CE MÉTIER DE DORMIR

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vendredi 22 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 16

J'emprunte la ligne Yokosuka, une petite heure de trajet, et me voilà de nouveau à Kamakura. Le ciel est magnifique, température encore un peu fraiche, le printemps est timide. Il y a une fête ce week-end et le long de l'allée sacrée qui relie le sanctuaire shinto à l'océan il y a des lampions d'installés. Je ne suis pas capable de lire ce qui y est écrit, je le serai peut-être un jour quand j'aurai appris un peu la langue, mais je trouve la mise en volume des textes sur les cylindres, et les couleurs, et la graphie, très belles, le noir, le rouge, le blanc, se détachent sur le ciel bleu.

Je cherche une boutique dont on m'a donné l'adresse, un graveur de hanko, de tampon personnel reproduisant son nom en kanjis. La veille, quelqu'un m'a fait le cadeau de traduire mon prénom en japonais et a trouvé qu'il pouvait se décomposer en trois caractères, Ma-Ru-Ku. Ma signifie vérité. Ru signifie bleu foncé. Ku signifie éternité. Vérité bleu foncé de l'éternité, tout est dit, c'est bien moi, oui. Mille mercis de m'avoir ainsi renommé dans la langue japonaise.

Assez vite, je trouve la boutique du graveur de hanko, je lui tend mon papier sur lequel ont été écrits les kanjis avec leur traduction phonétique en romanji, Maruku, je lui demande s'il peut me le graver. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, avec une moustache et des lunettes, le visage sévère, il me répond que c'est possible. J'ajoute, cette fois en japonais, que je suis français. Immédiatement son visage s'éclaire, il sourit, s'incline, me présente tous les modèles possibles, me fait comprendre qu'il va me faire un prix, qu'il me propose le modèle le plus cher au prix du premier modèle. Il s'agit de petits cylindres de bois plus ou moins rare, qui ont été plus ou moins décorés. À une extrémité le graveur inscrit en relief sur la section du bois les caractères du nom qui formera la signature. Je choisis un hanko peint en noir et revêtu de gravures de feuilles d'érable orange et rouge. Le prix est justifié, même s'il est supérieur à celui du stylo-plume que j'ai acheté l'autre jour chez Maruzen.

Le graveur s'assoit, il prend une feuille blanche et calligraphie mon nom, il me le montre, puis il prend le hanko que j'ai choisi, il polit la section puis grave, sans loupe malgré la petite taille, et avec une grande rapidité et une grande sureté de geste, la calligraphie qu'il a tracée sur la feuille. Cela ne prend que quelques secondes. Ensuite, il polit longuement la section du tampon, il appose une peinture dorée sur les caractères, et la finition dure encore un petit moment. Enfin il essaie le hanko, il le presse sur une éponge encrée de rouge et il appose, pour la première fois, ma signature, négative dans un cercle écarlate, sur une feuille qu'il me montre puis met de côté soigneusement. Arigato gozaimass, je m'incline très bas devant lui. Il m'enveloppe le hanko, je le remercie encore, je repars vers la le centre de la ville, je suis heureux.

J'hésite à aller visiter le sanctuaire shinto tout près, qui s'ouvre au bout d'une allée mais finalement je reviens vers la gare pour aller jusqu'à Kita-Kamakura et visiter le temple Jochi-ji, un des cinq temples de Kamakura, je me sens plus attiré par les temples que par les sanctuaires.

Il faut sortir de la gare de Kita-Kamakura et remonter un peu le long de la route. Les temples sont en retrait, côté colline, on oblique dans une petite rue, on continue de marcher entre les maisons et soudain apparait un portail qui ouvre sur une petite forêt.

Énorme choc à la visite de Jochi-ji. J'aime beaucoup Engaku-ji et ses trésors nationaux, mais Jochi-ji a d'autres sortes de richesses, moins solennelles. Des arbres en fleurs, des petites statues, des tunnels, des grottes. C'est comme si ce temple possédait des passages secrets pour remonter le temps. Je vais revenir ici souvent.

Après une heure passée à marcher et méditer, je ressors du temple et je retrouve les étals des retraités devant le portail de l'entrée. C'est la fête de l'Empereur et les gens vendent des porcelaines à l'effigie de l'Empereur et l'Impératrice. Je parle un peu avec un couple de personnes agées dont les figurines sont très belles, la femme a jadis appris le français à l'école. Beaucoup d'émotion chez elle et chez moi. Je leur achète deux couples Empereur-Impératrice, un pour offrir et un pour moi. Je sais que ces figurines sont connues pour porter bonheur. En repartant, la femme me lance en français "Au revoir". Oui, à bientôt.

 

jeudi 21 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 15

Ce midi j'ai rendez-vous dans le quartier Hiro-o. C'est à l'autre bout de Tokyo, au sud, avec le métro il faut que je me rende d'abord à l'Est puis changement pour repartir vers l'ouest. D'abord la ligne Yurakucho jusqu'à la station Hibiya-Yurakucho, puis changement pour la ligne Hibiya, sur presque toute sa longueur jusqu'à Hiro-o, 11 km de trajet et ticket à 190 yens, m'indique mon site web préféré. Quand j'arrive sur place, je découvre un quartier résidentiel avec quelques occidentaux, et aussi une boutique dont l'activité et le nom me font sourire : "Burdigala, boulangerie". Burdigala était le nom romain de la ville de Bordeaux il y a 21 siècles. On m'expliquera ensuite qu'il s'agit d'une chaîne de viennoiseries françaises installées dans tout Tokyo.

