CE MÉTIER DE DORMIR

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dimanche 31 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, dernier jour

Aujourd'hui je prends l'avion, je quitte le Japon (*). Tout ce qui m'entoure est en train de disparaître progressivement. Quand je sors de la Maison Franco-Japonaise très tôt, quand j'avance sur le trottoir précédé de ma haute valise qui roule presque toute seule, j'ai l'impression que les paysages du quartier d'Ebisu me fuient, qu'ils se détournent de moi, s'estompent comme s'ils s'évaporaient, je ne les vois déjà plus, je suis ailleurs, concentré sur le trajet jusqu'à l'aéroport, et ensuite l'enregistrement du bagage, le contrôle de sécurité et l'embarquement.

Je suis presqu'aussi triste de partir d'ici que quand je repars de Venise, la sensation d'être abandonné par ce qu'on a de plus cher, de prendre le risque irresponsable de ne jamais revoir ce lieu où on est heureux, les lieux où on peut vivre heureux sont si rares, pour moi ce sont les villes immenses, ou bien les villes de grand passage, les ports célèbres, Barcelone, Lisbonne, Venise. Quant aux métropoles les plus peuplées du globe, par ordre décroissant, Tokyo, Mexico, Séoul, New York, j'irai les visiter une par une, mais je me demande si ma préférée ne restera pas toujours la plus vaste d'entre elles, la nouvelle capitale impériale du Japon, 東京.

Je gagne la gare d'Ebisu, je descends sur le quai à demi-enterré, à demi à l'air libre, ligne Yamanote, couleur verte, une de mes lignes préférées, dont le tracé forme un cœur tout autour de Tokyo, une ligne qui tourne en boucle sans jamais s'arrêter. Direction Tokyo Station. Sur toutes les rames, il y a une publicité pour une boisson énergisante, affichée en triptyque : sur le premier panneau, on voit un flacon, sur le deuxième un homme boit le flacon, sur le troisième on voit l'homme qui rugit. C'est à la fois choquant de voir une publicité envisager les êtres humains comme des machines qui ont besoin d'un carburant, et en même temps je me suis retrouvé tellement de fois épuisé ici, bien plus souvent qu'à Paris, que je comprends le besoin d'absorber des boissons vitaminées. Tokyo épuise les corps, c'est une ville mobile, hyper rapide, étourdissante précisément en raison de sa parfaite organisation qui permet d'en faire plus, d'aller plus loin, d'utiliser son temps et son énergie sans compter, mais jusqu'à l'épuisement.

Vingt minutes de trajet et je suis à la gare de Tokyo. Il me faut descendre dans les tréfonds chercher le Narita Express, le NEX. Escaliers roulants sur escaliers roulants, beaucoup de monde, Tokyo Station est toujours en ébullition, c'est un immense carrefour, dans les halls tout le monde coure en diagonale, croisements, brassages, beaucoup de touristes occidentaux poussant leurs grosses valises verticales, perdus comme je l'étais le matin de mon arrivée en provenance de Narita. Au bout de quatre ou cinq séries d'escaliers plongeants, j'arrive enfin sur le quai, dans les sous-sols, un quai que je connais bien, c'est ici que passe la ligne Yokosuka qui mène à Ofuna et Kamakura, je l'ai prise au moins cinq fois de suite, mais cette fois hélas je vais dans l'autre sens, je pars plein Est, vers l'aéroport à soixante kilomètres de Tokyo.

Le Narita Express est un train ultra-moderne dont le design a été particulièrement soigné, comme tous les trains japonais, réputés les plus beaux trains du monde. L'avant du NEX ressemble à un robot du film "Transformers", un magnifique jouet pour adultes. En quarante-cinq minutes on rejoint l'aéroport.

Je regarde Tokyo défiler, les grands buildings, les petits immeubles et les maisons basses indistinctement mélangés, je regrette tellement de devoir partir, je pense à mon retour ici, sans visa j'ai le droit de rester 3 mois par an, je peux revenir dès 2013 si je veux, ce n'était qu'une première visite, une simple découverte du Japon. j'aperçois un moment le Sky Tree entre les immeubles, puis le NEX accélère mais les constructions se succèdent encore sans interruption jusqu'à Chiba et la proximité de Narita. On ne passe au milieu de la campagne, entre des collines, que durant une dizaine de minutes et déjà le train plonge sous terre et c'est l'aéroport.

Au bout du quai, après un long couloir, et au milieu des passagers presqu'exclusivement occidentaux du NEX, j'arrive à un goulet d'étranglement : des portiques gardés par des policiers en tenue anti-émeute et portant un long bambou de combat à la main. En dehors d'une fois sur le quai de la station Ryogoku, c'est la première fois que je vois des policiers japonais menaçants, alors qu'en France on voit patrouiller partout des CRS souvent accompagnés de militaires en treillis avec fusil en bandoulière. Les policiers japonais sont accompagnés de contrôleurs qui vérifient les billets des voyageurs et les passeports un par un, je suppose que des groupes de jeunes anglo-saxons ont créé des problèmes quelques heures ou quelques jours avant, j'en ai aperçus dans les lieux touristiques, des bandes d'occidentaux paumés dont je me demandais ce qu'ils venaient faire au Japon.

Il faut encore monter une demi douzaine d'étages par les escaliers mécaniques et enfin c'est le hall de l'aéroport. De charmantes hôtesses japonaises me proposent de faire l'enregistrement : il suffit de passer mon passeport sous la borne pour que mon nom soit identifié et mon billet automatiquement imprimé. Je fais enregistrer ma valise, on me permet de garder le parapluie japonais en cabine. Contrôle de sécurité assez aimable (bien plus qu'en France, très légèrement moins qu'en Angleterre), c'est OK pour le parapluie en cabine. Attente dans la salle d'embarquement, puis embarquement, voilà c'est fini, je quitte le Japon, au moins pour cette fois.

