très belle, est elle-même purépecha.

Il ne reste de la Tzintzuntzan ancienne que cinq pyramides rondes (des yacatas), pour parties détruites. Elles sont aussi impressionnantes que toutes les pyramides, mais leur rotondité ajoute une grande douceur encore augmentée par la situation géographique : la ville ancienne a été édifiée sur les collines qui entourent le lac de Pátzcuaro et la vue est incroyable. Malgré le soleil au zénith la chaleur reste supportable car il souffle un grand vent presqu'océanique sans doute alimenté par la topographie particulière des lieux.

Les pyramides rondes se trouvent au bord d'un parc assez extraordinaire, planté de jacaranda, des arbres typiques de l'Amérique du sud et qui sont, comme souvent au Mexique, recouverts de chaux à leur base, et les troncs blancs prennent ainsi une majesté inhabituelle, ils semblent avoir chaussé des bottes de parade. Et partout le sol est jonché des fleurs couleur violette des jacaranda, c'est magnifique. L'espace de quelques minutes je me crois arrivé au ciel, me promenant sur les sentiers du paradis.

Nous restons un long moment à l'ombre des arbres puis descendons vers la ville de Pátzcuaro. Nous nous arrêtons sur la route près d'un village, devant un petit cimetière aménagé à flanc de colline, avec des tombes colorées, puis plus loin un marché de produits artisanaux destiné en priorité aux touristes. Il y a peu de monde, comme tout à l'heure près des yacatas, le climat social n'est pas bon, les problèmes de sécurité font hésiter les étrangers (le Michoacán était d'ailleurs, au moment où je suis parti de France, noté par le Quai d'Orsay comme "déconseillé sauf raison impérative" aux ressortissants français - couleur orange -, il passera quelques mois plus tard en couleur rouge : "formellement déconseillé"). Pourtant nous n'avons aucun problème, je ne vois rien d'inquiétant et ne ressens à aucun moment une impression d'insécurité.

Arrêt plus loin, dans un village de pêcheurs, au bord du lac, le long du grand arc de cercle formé par l'immense étendue d'eau, avec Tzintzuntzan au nord et Pátzcuaro au sud. Déjeuner de petits "pescados blancos", des minuscules poissons blancs qui sont frits dans l'huile et assaisonnés de citron vert, c'est divinement bon. Visite ensuite de la ville de Pátzcuaro elle-même, notamment de ses arcades et sa place centrale, puis ensuite de plusieurs lieux, dont la Casa de los Once Patios, un ancien couvent de dominicaines composé d'une succession d'escaliers et de patios et qui accueille aujourd'hui des magasins d'artisanat.

Au retour, en fin d'après-midi, nous revivons l'expérience de l'aller : à vingt kilomètres de Morelia, énorme embouteillage. Ce n'est pas un accident : ce sont encore les forces spéciales fédérales, vêtues de treillis noirs, avec casques, cagoules et fusils mitrailleurs en bandoulières, qui cette fois arrêtent les voitures une par une et les fouillent. Un militaire se penche à la vitre et examine rapidement les occupants de notre véhicule, il m'identifie sans doute comme touriste et nous fait signe de redémarrer. On m'explique que la sortie et l'entrée dans la ville de Morelia sont filtrées pour sécuriser la capitale de l'État du Michoacán. Pourtant, l'emblème de cet État si beau est le plus pacifique des animaux, qui figure également sur toutes les plaques minéralogiques : le Monarque, un extraordinaire papillon orange et noir, aussi grand que la main.

 

vendredi 11 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 12

Ce matin, longue marche dans Morelia sous la fraîcheur du matin. J'emprunte l'avenue le long de la cathédrale puis j'atteins l'aqueduc. C'est une sorte de sorte de pont interminable, soutenu par des arcades, et qui jadis ne transportait ni piétons ni véhicules, mais seulement de l'eau, une canalisation de pierre survolant la ville, sorte d'édifice romain quinze siècles après l'antiquité. Quand on visite les villes coloniales, on admire la beauté des lieux et on oublie la conquête au nom d'une religion, pillage économique dont les seules traces restent l'architecture et l'art, et les morts disparaissent sous les pierres.