Je croise des petits immeubles avec installés dans leur cour les fameux échafaudages mobiles sur lesquels les voitures se garent puis sont hissées les unes au-dessus des autres, littéralement empilées sur deux et parfois trois niveaux, c'est très laid mais très pratique, utilisation astucieuse de l'espace urbain. Je passe aussi devant des petits sanctuaires, un torii ouvrant sur un jardin contenant un bâtiment et tout autour, l'encerclant, les immeubles bas, les routes, les boutiques. Tokyo est une ville qui semble tout d'abord construite en vrac mais qui en réalité est agencée de manière fonctionnelle et élégante. C'est un désordre enchanteur, une anarchie urbanistique transcendée par le cartésianisme.

Je déjeune, invité, dans un restaurant de spécialités de la région d'Okinawa. C'est très différent de ce que j'ai mangé jusqu'ici et l'atmosphère du restaurant est différente aussi, ainsi que l'attitude de la patronne du restaurant, volubile, rieuse, parlant fort. Mes interlocuteurs francophones m'expliquent qu'Okinawa c'est l'extrême sud de l'archipel, une île à part, et ce côté latin me plait beaucoup, lors d'un prochain voyage, j'irai visiter le sud du Japon, au moins jusqu'à Fukuoka.

Après le déjeuner je pars visiter le quartier de Sumida, métro Ryogoku. Je veux voir le Kokugikan Hall. C'est là qu'ont lieu les tournois de sumo. Je sais que ce n'est pas la saison, que les combats se déroulent seulement en mai et en septembre mais je voulais voir le lieu. C'est un bâtiment carré pas très haut ni très étendu, recouvert d'un toit vert. Il est construit à quelques centaines de mètres de l'Edo-Tokyo Museum, avec son étrange architecture, consacré à l'histoire de la ville de Tokyo. J'hésite à visiter le musée puis je préfère aller marcher aux alentours.

J'emprunte un passage réservé aux piétons et aux vélos qui permet de relier l'esplanade du Edo-Tokyo Museum au parc Yokoamicho.Le vent s'est levé, très puissant avec des rafales qui dépassent sans doute les 50 km/h, je lève les yeux, je passe juste à côté d'un grand immeuble d'habitation carré, une sorte de tour résidentielle de plus de trente étages. En sentant ce vent face auquel j'arrive à peine à marcher droit, j'ai une légère appréhension quant à la solidité de la tour, je me dis que je n'aimerais pas me trouver actuellement au dernier étage, sentir le plancher flotter et les murs osciller, entendre les grincements de l'acier et le sifflement de l'air partout dans les espaces d'aération. J'accélère la pas, je m'éloigne du géant.

Le parc Yokoamicho contient un temple et devant lui deux magnifiques chiens de pierre et plus loin une pagode. Je remarque au loin le Sky Tree dans le ciel, c'est vrai que je suis à nouveau dans ce quartier proche de la Sumida. Juste à côté se trouve le Mémorial du grand tremblement de terre du Kanto en 1923, qui a détruit tout Tokyo, essentiellement en raison des incendies et du vent en rafales. J'entre et je le visite. Le grand tremblement de terre du Kanto avait lieu il y a moins d'un siècle et aujourd'hui Tokyo est entièrement reconstruite et devenu la ville la plus dense du monde, la plus bâtie et la plus peuplée, et peut-être aussi la plus active.

C'est une des choses qui m'impressionne le plus depuis que je suis ici : l'hyper-activité de chacun, personne ne semble jamais se reposer, sauf dans le métro où tout le monde s'assoupit, signe de l'épuisement des corps. Tôt le matin, tard le soir, la nuit, tout le temps les gens travaillent, les livreurs installés dans mon quartier, le personnel qui gère les locations des appartements de l'immeuble où je suis installé, les ouvriers de travaux publics, les policiers (très rares, rien à voir avec l'omniprésence sécuritaire en France) qui le plus souvent font la circulation, les salariés qui courent dans la rue et dorment ensuite dès qu'ils s'assoient, tout le monde est en sur-régime, tout le monde va au-delà de lui-même comme s'il était trois ou quatre personnes à la fois. Je ne sais pas si ces japonais sur-urbanisés sont heureux mais moi c'est la vie que j'aime, hyper-organisation et démultiplication de mon être chaque jour jusqu'à l'épuisement.

Précisément, la fatigue me force à rentrer avant le coucher du soleil, c'est-à-dire assez tôt dans l'après-midi, et je peux voir la lumière ambrée du jour finissant de se détacher sur les passerelles au-dessus de l'avenue Sotobori.

Passage par la supérette pour choisir un plat préparé frais du jour, makis ou dés de poulet avec sauce au gingembe, deux yaourts vitaminés, une viennoiserie prétendument française, un bol de nouilles au curry, et retour à l'appartement. Dîner, lecture, coucher, félicité.

 

mercredi 20 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 14

Aujourd'hui, deuxième journée à Kamakura, en espérant que les choses se passent mieux que la première fois. Il fait très beau, aucun nuage, vent tiède, ça va être une belle journée de printemps. J'emprunte à nouveau la Yokosuka line, voix japonaise délicieuse égrenant les stations, traversée de la ville et de la banlieue qui n'en finit jamais, immeubles et maisons collées les unes autres autres, usines, cheminées, fumées, et aussi ces énormes sphères de métal argenté un peu avant Ofuna, trois ou quatre globes étincelants qui contiennent du gaz, très beaux et très menaçants.

À un moment sur la droite j'aperçois au sommet d'une petite colline, et tourné vers ma destination, vers l'océan Pacifique, un grand buste blanc, un visage et des épaules de bodhisattva. Je ne l'avais pas vu lors de mon premier voyage, j'apprendrai le soir au retour que c'est un particulier qui a fait édifier dans son jardin ce monument. Ce bodhisattva est incroyable, on dirait qu'il est vivant, les yeux fermés, recueilli, léger sourire de sérénité, d'un blanc immaculé comme s'il était en marbre, il doit bien faire une dizaine de mètres de haut, mais déjà il disparait du paysage, notre train va trop vite.