L'avion décolle, je suis placé à côté d'un hublot. Dix minutes après que nous ayons quitté le sol, en regardant le ciel, soudain je vois se détacher sur l'azur, émergeant de la mer de nuages, un petit cône blanc très pointu. L'aéroport de Narita est situé à l'Est de Tokyo et je crois me souvenir que l'avion suit une route très au nord, pour pouvoir faire le tour de la terre à l'endroit le plus court, autour du Pôle nord, et donc ce ne peut pas être ça, je ne vois pas ce que je crois voir, il aurait fallu que l'avion prenne une route plus au sud, et pourtant, quelle montagne ce pourrait être ? Le soir, à l'arrivée, j'étudierai les cartes des plus hauts sommets du Japon situés au nord de l'archipel, et je n'en trouverai pas un seul qui puisse correspondre, de sorte que je continue de croire que la dernière image que j'ai vu du Japon, à la fin de mon premier voyage, a été le Mont Fuji.

(*) Ce texte est le journal d'un voyage effectué en 2012 dans le cadre du programme "Missions Stendhal" de l'Institut français.

 

samedi 30 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, avant-dernier jour

Pour mes deux derniers jours à Tokyo, je loge dans une chambre de la Maison Franco-Japonaise, quartier Ebisu. Ebisu est le dieu japonais des pêcheurs, des marchands et de la prospérité. Près de la gare, une statue de bronze le représente assis en tailleur, hilare, bien en chair, un grand poisson à la main.

Je suis passé à la Maison Franco-Japonaise la semaine précédente pour confirmer la réservation, et j'ai dû chercher un peu avant de trouver où se situait l'immeuble. Maintenant je connais la route : le plus simple est de sortir à la station Ebisu puis de prendre le Yebisu Sky Walk, un très long tapis roulant couvert avec vitres en l'air qui permettent de voir le ciel, et tout au bout sortir à gauche et ensuite toujours tout droit jusqu'au carrefour. La Maison Franco-Japonaise contient une grande bibliothèque, organise des colloques et propose des chambres pour les hébergements, elle est occupe tout un immeuble moderne en verre et en béton à l'angle d'un petit carrefour.

J'arrive tôt, vers 10h, j'imagine que la chambre ne sera pas encore prête, que je ne pourrai pas obtenir la clé. Mais si. Je me présente à l'accueil, une pièce derrière un comptoir en entrant à gauche, est assis là un gardien japonais, une sorte de préposé à la sécurité, en uniforme de vigile, un homme assez jeune et qui me semble plus costaud que la moyenne, très rapide et presque frénétique. Il m'est tout de suite sympathique, je le trouve doué de sens comique dans l'acception la plus noble du terme, un Charlie Chaplin, un Buster Keaton, il me fait penser à ces personnages secondaires comiques dans les dessins animés japonais. Il se met immédiatement en dix pour moi, il connaît mon nom, il le prononce avec son accent japonais, c'est très beau, il a ma clé, sixième étage, tout est prêt.

Je veux lui poser une question sur l'heure à laquelle je peux partir demain matin, mon avion décolle tôt. Mais il ne parle pas du tout anglais. Il ouvre de grands yeux, il rit, toujours aussi précipité dans ses gestes il me fait signe d'attendre, il va chercher quelque chose, je vois qu'il fouille sur un bureau en grand désordre au milieu de la pièce, il l'a perdu, il marmonne, il souffle, il semble dépassé, je lui dit : it's ok, no problem. Enfin il retrouve l'objet : son traducteur informatique de poche, il me le tend, je tape sur le mini clavier les mots en anglais, l'équivalent en japonais s'affiche en temps réel, je lui rends son appareil, il lit, il rit, il a compris. Il me montre l'horloge, je comprend qu'il dort là, je me demande s'il vit ici toute la semaine, dans cette petite pièce. Il me fait signe d'attendre, il sort de son guichet, fait le tour et me rejoint, me montre comment débloquer seul depuis l'intérieur le loquet de la porte vitrée qui permet de sortir de l'immeuble. Tout est prévu, tout est facile, il rit encore, me salue très bas, je l'imite. Merci, merci, merci.

La chambre est petite, rudimentaire, bruyante, mal climatisée (trop froid ou ou trop chaud, impossible à régler), mais la vue, oui, la vue sur la ville est vraiment superbe ! La baie vitrée descend jusqu'au sol, à mes pieds j'ai le carrefour, le jardin d'Ebisu et l'immeuble Sapporo qui abrite un Musée de la bière (Sapporo est une ville mais aussi une célèbre marque de bière japonaise) et plus loin tout l'ouest de Tokyo.

L'après-midi je vais acheter quelques cadeaux pour la famille et les amis, tout près, au centre commercial Ebisu, couplé à la gare. Comme il pleut je pense à acheter un des extraordinaires parapluies japonais en plastique blanc, vendus 500 yens (5 euros) dans toutes le supérettes, parce que je veux essayer de le ramener en France, si la sécurité de l'aéroport me laisse l'embarquer en cabine. Mais après l'avoir payé, et comme le caissier de la supérette veut me le déballer, parce qu'il estime que c'est à lui de le faire et non pas au client, j'ai les plus grandes difficultés à le convaincre, dans mon mauvais anglais qu'il ne comprend pas, que je veux ressortir tête nue sous la pluie battante pour ne pas abimer l'emballage original du parapluie et pouvoir l'embarquer comme ça en avion, et le caissier me prend pour un fou, un étranger et un fou.