On est dimanche et dans tout le centre-ville c'est la journée sans voitures, je vais marcher au milieu d'une grande allée pavée entourée de chaque côté d'une bordure de pierre à dossier qui forme un banc ininterrompu tout du long, c'est superbe et très bien pensé. Quelques amoureux sont assis là à se prendre en photo, il n'y a encore presque personne à cette heure, la ville semble appartenir à qui la veut. Des arbres plantés le long se rejoignent par leurs feuillages au-dessus de la voie pavée et forment une sorte de pergola dont l'ombre atténue la chaleur naissante.

Morelia est si belle avec sa pierre mi-orange mi-rose, il y a une telle unité architecturale dans le centre, que je reste en extérieur et ne visite presque rien, même pas la cathédrale. Je vais me contenter de marcher dans les rues le matin, puis faire la sieste l'après-midi et ressortir le soir.

Déjeuner sous les portales, dans le même restaurant que la veille. Les francophones qui habitent ici m'en disent un peu plus sur les problèmes d'insécurité de Morelia et de tout le Michoacán qui lentement échappe au contrôle de México. Le contraste est si grand entre d'une part la beauté des lieux, le calme, et presque une apparente sérénité, et d'autre part ce qu'on me raconte sur le racket et les enlèvements.Toujours le même double visage de ce pays, entre paradis et enfer, émerveillement et cauchemar. Je sais qu'en tant que français, et notamment lorsque je réside en France, je suis heureux, et la plupart de mes concitoyens aussi, mais je me demande si les mexicains, ceux d'ici du moins, sont heureux, ou comment ils font pour réussir à vivre en même temps ces deux réalités opposées.

Nous allons ensuite près du jardin de las Rosas, dans un café fréquenté par la jeunesse locale. On sent le foisonnement culturel, la grande énergie, la créativité, Morelia est une capitale intellectuelle, avec des expositions d'architecture et d'art contemporain, des bibliothèques, des centres de conférences, des librairies très pointues. Dans l'une d'elles, je vois une grande pile du livre de Le Clézio, La conquista divina del Michoacán, apparemment c'est une des grosses ventes du magasin. Je repense au Rêve mexicain, livre fondateur lu il y a longtemps en même temps que Bartolomé de Las Casas.

Discussions en terrasse, on vit toute la journée dehors au Mexique, marguaritas au lemon, puis dîner et coucher tôt malgré la sempiternelle musique du bar de l'hôtel installé sur la toit à dix mètres de la fenêtre de ma chambre. Au Mexique, le silence existe parfois le matin, puis il s'efface progressivement avec l'avancée du jour et l'arrivée de la fête en soirée et la nuit.

 

jeudi 10 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 11

Aujourd'hui je quitte México pour quelques jours, direction le Michoacán et sa capitale Morelia. Au Mexique il n'y a pas de trains, tous les déplacements se font en car (ou en avion). Dans chaque ville il y a une ou plusieurs gares routières appelés "terminal" et dans le DF celui qui dessert le Michoacán est le terminal Observatorio. Situé au milieu d'un quartier populaire, le complexe ressemble un peu à un aéroport avec les énormes cars qui sont garés en étoile autour des salles d'attente.

On m'a conseillé de prendre les compagnies haut de gamme dont le prix reste abordable pour un touriste européen. Une fois le billet acheté, sans réservation (des cars partent toutes les demi-heures), je passe un contrôle de sécurité comme pour prendre l'avion, rayons X et portique détecteur de métaux, vider les poches, etc. Mais au moment de monter dans le car, à nouveau chaque passager subit une palpation de sécurité devant les marches du véhicule. Les agents de sécurité sont nombreux et nerveux, on se croirait vraiment dans un aéroport. Alors que tout le monde a embarqué et que le chauffeur s'apprête à démarrer, un agent de la compagnie monte et passe dans l'allée en braquant une mini caméra devant chaque passager pour le prendre en photo. Bizarre ambiance. Des amis du Michoacán à qui je relaterai la scène m'expliqueront ensuite, avec un haussement d'épaule, que c'est normal parce qu'il y a parfois des détournements et des enlèvements.