Je marche dans les petites rues sans trottoirs de Kamakura, à la merci des voitures, le long des des petites villas avec leurs pins parasols, étrange sensation de se trouver tout près de la mer et pourtant pas totalement dans une station balnéaire, comme si l'océan ici était un voisin redouté.

On m'a parlé du Grand Bouddha de Kamakura, le Daibutsu, je vais me renseigner à l'Office du Tourisme, on me donne un plan de la région très bien fait, et le train qu'il faut emprunter, une petite ligne privée, avec arrêt à la gare de Hase. J'achète un billet, je m'embarque, les wagons, anciens et rénové, sont remplis de touristes, apparemment, le grand Bouddha est sur la liste des circuits touristiques. J'hésite un instant à me mêler à la foule, puis je décide d'y aller quand même.

Le grand Bouddha, ou Daibutsu, se trouve à l'intérieur du temple Kotoku-in. Pour le rejoindre il faut marcher pendant vingt minutes environ depuis la petite gare. Je suis surpris de me retrouver au milieu d'une petite procession de touristes, majoritairement de langue anglaise, peut-être des australiens ou des américains, apparemment aucun français, ni allemand, italien, espagnol. Le trottoir est étroit, on marche au bord de la route, des commerces de souvenirs et de petits cadeaux sont installés tout du long, mais discrets et de qualité, de plus en plus nombreux à mesure qu'on se rapproche du temple Kotoku-in. Enfin, sur la droite, c'est l'entrée du temple. J'aperçois le visage de bronze au-dessus du toit de l'entrée. Enfin, je pénètre dans le temple.

Je me tiens devant le grand Bouddha. Il dort, on plutôt il pense, il est heureux, il se réjouit, il se félicite de tout ce qui est. C'est une des plus magnifiques statues que j'ai jamais vue, un bronze de 13 mètres de haut, datant du XIIIe siècle et qui a résisté à trois cataclysmes. Il se trouvait à l'origine à l'intérieur d'un bâtiment qui a été détruit par une première tempête, puis reconstruit, mais une nouvelle tempête l'a de nouveau détruit, et on l'a encore reconstruit, mais ensuite un raz-de-marée l'a emporté au XVe siècle. Le grand Bouddha de bronze, lui, est resté impassible. Aucune tempête jamais ne pourra avoir de prise sur lui. On n'a pas rebâti de bâtiment pour l'abriter et depuis le Baibutsu se trouve à l'air libre. Il règne sur la clairière, sur la colline derrière lui, sur les fidèles et les visiteurs qui viennent du bout du monde pour l'admirer et lui rendre hommage.


Les gens se photographient au pied de la statue, minuscules humains devant l'immense divinité. Une touriste asiatique s'approche de moi et propose de me prendre avec mon appareil, oui, pourquoi pas. Je la remercie en japonais, elle me répond en anglais, elle me semble philippine.

Je fais longuement le tour du grand Bouddha, je vais m'asseoir, j'achète des souvenirs, je prends de photographies, je regarde encore et encore son visage, ses mains, l'inclinaison de son dos, je m'imprègne de sa force, je l'envie, je sais qu'il vit.

Je repars jusqu'à la petite gare, avec ses quais recouverts d'un toit de bois, et les bancs aussi sont en bois, cela date sans doute des années 1930, conservé et rénové, et la ligne de chemin de fer mène jusqu'à Enoshima la plage chic de la région, avec vue par beau temps sur le Mont Fuji, il faudra que je pousse jusque là-bas une fois prochaine. Tellement de choses à voir, partout ici, si peu d'heures, de minutes, de secondes pour tout faire.
 
 

mardi 19 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 13

Ce matin j'ai choisi d'aller visiter Kiyosumi Teien, le jardin traditionnel du quartier Fukagawa. J'étais passé devant ses murs la première fois que je suis venu à Fukagawa, mais sans réaliser que se cachait derrière un des plus beaux jardins de la capitale.

L'entrée est payante, cela m'agace mais je paie, je dépasse la caisse et immédiatement je comprends que ce que j'ai payé n'a rien à voir avec ce que je découvre, avec le lieu où je me trouve, je comprends que si j'avais dû payer le vrai prix, cela m'aurait coûté une somme incalculable parce que la sérénité est sans prix. Un étang est entouré par un chemin occupé par les petits pins, les grandes pierres sombres et les cerisiers en fleurs.

Il y a très peu de visiteurs et uniquement des japonais, je suis le seul occidental. Je descends jusqu'à l'eau, un pont de pierre plates a été aménagé, des grands blocs rectangulaires, comme de longues ardoises géantes, ont été disposées l'une sur l'autre à la façon d'une planche posée sur les deux rives d'un ruisseau pour en permettre le franchissement, et on peut ainsi passer par-dessus un petit bras de l'étang. Une mère et son fils de trois ans sont accroupis au milieu du passage, ils regardent l'eau, la mère explique à son fils quelque chose, elle lui montre du doigt, l'enfant regarde avec une grande gravité, l'eau est obscure, sans intérêt il me semble. L'enfant et sa mère sourient. Soudain, je vois l'eau s'agiter, je comprends, de gros poissons blancs, sombres, oranges, vont et viennent, des carpes koï.

Quand la mère et son fils s'éloignent, je m'arrête à mon tour sur les pierres plates pour observer les poissons. C'est la première fois que je vois des carpes koï, les plus belles sont celles oranges et blanches, de la variété kohaku. Elles ont énormes, elles glissent en ondulant, très musclées. J'ai lu qu'elles remontent les rivières à contre-courant, comme les saumons, je le crois volontiers, et elles me font presque peur quand elles ouvrent leur gueule au-dessus de l'eau, le corps à la verticale, pour aspirer de l'air. Elles semblent être des dizaines sous l'eau, elles approchent de la surface chacune leur tour, des oranges et blanches, des beiges et noires, des grises dont le corps se pare de reflets verts et jaunes, cet étang est leur maison, les humains n'ont pas le droit d'y aller, même pas d'y plonger la main, elle serait dévorée. Les carpes se cachent et glissent dans les eaux vertes de l'étang, elles l'habitent, elles donnent encore plus de vie au jardin.