C'est encore la grande pluie de Tokyo, giboulées d'avril, comme en France finalement. C'est mon dernier jour, mes dernières heures dans la capitale impériale du Japon. J'aurais aimé un temps magnifique et chaud, pouvoir encore marcher dans les jardins au soleil, mais ce sera pour le prochain voyage.

Le soir dans la chambre, il se passe quelque chose de curieux, je suis assis à mon bureau, j'écris ces notes, je sens soudain le sol glisser imperceptiblement, comme si j'étais sur un gigantesque bateau qui gîtait, mais très très légèrement. Puis plus rien. J'ai eu l'impression que le plancher se renversait, ce n'était pas moi, ce n'était pas un vertige, c'était extérieur, c'était l'immeuble, les fondations, le sol de la ville. Immédiatement je pense à un séisme de très faible intensité, et je vais consulter le site anglais de surveillance en temps réel du Japon, mais non, rien. C'était une illusion, le sol n'a pas tremblé du tout pendant mon séjour, tant mieux pour la sécurité, tant pis pour ma curiosité.

 

vendredi 29 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 23

J'ai un rendez-vous à dix heures du matin à Kita-Kamakura, je dois partir de l'appartement à 8h30 et aller prendre à nouveau la ligne Yokosuka (ligne bleu) dont je commence à bien connaître, le trajet, le paysage urbain et industriel, les arrêts, les accélérations, les annonces des stations en japonais puis en anglais par la délicieuse et invisible voix féminine de la rame, Shimbashi, Shinagawa, Nishi-Oi, Musashi-Kosugi, Shin-Kawasaki, etc.

Un japonais francophone avec lequel j'ai un ami commun est venu m'accueillir, il va me faire visiter la maison traditionnelle japonaise qu'il occupe à Kamakura. Auparavant il veut me montrer le paysage. Je le suis qui escale les collines situées de l'autre côté de la gare, à l'opposé du temple Engaku-ji. J'admire les immenses bambous qui montent de la clairière en bas, j'ai noté que beaucoup de barrières, de portails de maisons modernes étaient faits en bambou, ici c'est le bois courant, troncs immenses et fins, souples comme des élastiques et pourtant solides comme l'acier.

Finalement on arrive au sommet des collines, je lui montre un panneau en anglais qui signale que par temps clair au loin on peut voir le Mont Fuji. Il l'ignorait. Nous vérifions, et en effet, c'est extraordinaire, au-dessus des arbres et entre les nuages on distingue parfaitement un cône immaculé, la plus célèbre montagne du monde est là. Je suis heureux, j'aurai vu ce sommet enneigé, la demeure des dieux. On redescend de l'autre côté de la colline, on passe dans des tunnels naturels, des sortes de raccourcis. Soudain, on débouche sur une clairière et une grotte, mon hôte m'explique que cette grotte est le sanctuaire de la déesse Benten, qu'on vient y laver son argent pour le démultiplier. Je lui demande : pour le faire pousser ? oui, en quelque sorte.

Toujours à pied, on gagne le centre de Kamakura. Je vois à nouveau les panneaux plantés dans chaque rue, la hauteur précise de l'endroit par rapport au niveau de la mer pour savoir immédiatement, au cas où les sirènes d'alerte tsunamis retentiraient, si on en sécurité ou si on doit fuir vers une zone plus élevée, et je pense à nouveau à l'année dernière, le grand séisme du Tohoku, dans le nord, les 20.000 morts. Le raz-de-marée de 2011 a mis 10 minutes à atteindre les côtes, il était d'une hauteur de 15 mètres. Je regarde sur le panneau à quelle hauteur nous nous trouvons, dans cette rue pleine de gens où nous marchons : 6,1 mètres au-dessus du niveau de la mer. Si une alerte se déclenchait, si un tremblement de terre avait lieu au large à ce moment précis, nous aurions moins de dix minutes pour refaire l'escalade de la colline qui nous a pris tout à l'heure une grosse demi-heure, et je ne suis même pas certain que cette colline fasse plus de 15 mètres de haut.

Mon hôte arrête un taxi pour que nous rejoignions plus facilement sa maison, un peu à l'écart du centre. Kamakura est une sorte de station balnéaire étendue, avec des petites rues parfois tarabiscotées et le taxi se retrouve pris dans un long embouteillage, je n'en ai presque pas vu à Tokyo et voilà que c'est à Kamakura que je découvre les encombrements automobiles japonais. Enfin nous arrivons et il me fait visiter sa maison traditionnelle, en bois, avec de grandes pièces de tatamis, fermées par des portes coulissantes et qui laissent voir, par des baies vitrées, les collines alentour, les pins, le jardin.

Nous mangeons assis autour de la table des bentos qu'il a achetés pour moi. Je découvre que le wasabi est une racine qu'il faut râper. Nous parlons beaucoup politique et vie culturelle, situation économique également. Il m'explique ce qu'il voit comme défauts chez ses compatriotes japonais, me dit qu'il admire les français, je lui dis que les français ont des milliers de défauts, j'en énumère quelques uns (paresseux, râleurs, jaloux, violents), je lui explique pourquoi j'admire autant les japonais, leur ardeur, leur bravoure, leur générosité, leur patience. Mon hôte a étudié longuement en France, il parle avec très peu d'accent, et dans une grammaire parfaite. Je suis tout aussi surpris de le voir critiquer les japonais que lui de me voir critiquer les français et nous nous écoutons tout du long avec une extrême attention. 