Le car est très confortable, avec connexion wifi (probablement fournie par satellite), et télévision individuelle, ainsi qu'un plateau repas sommaire mais correct (sandwich, boisson, dessert). Il n'y a que trois sièges par rangée et on peut les incliner presqu'à l'horizontale. Le voyage dure 4h20, le car roule prudemment mais trace sa route imperturbablement, c'est long mais confortable, grands paysages arides mais jamais totalement désertiques, plantations de cactus nopal, autoroute moderne, péages sécurisés par l'armée (treillis, fusils mitrailleurs et gilets pare-balles), montagnes, lacs, petits villages aux constructions inachevées, réservoirs d'eau sur les toits.

Le terminal de Morelia est à l'extérieur de la ville, à nouveau taxi vers le centre historique et découverte de cette magnifique ville coloniale, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. On m'explique qu'il y a de gros problèmes de sécurité dans l'État du Michoacán et que l'activité économique, touristique et culturelle s'en ressent beaucoup, et en effet plusieurs commerces sont fermé et on voit passer de temps à autres des camions bâchés remplis de militaires, circulant par convois de deux ou trois. Le climat malgré tout reste vivable, beaucoup de vie sous les arcades face à la magnifique cathédrale, spectacles, fêtes, musique partout le soir, énergie mexicaine.

J'ai l'impression de me trouver dans une sorte d'Espagne sous les tropiques. Tous les bâtiments du centre historique sont construits dans une pierre beige-rose très douce au regard, la plupart datent du XVIe siècle, la ville ressemble à un écrin. Dans la rue principale, je manque de me casser la jambe en descendant sur la chaussée pour traverser car les trottoirs sont d'époque et dressés à cinquante centimètres de la route. Je manque aussi plusieurs fois de me faire écraser par des véhicules car les automobilistes de Morelia conduisent aussi vite que ceux du DF. Dîner sous les arcades devant la cathédrale, dans un restaurant aux plats délicieux, avec un service absolument impeccable, comme toujours au Mexique.

Le soir, il y a une grande fête organisée pour l'anniversaire de la cathédrale et un spectacle son et lumière centré sur sa façade, c'est superbe, réglé comme du papier à musique et le tout se conclut par un grand feu d'artifice sous une musique religieuse classique diffusée à tue-tête tout autour. Comme ma chambre d'hôtel est située au dernier étage, juste en face et à la hauteur des cloches, je m'endors sous les lumières et les sons. La folie mexicaine continue, malgré les menaces partout c'est toujours une fête permanente. En revenant dans ma chambre après dîner, j'ai accroché à la poignée extérieure de la porte la pancarte "Ne pas déranger" qui propose cette variante : "Soñadores trabajando, favor de regresar más tarde", Rêveurs en plein travail, merci de revenir plus tard. Tout est dit.

 

mercredi 9 juillet 2014

Un voyage au Mexique, 10

Ce matin, direction Coyoacán, pour une deuxième journée dans ce qui est parait-il devenu un des quartiers les plus chics de la capitale. Cette fois je vais dans la partie la plus ancienne, les petites ruelles entourées de propriétés aux murs hauts, notamment la calle de Francisco Sosa, qui descend vers la place centrale. Sur le mur d'une de ces petites haciendas cachées, à hauteur des yeux, je découvre une céramique ovale sur laquelle a été peinte, en lettres cursives stylisées, probablement au début du XXe, cette phrase en espagnol : "Cette maison a été construite au XVIe siècle, puisse ton vandalisme ne pas détruire ce que le temps a respecté"; ce qui est tout de même beaucoup plus élégant qu'une froide interdiction d'afficher ou une menace contre les tagueurs. La plupart des murs n'ont pas de fenêtres et ne sont que des palissades extérieures dont on devine qu'elles cachent des propriétés avec de vastes cours intérieures. On me dit qu'une rumeur veut que le milliardaire mexicain C* S*, l'un des hommes les plus riches du monde, habite dans ce quartier, la chose ne me semble pas improbable.