Voici le paradoxe du lieu : tout est figé, silencieux, et pourtant tout parait électrique. Les petits pins plantés au bord de l'étang et qui poussent en diagonale au-dessus de ses eaux, sont taillés chaque semaine, je croise un jardinier recroquevillé sur un canot et qui coupe avec beaucoup de soin et très lentement les petites branches une à une. Les rochers bien sûr ne sont pas issu du sol de Tokyo, ils ont été amenés ici lors de la construction du jardin, au XVIIIe siècle, mais ils ont tous été polis naturellement par des rivières du Japon, ce jardin est une sorte de caverne d'Ali Baba, c'est un trésor rassemblé, tous les plus beaux objets naturels, tous les plus beaux arbres, les plus beaux poissons, ont été réunis en un même lieu et agencés les uns avec les autres dans le but de procurer le plus grand plaisir intellectuel. Je continue le parcours le long de l'étang et je rencontre enfin des cerisiers, ils sont en fleurs, c'est la première fois que je vois à Tokyo des arbres totalement en fleurs. Un petit panneau précise la variété mais il est écrit en kanjis. Tous les visiteurs japonais photographient les fleurs, je les imite, je fais ma photo, tel jour, telle heure, tel lieu, aucune fleur jamais ne ressemblera à une fleur précédente, chaque fleur est unique, elle mérite une photographie.

Sur une des petites îles au milieu de l'étang, je vois des sortes de pierres brillantes, aux formes étranges et au bout de quelques minutes je crois distinguer des sculptures de tortues, des petites tortues en bronze, cinq, dix, disposées sur les rochers. Une demi-heure plus tard je frémirai en les voyant bouger, c'étaient de véritables tortues, très paresseuses, demeurant statiques de longues heures au soleil.

Mais la chose la plus extraordinaire dans la jardin Kiyosumi, celle qui va me faire revenir ici très vite je pense, ce sont les pierres sur l'eau, les isowatari,de grands blocs de pierre aplatis, ovoïdes, disposés les uns à la suite des autres, et qui dessinent un chemin de pierre qui permet de marcher sur les eaux. Il y a deux chemins de pierre, l'un près du rivière en face l'entrée du jardin, l'autre sur la partie opposée, plus long, avec des pierres plus vastes et qui traverse l'étang en dessinant une courbe. Il m'aura donc fallu attendre d'arriver au Japon pour parvenir à marcher sur les eaux, plaisir sans égal.

Je ne sais pas combien de temps j'ai passé dans Kiyosumi Teien, mais quand je sors je suis épuisé et affamé, je prends le premier métro et je rentre manger et dormir.

 

lundi 18 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 12

Pour la première fois je me rends dans les jardins du Palais impérial de Tokyo, le Kokyo, dont une partie, les jardins de l'Est, est ouverte au public. J'ai pris le JR, j'ai suivi les stations que je connais maintenant par cœur et dont l'énumération par le haut-parleur me berce, ligne Chuo : Suidobashi, Ochanomizu, Akihabara, puis changement et ligne Keihintohoku : Kanda, Tokyo Station. Je sors de la gare, je marche dans le quartier Otemachi, entre les grands buildings des banques et des assurances, architecture ultra-moderne de verre et d'acier, puis je traverse Hibya-dori et devant moi il n'y a plus que les douves et les murailles du Palais impérial surplombées par la cime des arbres. J'entre dans les jardins de l'Est par la porte Otemon.

Des grandes allées longent une haute muraille faite de pierres énormes et de teintes différentes, il y a beaucoup de petits pins taillés et de cerisiers qui ne sont pas encore totalement en fleurs. Il fait frais mais avec un grand soleil. Beaucoup de petits arbustes sont signalés comme rares, au pied de l'un d'eux je vois d'écrit sur un panneau que ces arbres sont le symbole de la préfecture de Tokyo. Le symbole de la ville, lui, est depuis quelques années une feuille de Gingko Biloba dont la forme évasée rappelle le T occidental. Le nom lui-même se prononce en redoublant les deux o, de sorte que l'ont entend, par exemple pour les annonces de trains : To-o-kyo-o, et c'est très beau.

Il faut marcher longtemps dans les jardins de l'Est pour approcher des ruines du château d'Edo, où résidaient les shoguns depuis le XVe siècle, puis plus tard l'Empereur Meiji, avant que le feu ne détruise le château à la fin du XIXe siècle. Le feu a tout détruit dans Tokyo, cette ville et le Japon tout entier se sont sans cesse reconstruits, sous les catastrophes naturelles et les bombardements, et aujourd'hui encore en pleine catastrophe nucléaire que tout le monde, et moi le premier, cherche à chasser de ses pensées, le Japon est sans cesse mis à terre et se relève sans cesse. Je suis venu ici aussi pour apprendre comment on peut faire ça, comment on peut ne jamais mourir, toujours renaître ailleurs et meilleur, grand principe du bouddhisme. Dans les jardins du Palais impérial il ne reste donc d'époque que les fondations d'une tour rectangulaire du château d'Edo, on y grimpe par un chemin abrupt et au sommet, sur la plate-forme un petit pin pousse à un des angles, accroché au milieu des pierres du mur, et il surplombe le vide. Au loin se détachent sur l'horizon les buildings du centre de Tokyo, frénésie financière tenue à distance de la vraie Histoire.