Ensuite mon hôte me fait découvrir la cérémonie du thé. Il m'explique, il m'apprend. Beaucoup de silence, de gestes et d'objets qui me sont inconnus. Je pense soudain à une dégustation de vins de bordeaux pour un japonais qui n'aurait jamais bu de vin français, les grands verres tulipe, le mutisme, la gravité, la solitude de chacun quand il regarde, renifle, fait tourner dans le palais puis avale le vin, le silence qui précède la reprise de parole pour juger le vin, tout cela incompréhensible pour un non-européen et pourtant si évident pour le français, surtout le bordelais.

Je quitte mon hôte en milieu d'après-midi, je dois finir ma valise, demain matin je laisse l'appartement, je change de lieu. Retour par la ligne Yokosuka où je suis abordé par un japonais bizarre, la cinquantaine, qui me demande d'où je viens, puis me dit que lui est né au Japon mais est maintenant devenu américain et vit à Chicago, je m'en doutais, les japonais n'adressent pas la parole comme ça à un inconnu, il sont trop respectueux d'autrui. L'américain devient agaçant, il me pose encore des questions, me demande quel est mon métier, je lui dis que j'écris des livres, il me dit que lui aussi, des livres de management, de coaching, il me demande combien j'ai publié de livres, je lui réponds quatre, il rit, se moque de moi, me dit qu'il en a écrit soixante. Il répète le nombre en parlant fort, toute la rame nous regarde. Enfin Tokyo Station arrive et je sors à toute vitesse pour le semer, première fois où j'aurai été importuné, et par un touriste finalement, un américain. Je me fonds à nouveau parmi les vrais japonais qui rentrent du travail, discrets, rapides, précis, respectueux, et également ouverts, disponibles, curieux, j'en ai fait cent fois l'expérience depuis que je suis au Japon, les gens les plus accueillants qui soient.

 

jeudi 28 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 22

Je vais à nouveau visiter le quartier Asakusa, plus précisément le temple Senso-ji. La première fois que j'étais venu il pleuvait, aujourd'hui le temps est superbe, ciel dégagé, douceur de l'air. En arrivant, je suis bloqué par la foule, grande cohue, impossible d'avancer dans l'allée, et je comprends quand j'approche enfin : ici aussi il y a des cerisiers, et à présent ils sont en fleurs, blancs, cotonneux, éclatants sur le ciel sans nuage. On est aujourd'hui samedi, c'est un jour de congé, les gens sont venus en famille, et il y a aussi beaucoup de touristes occidentaux.

Les bâtiments du temple paraissent à présent tout neuf sous la clarté printanière, leur couleur rouge se détache sur le bleu du ciel, on a l'impression que la réalité s'est mise à imiter la grande peinture. Je tourne autour de la Porte de la salle aux trésors, puis au pied de la grande pagode, resplendissante et presque fière, cinq étages empilés et leurs toits recourbés comme des écuelles sous le ciel. Je vais et viens, puis je me mets à suivre un petit mouvement de visiteurs qui semblent aller sur la droite, des gens qui sortent un à un du temple et gagnent les rues adjacentes, puis continuent droit devant, vers un endroit que je veux à mon tour découvrir. Beaucoup de femmes sont en habits traditionnels, au bras de leurs maris en costumes occidentaux. Je marche sur leurs traces.

Un moment je passe devant un magasin d'appareils photos incroyables, toute une vitrine d'anciens Rolleiflex, il y en a des dizaines, peut-être une centaine, des boîtiers de plusieurs types, quelques compacts et surtout de grands 6 x 6 à deux objectifs, ces appareils que l'on tient dans ses paumes comme une urne lorsqu'on prend la photo. Les prix affichés, pour des appareils d'occasion, sont très élevés, bien trop chers pour moi, c'est dommage, ces objets me paraissaient très beaux, ils étaient certes de marque allemande mais il est logique que ce soient les japonais, grands connaisseurs des objets et de la photographie, qui aujourd'hui les préservent et les revendent comme les nouvelles antiquités du XXIIe siècle qui ici a déjà commencé.

Au bout de cinq minutes de trajet et après avoir traversé une avenue, je comprends où allaient tous ces gens : la rivière, ses berges, le Sky Tree. On débouche sur Sumida Park, une grande ballade le long de la Sumida, et plantée de cerisiers en fleurs tout du long. En face, sur l'autre rive, des cerisiers blancs identiques, et au-dessus, immense, gracieuse dans sa robe métallique, la nouvelle tour Eiffel : la toute jeune tour de Tokyo, le Sky Tree. Il n'y a pas trop de monde, j'en profite, je vais m'accouder à la rambarde devant la Sumida, j'admire la rivière, les cerisiers, la tour. Je marche ensuite le long de l'eau et sous les arbres en fleurs, puis je repars, je reviens vers la station de métro et je change de quartier. Asakusabashi, ligne Chuo-Sobu, changement à Akihabara pour la ligne Yamanote jusqu'à Ueno.

Cette fois je veux visiter le Tokyo National Museum dont quelqu'un m'a dit la veille que c'était là que je verrais les plus belles œuvres du Japon traditionnel. Après la gare il faut marcher un petit moment le long du parc Ueno sans y entrer. Je passe devant un étrange monument : une fusée fixée sur un chariot, le texte anglais du panneau indique "rocket" sans plus de détails. J'apprends le soir qu'il s'agit de la fusée Lambda, une fusée expérimentale que le Japon a testé dans les années 1960 pour lancer ses satellites, sans doute l'équivalent de cette fusée française Diamant que nous avions chez nous. Très fine, très longue, très belle, corps argenté avec plusieurs petits ailerons rouges. Plus loin je passe à quelques mètres d'une baleine bleue, une sculpture grandeur nature, couleur bleu marine, d'un cétacé, la tête plongeant vers le sol, la queue battant le ciel, impressionnante, c'est l'entrée du Musée de la nature et des sciences de Tokyo.