C'est là que se trouve aussi la Casa de Alvarado, où a résidé Octavio Paz dans les dernières années de sa vie, et qui abrite maintenant la Fonoteca. Je la visite et découvre à l'arrière son extraordinaire jardin, à l'ombre de hauts murs colorés, avec la fraicheur des arbres et des fontaines. J'ai rarement vu un lieu plus reposant, l'endroit où grâce à la chaleur, et pour y échapper, on s'organise et on arrête le temps, le lieu parfait pour la sieste et le rêve, en équilibre sur le fil entre éveil et sommeil, quand son propre corps semble pouvoir devenir tous les corps à la fois, que l'impossible devient enfin possible. Je reste longtemps dans ce jardin, je suis presque seul, à peine un ou deux couples de touristes européens, je marche entre les palmiers, je m'assois sur les bancs, je ferme les yeux, je profite du silence et de la douceur ombragée.

Je repars en direction des plus grandes avenues, là où je suis déjà venu la semaine dernière, j'avais cru voir un restaurant très particulier, pas du tout mexicain, dans lequel, pour le clin d'œil, j'ai envie d'aller déjeuner. C'est tout près de la Casa Azul de Frida Kahlo, et c'est un restaurant de sushis, makis et spécialités japonaises. Restaurant très chic, avec une décoration mi-japonaise mi-mexicaine, grande salle au mobilier de bois dans une cour intérieure, avec des menus que je ne pourrais pas me payer en Europe et que seul l'écart de niveau de vie et le différentiel de devises m'autorise. Les plats ne sont pas aussi bons qu'au Japon mais je les trouve meilleurs que ceux que j'ai mangé en France. Je me souviens que le soir de mon arrivée à Tokyo, de peur d'être trop dépaysé, j'avais été dans un restaurant italien manger un plat typiquement vénitien et qui s'était avéré assez catastrophique, cette fois c'est une réussite et je souris en mangeant mes sushis en plein México.

Retour ensuite vers le centre de Coyoacán, la place principale, le Zócalo du quartier, avec sa fontaine sur laquelle se tient une sculpture représentant justement les animaux éponymes du village, les coyotes. Il y a beaucoup de touristes, et beaucoup de musique, des orchestres qui jouent devant les cafés. En côté du Zócalo, un grand marché d'artisanat vend tous ces objets traditionnels fascinants par le magnétisme qu'ils semblent tous émettre, un mélange de beauté et de violence, couleurs vives et formes inattendues, toutes les racines indiennes du lieu, si éloignées de la surface espagnole des choses, si profondes, si anciennes. J'ai envie de tout acheter, le moindre objet me semble extraordinaire parce qu'il a été façonné par des mexicains qui sont les fils et filles de gens nés ici, qui ont vécu ici, qui, quand bien même ils seraient descendants de conquistadors, n'en auraient pas moins été habités par le soleil d'ici, par la terre et la végétation d'ici, le Mexique est une électricité qui reste à jamais présente dans les veines de ceux qui ont été traversée par elle, même l'espace d'une seconde. Je repense aux Messages révolutionnaires d'Artaud (*) que j'ai relus avant de partir, quand il parle des pouvoirs de la terre d'ici, il avait tout compris, comme toujours.

Je prend un café en terrasse d'un des bars de la place dont les tables sont jaune et les murs bleu foncé, puis je cherche de longues minutes un taxi qui revient vers le centre du DF, dans Bellas Artes. Retour exténué à l'hôtel.

 

(*) Retrouvés uniquement dans leur version espagnole, ces textes écrits par Antonin Artaud pour des revues mexicaines lors de son séjour ici dans les années 1930, ont été traduits notamment par Philippe Sollers en 1979.

 

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