Les espaces ouverts de ce jardin sont incroyables, je marche presque seul, quasiment pas de visiteurs, quelques touristes occidentaux, on est ici en plein cœur de Tokyo, la plus grande ville du monde, 38 millions d'habitants, la plus peuplée et la plus étendue, et pourtant l'espace libre semble disponible à profusion, et les pins parasols taillés, les cerisiers aux jeunes fleurs blanches, les pruniers aux fleurs roses elles aussi imminentes, les pelouses, les vastes allées goudronnés, et même l'absence de contrôles de sécurité ou de présence policière visible, tout créé ici les conditions du repos et du soulagement. Je marche très longtemps, je fais plusieurs fois de suite le trajet, et finalement je suis épuisé.

Dans la rame du train du retour à l'appartement, je vois les panneaux d'informations qui défilent sur les écrans de télévision au-dessus des sièges. Les spots de publicité alternent avec les messages d'alerte : telle ligne est stoppée à cause du vent en rafales, telle autre à cause d'un accident de personne, les itinéraires de substitution sont signalés, l'heure de remise en ordre également. On a l'impression que n'importe quoi pourrait bien arriver, cela a déjà été prévu et pris en compte et que l'organisation de la ville ne peut pas être prise en défaut. C'est très sécurisant, on sait où on va, on sait que de toutes façons les choses se passeront bien.

 

dimanche 17 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 11

Aujourd'hui, je m'éloigne de Tokyo pour aller 50 km au sud-ouest, à Kamakura, capitale impériale du Japon au XIVe siècle. J'emprunte le JR, la ligne Yokosuka, couleur bleu (les rames de trains sont peintes aux couleurs de la ligne et heureusement car monter dans le bon train n'est pas si facile). Je retrouve la voix magique des trains JR : quelques secondes avant l'arrivée en station et quelques secondes après le départ, une femme qui me semble très jeune annonce en japonais le nom de la station puis les lignes en correspondance, et je suis amoureux de sa voix. À l'annonce en japonais, succède l'annonce en anglais et la voix enregistrée change de timbre, c'est la même jeune femme mais je ne l'aime plus autant même si son annonce anglaise me renseigne beaucoup plus. Ding-dong, ding-dong, ding-dong, le petit carillon électronique de fermeture des portes retentit. Tous les sons ici ont été étudiés pour ne pas être agressifs, ils sont enfantins, ressemblent à ceux des jouets pour nourrissons, ils adoucissent un peu la brutalité de la vie dans une mégalopole.

Le trajet dure une petite heure, la ligne Yokosuka traverse toute la grande banlieue sans que je vois jamais autre chose que des immeubles et des usines coincées entre des immeubles. Les noms se succèdent, chacun signalant une gare énorme d'interconnexion avec une partie du grand Tokyo, on passe à Shimbashi, à Shin-Kawasaki, à Yokohama qui compte à elle seule 3 millions d'habitants, à Totsuka, à Ofuna, et beaucoup d'autres arrêts. Je suis la progression sur mon plan, je compte les stations une à une.

Je descends à Kita-Kamakura, le dernier arrêt avant la ville même de Kamakura. C'est une gare minuscule, et contre son quai, de l'autre côté des barrières d'un passage à niveaux, se trouve l'entrée du temple bouddhiste Engaku-ji, un des cinq temples sacrés de Kamakura.

J'entre dans Engaku-ji. Un chemin avec des escaliers monte le long d'une colline entre des bâtiments traditionnels qui abritent les lieux de culte bouddhiste. Il y a ici deux trésors nationaux du Japon : une des dents du Bouddha et la Grande cloche. Ici, j'ai un sentiment de sérénité et liberté que je n'ai jamais ressenti dans les lieux catholiques, ici aucune soumission à quelque chose de supérieur, ici l'homme est l'égal de lui-même. Au fond du temple se trouve un cimetière, il est gardé par un vieil homme au visage sévère qui en interdit l'entrée aux touristes, mais je lui dis quelques mots en japonais et il s'illumine et me laisse passer avec empressement. Je gravis les étages du cimetière construit en terrasses, puis je marche entre les tombes. Devant moi la colline, à ma gauche les grands bambous, derrière moi les bâtiments du temple et les grands cyprès. Il y a beaucoup de silence et beaucoup d'oiseaux, le soleil est puissant malgré des nuages pommelés qui avancent sur le ciel, venant de la terre, allant vers l'océan.

Quand je ressors du temple Engaku-ji, le vent se lève. Je reprend le train sur le quai devant le temple, je descends à la station suivante. Kamakura est une petite station balnéaire étrange, elle n'est ni vraiment touristique, ni vraiment une ville entière. Il y a sept siècles Kamakura était la capitale impériale, comme l'a été Kyoto, comme l'est Tokyo depuis 1868, et on a l'impression qu'il reste quelque chose d'aristocratique, de différent, de secret, de puissant, dans ces rues. Beaucoup de magasins raffinés, alimentation, habillement, parfois les enseignes arborent des noms français, c'est étrange. Je cherche un musée dont j'avais noté le nom, j'aborde des adolescents pour demander ma route, je leur parle en anglais, ils me demandent d'où je viens, je leur dis Furansu, France, et aussitôt ils me parlent en français, ils ont suivi les cours de l'Institut français, décidément. Ils m'accompagnent jusqu'à la porte du musée, - Arigato - Je vous en prie.