Enfin j'atteins le Tokyo National Museum. C'est le premier vrai musée que je visite au Japon. Tout y est de ce que je voulais voir, je suis comblé. Les statues bouddhiques, en bois, puis en bronze. Les boîtes d'écriture en laque décorée (Maki-e), contenant la plume et la bouteille d'encre. Les estampes d'Hiroshige, les paravents couverts d'oiseaux. Les sabres, les katanas parfaits dès les premiers siècles, maîtrise secrète des aciers. Les armures de samouraïs, qui recouvrent tout le corps, y compris la partie inférieure du visage, et qui, présentées assises, paraissent encore contenir le guerrier lui-même, comme une momie invisible. Et aussi un extraordinaire casque à feuilles d'iris du XVIIe siècle. Je me verrais bien avec un tel casque, en repartant du Tokyo National Museum je m'imagine le porter dorénavant secrètement, invisible sur ma tête, qui me relie au ciel par mille rayons et me protège de tout.

 

mercredi 27 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 21

En attendant un rendez-vous à l'heure du déjeuner, je vais marcher dans Kagurazaka, sur les hauteurs à l'ouest de mon appartement. Le temps est étrange, une température très douce mais un ciel couvert, très sombre, comme si à nouveau le printemps était freiné, empêché par une énorme main invisible.

J'ai eu une discussion il y a quelques jours avec quelqu'un qui m'a expliqué que certains prétendent que la météo n'est plus la même depuis mars 2011. Il souriait et pourtant il ne plaisantait pas totalement en disant ça. La question de la contamination radioactive parait taboue ici, les gens y pensent peut-être mais ils n'en parlent jamais. Moi-même j'ai chassé cette question de mon esprit, à l'appartement je bois l'eau du robinet, et je mange du poisson, des fruits de mer, des légumes dont je ne peux identifier la provenance parce que je ne lis pas le japonais. Je fais comme si Tokyo n'était pas à 200 km de Fukushima, je me laisse convaincre par les affirmations rassurantes du gouvernement japonais et celles identiques du Ministère des affaires étrangères français. C'est ici que j'aime vivre, au Japon avec les japonais, et peu importe le reste. N'en parler jamais, n'y penser jamais.

Dans Kagurazaka on croise beaucoup d'occidentaux, mais pas des touristes mais des gens qui travaillent, qui marchent à pas rapides, sans doute beaucoup de français puisque c'est leur quartier, ils sont expatriés, en me promenant là d'un coup je deviens moi aussi un résident japonais, un gaijin installé, un étranger qui s'intègre au pays. Je parcoure les rues perpendiculaires puis je reviens dans la grande rue principale, Waseda dori. On trouve là des boutiques de souvenirs et des restaurants, et aussi toutes les succursales des marques américaines de fast-food et de café, ou des marques françaises de viennoiseries et casse-croutes, et aussi une salle de jeux, des agences immobilières, c'est une rue suractive dont les trottoirs débordent souvent de piétons qui empiètent sur la chaussée en sens unique. On dirait la grande rue d'une ville française de taille moyenne, mais transportée en Asie et au XXIIe siècle.

Je retrouve mon rendez-vous et nous déjeunons dans un petit restaurant au milieu de la rue. À l'extérieur, le menu est affiché en japonais et en français. Comme dans tous les restaurants que j'ai fréquenté à Tokyo, c'est exceptionnellement raffiné, probablement au-dessus de leur équivalent français. Je choisis le plat du jour et il est à 10 €. Les japonais mangent peu chez eux, y compris le soir, aussi les restaurants ou les comptoirs pour manger rapidement sont d'un prix abordable

L'après-midi, je décide d'aller visiter le parc Ueno. En arrivant à la station de JR d'Iidabashi, je vois que les cerisiers sont au maximum de leur floraison, tout du long du canal, sur des kilomètres les arbres sont blancs. Les passants s'arrêtent pour faire des photos et admirer encore les arbres, et c'est vrai qu'on ne s'en lasse pas, difficile de détacher son regard du spectacle. Ce devrait être encore beau au parc Ueno.

Train JR, ligne Chuo-Sobu (couleur jaune), changement à Akihabara pour la ligne Yamanote (couleur verte) jusqu'à la gare d'Ueno. C'est une assez grosse gare, en arrivant je suis surpris par les centaines de personnes qui arrivent de partout et semblent tous se diriger vers la même sortie que moi. Je ne me suis jamais retrouvé dans une telle foule japonaise et malgré tout il n'y a pas de bousculade, les gens sont canalisés par des préposés en uniformes et quelques policiers. Je sors enfin et je suis la foule qui traverse l'avenue devant la gare, la circulation des voitures est régulée par des policiers en gilets fluorescents qui font traverser les piétons. Tout le monde se rend dans le parc. J'ai compris, ils font la même chose que moi, ils viennent voir la floraison. Ueno est un des principaux lieux de Tokyo où on peut admirer les cerisiers.

J'assiste au hanami, la fête des fleurs. Partout dans le parc, sur le sol sous les cerisiers, ont été disposées des bâches bleues et les gens sont assis là à pique-niquer. Des lampions oranges et blancs ont été suspendus d'un arbre à l'autre. Le tout est assez anarchique, très spontané, les gens parlent fort, rient, chantent. C'est vraiment la fête.