Je voudrais voir la mer, je ne l'ai pas encore vue à Tokyo, il faut aller trop au sud de la mégalopole, changer plusieurs fois de métro, je voudrais voir cette mer parce que c'est un océan et pas n'importe lequel, pas celui que je connais et que je vois quand je veux à Bordeaux, pas l'Atlantique, mais l'océan Pacifique, celui qui relie la Californie à la Chine et le Chili au Japon, celui qui abrite la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie. Je cherche des panneaux indiquant la direction de la plage, quelque chose, un pictogramme, une indication en anglais, mais rien, je tourne en vain, je ne trouve pas la mer. Je regarde finalement le plan, bien, il faut suivre une immense allée, avec à une extrémité un sanctuaire shinto et à l'autre extrémité l'océan. Je marche, le temps se couvre, il commence à faire plus frais, en quelques minutes une tempête parait s'annoncer. Le long de l'avenue il n'y a plus que des grands immeubles de vacances isolés les uns des autres, la proximité de la mer n'attire pas les habitants, peut-être est-ce la menace des raz-de-marée, je ne sais pas.

Enfin, j'arrive sur le front de mer, une route le longe, mais peu de bâtiments ont été construits devant la plage. Je vois de grands panneaux mettant en garde contre les tsunamis, les raz-de-marée, avec un pictogramme à fond jaune contenant une vague noire. Un plan de la ville indique des zones rouges, près de l'eau, et des zones vertes, plus en retrait de la côte. Il est précisé en anglais que dès que les sirènes se déclenchent, il faut fuir le plus vite possible et aller en zone verte. Je me souviens de ce qui s'est passé en 2011 dans le Tohoku, il y a un an presque jour pour jour, 30.000 morts en quelques secondes, j'ai une pensée pour tous ces disparus. La menace est réelle, et actuelle. Au loin devant moi, au bout d'une longue bande de sable, je vois l'océan Pacifique, mais il me semble soudain inquiétant.

J'ai faim, je reviens sur mes pas, j'entre dans une supérette, j'achète une sorte de brioche vendéenne énorme, je repars, je marche vite, je dévore mon goûter en marchant. Le vent est maintenant puissant, très froid, je sens quelques gouttes. J'accélère encore le pas, et soudain, un grand choc, je n'ai plus rien dans les mains, je lève les yeux, un aigle s'éloigne avec mon goûter. Des amis m'ont dit le soir, au retour de Kamakura, que ce devait être plutôt un corbeau, que les corbeaux se battent souvent avec les touristes affamés, qu'ils les dépouillent, mais moi je me souviens très bien avec vu une sorte de buse, au plumage clair, et pas un corbeau noir ni un goéland blanc.

Maintenant il se met à pleuvoir à grosses gouttes, j'ai encore faim, j'en ai marre, je vais directement à la gare, je décide de rentrer chez moi, à Tokyo. Je reviendrai à Kamakura demain ou après-demain et cette fois je mangerai sous un toit.

 

samedi 16 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 10

Ce matin, je descends à la station Harajuku, située dans le quartier Shibuya. Immédiatement, je croise beaucoup d'adolescents, c'est un quartier énergique, jeune, grands magasins aux façades de verre, beaucoup de passage et quelques touristes qui vont dans la même direction que moi qui suis venu visiter le sanctuaire Meiji, au cœur d'un immense parc.

Je passe sous un immense torii de cèdre et j'entre dans un parc qui est en fait une forêt. À l'entrée, des panneaux expliquent qui sont l'Empereur Meiji et l'Impératrice Shoken. L'Empereur Meiji a ouvert le pays à l'occident, en 1868 il a décidé soudainement d'intégrer le monde européen dans le monde japonais, de laisser l'Europe pénétrer dans l'île du soleil levant, son geste a permis au Japon, un siècle plus tard, de devenir la deuxième puissance économique et une des premières puissances culturelles mondiales. Le respect des japonais pour l'Empereur Meiji est immense, et moi aussi j'ai un immense respect pour lui.

J'emprunte le large sentier piétonnier qui progresse dans la forêt, oblique plusieurs fois, comme un labyrinthe, sous la coupole des chênes et des feuillus, le trajet est long, il faut passer sous un deuxième puis un troisième torii, on croise le long du chemin des offrandes faites par différents pays à la mémoire de l'Empereur Meiji, notamment des barriques de vin de Bourgogne offertes par la France au début du siècle dernier.

Enfin, passé le dernier torii, le centre du sanctuaire est là. il fait très beau, presque chaud, c'est la fin de la matinée, on est dimanche, je suis au Japon depuis plus d'une semaine. J'ai déjà vu beaucoup de choses mais je n'ai encore rien vu.

Un mariage selon le rite shintoïste a lieu. Les visiteurs s'arrêtent pour regarder passer les invités, les mariés en costume traditionnel, les prêtres. Tous les touristes photographient. Les couleurs du kimono de la mariée, soie blanche entourée de rouge et de rose, et celles des vêtements de culte du prêtre et des officiants, sont magnifiques, je ne me souviens pas avoir vu autant de couleurs chez les mariés et les prêtres catholiques en France. La procession traverse la cour centrale à pas lents puis gagne la forêt.

Je vois les plaques votives en bois pendues les unes par-dessus les autres, comme une cascade de phrases d'espoir, j'aimerais tellement pouvoir moi aussi en écrire une, inscrire mon vœu, mais je suis un écrivain, la littérature est ma seule religion, mon vœu je l'inscris en pensée, plus tard je le répéterai dans un livre, et si je travaille assez, si je suis suffisamment bon, alors, oui, il sera exaucé.

En ressortant de la cour je retrouve par hasard le mariage, les invités ont été regroupés au seuil de la forêt par un photographe professionnel. C'est la suite logique du prononcé de l'union : on fixe le moment, le photographe fait monter la cinquantaine d'invités sur une estrade rudimentaire, les enfants, les parents, les grands-parents, les cousins, les amis, tout le monde se voit attribuer une place sur les marches, par ordre d'âge et de parenté avec les mariés. Ils étaient tous là, présents à cette grande fête, ne bougez plus, voilà, le temps s'est arrêté, les corps ont été fixés dans le présent pour l'éternité, c'est le jour du mariage, le plus beau jour d'une vie.

Je croise le couple de mariés un peu plus loin, ils sont photographiés sous les arbres, à deux pas de la cour du sanctuaire. Un autre photographe a installé un autre appareil photo, trépied, énorme boîtier, les meilleurs appareils du monde sont japonais, ici on sait fabriquer des objets d'une extrême précision et on sait regarder, ici l'œil est exercé et patient. Le couple pose, je souris en voyant le visage resplendissant de la femme et celui plus nerveux et inquiet de l'homme. Photo du couple, leur nouvelle vie commence, ils ont changé de monde, quitté cette planète pour une autre, bonne chance, vous en aurez besoin.

Dans l'après-midi le ciel se couvre et le soleil disparaît. Je change de lieu et je vais marcher dans le quartier Bunkyo, au nord de Tokyo, puis je monte jusqu'au sommet d'un grand building ouvert au public. L'ascenseur hisse ses passagers en quelques secondes, comme en avion, seul le décollage et l'atterrissage sont un peu déplaisants, le trajet seul est invisible, la porte se ferme au rez-de-chaussée, elle se rouvre à l'étage panoramique.

On est seulement à 105 mètres du sol mais le quartier est situé sur une colline de la ville et la vue est incroyable. Tokyo ressemble à un enchevêtrement de petits immeubles aux formes et tailles inégales avec de temps à autres un building de verre, la ville est assez peu élevée, on voit se détacher la tige du Sky Tree immense, côté Est. Côté Ouest, parait-il qu'on peut voir le Mont Fuji par temps clair, mais ce ne sera pas pour aujourd'hui. Un tampon encreur souvenir est disponible sur une table, je l'appose sur une page de mon petit carnet de notes et j'ajoute au stylo le nom, le lieu, la date. Je regarde encore la ville, j'ai Tokyo sous les mains, les maisons et les rues sont si nombreuses, mais aussi si petites. Au bout de quelques minutes, je dois redescendre à cause d'un début de vertige, deux dimensions c'était amplement suffisant pour un dimanche.

 

vendredi 15 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 9

Je me promène ce matin dans Kagurazaka, une étroite et longue rue commerçante qui monte sur la colline et sur laquelle se greffent des petites ruelles sinueuses et résidentielles. De temps à autres je découvre des temples bouddhistes, pas très grands, souvent de couleur rouge et avec leur toit pentu. Dans les ruelles, beaucoup de petits immeubles de trois ou quatre étages, des plantes vertes posées sur le trottoir à côté de la porte ou sur le rebord des fenêtres, je me crois dans un village de montagne, à ceci près qu'aucun bâtiment ne semble dater de plus de cinquante ans. On m'a dit que régulièrement dans Tokyo on détruit des constructions trop anciennes qui ne respectaient plus les nouvelles normes anti-sismiques. Je croise dans les rues beaucoup d'occidentaux, sans doute des français puisque c'est leur quartier. Ici je pourrais passer pour un expatrié vivant depuis longtemps à Tokyo, sauf bien sûr si je dois parler japonais et lire les panneaux écrits en kanjis. Et mon visage, hélas, ne sera jamais celui d'un des fondateurs d'Edo devenue Tokyo.

Je veux trouver un magasin de boîtes à musique japonaise dont on m'a signalé l'existence. J'ai l'adresse précise écrite en anglais, je cherche le quartier, le métro le plus proche, c'est assez loin, à Jiyugaoka, quartier Meguro, au sud de la ville. Je change de train à Shibuya, incroyable station, la même foule sur les quais et dans les couloirs, que celle que j'avais déjà croisée à Tokyo Station. Un immense flot de corps humains et très curieusement je parviens à en faire partie, et il n'y a aucune bousculade, aucun stress, aucune incivilité, chacun respecte l'autre, visage fermé mais à sa place, qui n'est pas la place du voisin, on ne cherche pas à expulser l'autre, c'est comme si on formait un tout, non pas une utopique fusion psychologique, mais plutôt une rationnelle optimisation de son déplacement à l'intérieur du groupe. Même si ce n'est pas agréable de se trouver dans le train bondé, pour autant il n'y a aucune animosité, aucune mutualisation du mal-être comme en Europe, et tout le monde met du sien, ça ne durera que quelques dizaines de minutes, on va patienter.

Arrivé à Jiyugaoka, je découvre un passage à niveaux pour piétons, avec barrière qui se baisse et clignotant rouge, qui coupe le trottoir à la sortie de la gare. On est en fin d'après-midi, les gens rentrent du travail, la foule éclate en étoile devant la station et disparaît dans les rues, toujours avec cette démarche accélérée, ce regard concentré, déterminé, très impressionnant. Je réalise que j'ai déjà adopté cette même attitude, et même si je ne sais pas ce que pensent ces tokyoïtes qui rentrent chez eux en semblant si préoccupés, mais moi je pense : le temps va me manquer, je suis en retard, il faut que ma vitesse dépasse celle du globe, que ma vitesse dépasse la vitesse du temps qui coure et m'attire vers ma mort inexorablement, je vais manquer de temps et c'est très grave.