Les grandes allées du parc sont plantées d'arbres des deux côtés, et une sorte de dôme blanc de fleurs se forme au dessus du chemin, on avance réellement sous un toit de fleurs blanches, une pergola naturelle, c'est absolument merveilleux. L'allée principale est noire de monde, on progresse difficilement, tout le monde regarde en hauteur, je vois quelques touristes anglo-saxons qui paraissent très désorientés. Les fleurs sont ouvertes à leur maximum, avec le vent certaines commencent à tomber, cela fait soudain une pluie lumineuse, une neige de printemps, c'est tout simplement fantastique à vivre. Même venu seul, je participe à la fête.

 

mardi 26 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 20

Tout près de mon appartement, de l'autre côté de la rocade, quartier Bunkyo, il y a un jardin dans lequel je ne suis jamais entré. J'ai voulu y aller récemment mais c'était son jour de fermeture. En compulsant un guide je découvre que c'est un des plus célèbres jardins de Tokyo, depuis trois semaines il était à ma porte, à cinq minutes de marche, et je n'en savais rien : c'est Koishikawa Korakuen. J'apprends aussi que Korakuen signifie le "jardin de la réjouissance intérieure".

Dès l'entrée, je suis comme assommé par les cerisiers. Leur floraison est optimale, les visiteurs, tous japonais, les entourent comme s'ils voulaient les étreindre. Ils tendent les appareils photos à bout de bras, comme des offrandes. Tout le monde photographie, certains utilisent des appareils énormes, très perfectionnés, parfois avec un petit trépied qu'ils déplient pour être certain que la photo ne sera pas bougée. Moi aussi je prends mes photos, j'imite les tokyoïtes, je garde une trace de ce spectacle incroyable. Je passe et je repasse sous les branches, je les frôle, je voudrais que les fleurs me caressent le visage. La profusion des fleurs est indescriptible, on dirait qu'elle naissent et renaissent sans arrêt, qu'elles apparaissent instantanément sous les yeux où que ces yeux se portent, qu'elles se multiplient comme des pains miraculeux, comme des petits poissons, comme la goutte d'encre versée dans un verre d'eau.

Le blanc, le rose, les branches lourdes et souples à la fois, qui se détachent sur le ciel bleu, et tout autour les parterres, puis les pièces d'eau, les carpes koï, moins nombreuses qu'à Kiyosumi Teien, mais apparemment toutes de variété kohaku, avec le corps orange et blanc, et en arrière de la pièce d'eau, un pont de bois de couleur écarlate, la profusion parait sans fin. J'ai l'impression de ne pas parvenir à tout voir à la fois, de ne regarder, respirer, ou entendre qu'avec un seul œil, une seule narine ou une seule oreille, de passer à côté des neuf dixièmes de ce jardin tellement il est riche et tellement je ne m'attendais pas à ça.

L'endroit est immense et composé de plusieurs paysages, plaine, montagne, rivage, forêt, clarté et obscurité. Je suis venu ici par curiosité, pour visiter ce jardin rapidement, en une demi-heure ou une heure et je me retrouve pris dans le parcours des chemins, impossible de s'arrêter, il faut continuer la progression, alors je marche, je découvre, j'apprends. Je comprends que je suis en train de changer. C'est exactement la phrase que j'ai écrite en conclusion d'une lettre que j'ai envoyé à mon éditeur quelques jours après mon arrivée à Tokyo : "J'apprends beaucoup."

Il faut parfois avancer plus lentement, poser ses pieds avec précaution sur les pierres qui pavent le chemin, sur les rondins qui dessinent les marches des escaliers, sur le bois poli des ponts, et escalader, tourner le long des barrières de bambous, ne pas glisser au bord des plans d'eau, la promenade dans le jardin Korakuen nécessite une grande attention, je marche en silence, je visite un à un tous les paysages. Ces paysages sont les saisons de l'année et sans doute aussi les périodes de la vie, naissance, adolescence, maturité, vieillesse. Après très longtemps, peut-être deux heures, je ne sais pas, je ressors du jardin.

Je repars par Bunkyo et j'arrive au Tokyo Dôme, une sorte de salle de spectacle circulaire. En voulant contourner le bâtiment, je réalise qu'il est immense. Tout autour sont assis sur le sol des milliers de jeunes, ils attendent pour assister à un concert, je suppose, ou pour acheter des billets en prévision d'un futur spectacle. Ou bien une émission de télévision, ou bien un match d'un sport quelconque. Je songe une demi-seconde que je viens de passer d'un jardin traditionnel à un bâtiment futuriste, qu'il y a un incroyable contraste, mais aussitôt je me reprends : c'est pareil dans chaque pays et dans chaque ville, les lieux, les populations, se côtoient, se mélangent, sans raison, et peu importe que je n'ai presque vu aucun jeune dans le jardin, moi non plus en France je n'allais pas visiter Versailles quand j'avais seize ans, je traînais dans les concerts ou les salles de jeux. Les jeunes japonais se sont promenés dans les jardins avec leurs parents quand ils étaient enfants, ils y retourneront avec leurs enfants, ou plus tard quand ils seront vieillards. Il n'y a pas plus de choc entre la tradition et la modernité au Japon que dans n'importe quel pays moderne et dans n'importe quelle journée de n'importe quel individu.

En revenant par les petites rues, je retrouve le long des rues les fils électriques et les pylônes avec leurs transformateurs intégrés. Je ne sais plus qui m'a dit que les lignes n'étaient pas enterrées à cause des tremblements de terre, je ne sais pas si c'est vrai. Quoi qu'il en soit, si en théorie ce devrait être très laid, je trouve au contraire que ce paysage d'anarchie électrique est féérique, baroque, très calculé esthétiquement malgré les apparences. La technique, suffisamment domestiquée, peut elle aussi créer de la beauté.