J'avais dessiné un plan sur une feuille de papier pour être sûr de trouver le magasin et en effet je le localise rapidement. À la sortie de la station, il faut prendre la rue presqu'en face, légèrement à gauche, et avancer sur une centaine de mètres, puis à côté d'une vitrine exposant des meubles ultra-modernes, une petite porte ouvre sur un escalier très raide, on le monte, et au premier étage, à gauche, on pousse une petite porte et la caverne musicale se trouve là. C'est une pièce de quinze mètres carrés contenant du sol au plafond des boîtes à musique en laiton, de toutes les tailles, avec toutes les décorations possibles, certaines insérées dans des coffrets de bois, d'autres accolées à diverses objets de décoration comme des figurines d'animaux. À la caisse, une petite femme âgée, très aimable, mais qui ne parle absolument pas un mot d'anglais. Je lui fais comprendre malgré tout par gestes que j'aimerais écouter cette boîte-ci, et celle-ci, et aussi celle-ci. Les plus petites, je peux les manipuler tout seul, les plus grandes, les plus belles et les plus complexes, elle les fait tourner pour moi. L'une d'elles, vendue plusieurs dizaines de milliers de yens, c'est-à-dire plusieurs centaines d'euros, est un coffret de bois vernis de la taille d'une boîte à chaussures : quand on l'ouvre le cylindre se met à tourner seul et joue, pendant environ une minute, un air musical avec plusieurs voix opérant en canon. J'applaudis, la vieille femme sourit. J'achète finalement trois petites boîtes à quelques centaines de yens chacune.

Une petite heure de trajet pour revenir à Iidabashi, où je m'arrête pour la première fois devant le panneau dressé à quelques mètres de mon appartement et qui contient un plan du quartier signalant les lieux de regroupement et d'évacuation en cas de tremblement de terre. Les instructions sont écrites à la fois en japonais, en anglais et en coréen. Les japonais sont très organisés, tout a été prévu, ce genre de panneau est à la fois inquiétant et rassurant. Il rappelle que le Japon est une terre à la merci des catastrophes naturelles, tremblements de terre et raz-de-marée. D'un instant à l'autre tout peut disparaître, il faut être préparé. Comme disent les catholiques, tu ne connais ni le jour ni l'heure de ta mort, ça pourra être à tout moment. La vie est fragile, terriblement fragile.

 

jeudi 14 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 8

C'est une des premières choses que je vois en sortant du métro, malgré la pluie et le temps couvert, impossible de le rater, c'est un immense pylône, le Sky Tree, l'Arbre du Ciel, 650 mètres, deux fois la hauteur de la Tour Eiffel, la tour de radiodiffusion la plus haute du monde. Elle n'est pas très belle mais vraiment immense, on dirait qu'elle touche l'extrémité du ciel, qu'elle descend de là-haut, que c'est un des piliers qui soutiennent le toit du monde. Je comprends d'un coup que si on ne la voit pas depuis toutes les parties du centre-ville, c'est bien parce que ce centre est lui-même très étendu. Je ne sais pas où situer le centre de Tokyo, est-ce Chyoda et le Palais impérial ? est-ce Shinjuku plus à l'ouest et que je veux aller visiter dès que possible ? est-ce Taito et le parc Ueno au nord-est ? ou bien Shibuya au sud ? À Tokyo le centre est partout. La nouvelle tour de Tokyo est construite au nord-est, au bord la rivière Sumida, c'est un autre centre, un nouveau centre pour la ville. Aujourd'hui, je viens dans le quartier Asakusa pour visiter le temple bouddhiste Senso-ji.

Il pleut beaucoup, malgré ma capuche je préfère acheter un parapluie et c'est le modèle courant utilisé par tous les japonais, vendu dans toutes les supérettes, dont la toile a été remplacée par du plastique blanc translucide, grande solidité et mécanisme manuel d'ouverture impeccablement précis et efficace, 500 yens, 5 euros.

À l'arrivée au temple Senso-ji, on passe d'abord la Porte du Tonnerre avec ses statues colorées de divinités aux visages menaçants. Puis jusqu'à la pagode et au bâtiment principal, il y a une longue allée mène occupée par des commerces de souvenirs, cadeaux, objets divers. La foule est dense, les parapluies se cognent les uns aux autres, beaucoup de touristes, asiatiques mais aussi occidentaux, j'entends parler anglais mais pas français. Il règne davantage une atmosphère de fête que de recueillement, mais peut-être que toute religion est d'abord une fête, je ne sais pas.

J'arrive à la Porte de la Salle du Trésor, le bâtiment est peint en rouge, tout comme la Porte du Tonnerre et la pagode, aussi malgré le temps gris les édifices resplendissent, ils semblent lumineux, c'est très beau, très impressionnant. Au cœur du bâtiment, derrière une grille, illuminés et entourés d'or, les objets les plus précieux du bouddhisme. Beaucoup de visiteurs japonais se recueillent. Au plafond, sont peints des animaux fantastiques, notamment un dragon.

La pluie redouble, je marche encore un peu autour de la pagode puis je décide de rentrer. Je plonge à nouveau dans le métro. Il faudra que je revienne à Senso-ji, un jour où la météo sera plus clémente avec les humains.

Je sors du temple et je regagne le métro, station Asakusa. Comme dans toutes les grandes villes, la pluie battante n'arrête pas l'activité mais au contraire semble la décupler, taxis tous occupés, davantage de voitures, piétons qui courent, quais de métros et de trains envahis par la foule, la ville accélère son rythme.

De retour à l'appartement, je m'arrête dans le hall, j'introduis quelques pièces dans les distributeurs automatiques (il y a aussi un autre distributeur dans la rue devant l'immeuble, et encore un autre trente mètres plus loin en partant vers la gauche). Je prends un bol de soupe, puis un bol de nouilles, puis une boisson énergétique. Sourire et inclinaison de tête à la préposée de l'accueil en passant devant son guichet.

Je passe le reste de la journée dans l'appartement, à écrire un mot à quelques amis restés en France. Depuis une semaine je cherchais des cartes postales dans Tokyo et je n'en trouvais pas. À Senso-ji j'ai enfin trouvé des cartes, elles reproduisent des estampes. J'en ai choisi une d'Hiroshige intitulée "Les gens pris dans une averse soudaine dans le Tadasu no mori, Kyoto". À un ami auteur, j'écris : "Énorme choc doublé d'un coup de foudre pour Tokyo. Quelle malchance d'être né en France plutôt qu'au Japon."

 

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