 

lundi 25 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 19

C'est aujourd'hui que je participe à la visite guidée de la partie du Palais impérial fermée au public. J'ai mon laissez-passer, une grande feuille blanche imprimée dont je ne parviens à lire rien d'autre que mes nom et prénom et la date et l'heure de visite et sur laquelle a été apposé le grand hanko rouge de l'Agence impériale. Avec les autres visiteurs inscrits, une petite centaine, je passe le contrôle de sécurité et j'entre dans l'enceinte du Palais par la porte Sakuradamon.

Le groupe est conduit dans une grande salle où on nous projette un documentaire sur l'Empereur et la famille impériale. Je suis le seul occidental du groupe et quand on me propose un casque de traduction pour suivre la visite, en inscrivant mon nom sur la liste je vois qu'un seul autre casque a été emprunté, c'est une jeune femme asiatique, coréenne ou chinoise, je l'aperçois ensuite dans la salle sur le casque sur les oreilles. À la fin du documentaire, on nous propose d'acheter des souvenirs de la visite dans la boutique officielle de l'Agence impériale, puis la visite des jardins commence enfin.

Le groupe marche le long des grandes allées désertes autour du Palais impérial et je suis au milieu, je regarde, j'écoute, le guide parle en japonais, je n'ai pas réussi à faire fonctionner le casque portatif de traduction anglaise mais je le garde sur les oreilles en marchant pour ne froisser personne. On s'approche au plus près de la résidence de l'Empereur et de son jardin privé sans jamais y entrer, on passe devant la grande salle de réception, on s'approche du très européen pont double de Nijubashi, sans jamais l'emprunter. Au bout du pont, deux guérites devant lesquelles se tiennent deux gardes qui de loin font penser à ceux qui gardent l'entrée de Buckingham Palace à Londres. En revanche, les tours qui gardent le Palais impérial sont elles bien japonaises. En dehors du groupe des visiteurs, le lieu est désert, immenses esplanades, pins parfaitement taillés.

On croise à la fin un groupe de jardiniers bénévoles, des retraités volontaires qui viennent entretenir le Palais impérial, ils ne portent pas d'uniformes mais ils ont tous choisis de se vêtir en blanc, chemises blanches, robes blanches, chapeaux blancs. Ils ramassent les feuilles, taillent certains arbustes, ils forment un groupe compact, ils sont une trentaine, parfaitement organisés, ils s'affairent avec le sourire, certains me semblent assez âgés, tous ont l'air très heureux.

J'aurais aimé pouvoir entrer, ou du moins voir derrière une barrière l'intérieur de la salle de réception du Palais impérial, le Chowaden, mais hélas on reste cantonné à l'extérieur et on n'entre dans aucun bâtiment. Derrière le Chowaden, on aperçoit les toits de zinc vert des jardins privés de la famille impériale, avec des petits pins taillés qui montent en zigzagant. Tout ce qui est construit ici a un aspect traditionnel mais est très récent, le Palais a été entièrement détruit en 1945 par les bombardements américains et ce n'est qu'en 1968 qu'il a été reconstruit à l'identique. Comme beaucoup de parties de Tokyo, on a l'impression de voir quelque chose d'assez ancien et traditionnel, et non pas des constructions datant de 50 ans seulement. Mais au final, la force de ce que je vois du Palais impérial provient de l'espace vide, du silence, et de la présence permanente des pins magnifiquement taillés, soignés comme s'ils étaient vivants, et ils le sont.

Je me suis approché davantage du Palais impérial de Tokyo, mais je ne peux pas savoir ce que cela fait d'être reçu par l'Empereur au milieu d'une centaine d'autres invités. Ce sera pour une autre fois, ou dans une autre vie.

En revenant, je m'arrête dans le quartier Akihabara, qui est avec les quartiers Shibuya et Shinjuku, un des plus photographiés et célébrés dans le monde comme emblématique de Tokyo, ce qui n'est pas mon avis. Akihabara est rempli de salles de jeux et de boutiques de gadgets électroniques. Les façades des buildings sont couvertes d'images tirées des dessins animés japonais et des mangas. Il y a une quantité incroyable de touristes, j'ai l'impression qu'ils se sont tous cachés ici et que c'est la raison pour laquelle j'en ai si peu vu depuis que je suis à Tokyo. Des jeunes, mais pas seulement, des anglo-saxons, des allemands, des français. Sur les trottoirs, des jeunes filles japonaises habillées en costumes d'héroïnes de dessins animés distribuent des prospectus. Je repars au bout d'une demi-heure, ce que je vois d'Akihabara n'est pas pour moi, j'ai senti un peu la même chose en allant voir le Grand Bouddha de Kamakura, immense parc d'attraction, comme la Place Saint-Marc à Venise ou Montmartre à Paris, et ça on n'y peut rien.

Le soir, je suis invité à dîner par des connaisseurs de la ville dans le quartier Ebisu. Ensuite, on change complètement de quartier et ils m'emmènent visiter Shinjuku. Il est dix heures du soir, grande activité nocturne, cohue sur les trottoirs et les passages piétons, entre lumière et obscurité. Les grandes enseignes lumineuses, les publicités géantes, les écrans vidéos, ne sont pas tous allumés, il fait sombre, il y a peu d'éclairage public. Depuis Le 11 mars dernier et l'explosion de la centrale de Fukushima-Daiichi, le Japon a stoppé ses centrales nucléaires et a donc dû réduire sa consommation électrique, le soir les rues sont à demi-éclairées, sombres sans pour autant être obscures, c'est une ambiance curieuse, on sent que des lampadaires restent éteints et en même temps c'est plus intime, plus doux, on glisse dans une obscurité orangée, j'en ai fait plusieurs fois l'expérience autour de l'appartement dans Iidabashi. À Shinjuku, c'est encore plus marquant, on sent que des panneaux lumineux entiers restent éteints pour économiser l'électricité.

Mes guides dans Tokyo m'amènent dans un des petits bars caractéristiques de la vie nocturne Tokyo, fréquentés par les salariés après dîner lorsqu'ils veulent décompresser. Je ne serais pas capable de retrouver l'endroit seul, on entre dans une ruelle au détour d'un rond-point, on oblique encore dans une autre ruelle, encore plus étroite, avec des dizaines de pancartes de bars, des climatiseurs, des plantes vertes, à un moment il faut emprunter à droite un escalier terriblement abrupt, et en le gravissant je me demande comment quitter ensuite cet endroit une fois qu'on a trop bu. Tout en haut, le chef de notre groupe nous dit d'attendre, il entrouvre la porte, il demande si c'est possible de venir à quatre. Il faut attendre quelques minutes. Quatre personnes sortent peu après et nous entrons. Ce petit bar est petit. Je dirai que l'endroit fait trois mètres sur deux. Il y a une table carrée, à trente centimètres de laquelle est adossé le comptoir devant lequel sont posés trois tabourets et derrière les tabourets c'est le mur et l'escalier qui mène à la rue. Nous buvons de très bons cocktails vendus à prix astronomiques. On m'explique que le lieu est si petit que les consommations doivent être onéreuses, et que l'on paie à la fois la boisson et le siège sur lequel on est assis. La patronne parle un peu français, avec nos verres elle nous apporte des sortes de fruits de mer au vinaigre, c'est délicieux.

Vers minuit et demi, nous nous séparons. Mes guides m'ont amené jusqu'à la station Shinjuku, j'attends le train, à Tokyo quelque soit l'heure on n'a jamais peur de se ballader seul. Le seul problème qui peut arriver c'est un accident comme ces étudiants ivres qui manquent de tomber sur la voie devant moi, mais ils se rétablissent, rient, crient, vont plus loin. Je monte dans une rame de la ligne Chuo-Sobu, ligne jaune, Shinjuku, Yoyogi, Sendagaya, Shinanomachi, Yotsuya, Ichigaya, Iidabashi. Le train me mène directement jusque chez moi, merveille des JR ultra-rapides qui vous font sauter d'un lieu à l'autre de Tokyo de jour comme de nuit.

 

dimanche 24 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 18

Ce matin, déception : lorsque je veux utiliser le stylo-plume rouge que j'ai acheté hier, impossible d'y emboiter la pompe à encre, ce n'est pas le bon modèle. Je ne comprends pas. J'ai pourtant vu la vendeuse choisir soigneusement le modèle adéquat, elle a compulsé un énorme catalogue papier contenant toutes les références des stylos de la marque, avec pour chacun les spécificités exactes et la référence des fournitures compatibles. Elle a vérifié une première fois avant d'aller chercher la pompe, puis une seconde fois lorsqu'elle a eu l'emballage de la pompe en main. Aucune erreur, c'est le bon modèle de pompe. Mais elle ne l'a pas essayé sur le stylo. À tout hasard je tente d'emboiter la pompe fournie avec le stylo-plume en résine bleu, pourtant d'une marque différente, acheté l'autre jour. Incroyable, cela fonctionne. Je dois donc retourner chez Maruzen échanger la pompe du stylo-plume rouge.

En allant chercher le train JR, je vois les cerisiers qui sont à présent presque totalement en fleurs. Malgré le temps couvert, très venté, presque pluvieux, une météo assez bizarre, les arbres sont magnifiques, les japonais s'arrêtent pour les photographier et se faire photographier devant, atmosphère de fête, les fleurs sont enfin là.

Chez Maruzen, rien ne se passe comme prévu. J'explique le problème à une vendeuse en lui faisant la démonstration, elle sourit, elle comprend, sa collègue aura fait une erreur en compulsant le catalogue des références. Elle reprend le gros volume papier, elle cherche la correspondance, tout est exact, on m'a vendu le bon modèle. Elle me fait comprendre que tout va bien, que c'est écrit, que cela ne peut que fonctionner et elle essaie désespérément de faire rentrer la pompe dans le corps du stylo, mais en vain. Elle ouvre alors toutes les boites de stylos du même modèle, dans la même couleur puis dans des couleurs différentes et elle essaie sur chacun la pompe à encre. Veut-elle m'échanger le stylo pour un autre du même modèle mais qui par miracle accueillerait la pompe ?

Je lui explique que le catalogue des références est fautif, que le bon modèle de pompe existe, que j'ai fait l'essai chez moi, je lui demande de me sortir tous les modèles de pompes, ce qu'elle fait. Je trouve le modèle qui s'emboîte, tout va bien. Mais non, selon elle, impossible de me le vendre parce qu'elle ne peut pas me vendre une référence erronée, ce ne serait pas correct. Elle me montre à nouveau le catalogue, la référence du stylo-plume et en face la référence de la pompe. Je lui dit que peu importe, que j'achète la nouvelle pompe en plus, même pas besoin d'un échange, elle coûte quelques centaines de yens, l'équivalent de quelques euros, ce n'est pas grave, it's ok for me, je souris, c'est bon, no problem. La vendeuse est très gênée, elle me dit que ce n'est pas possible. Le catalogue semble pour elle un problème autrement plus grave que la pompe elle-même. Elle téléphone à quelqu'un, explique ce qui se passe, puis écoute longuement, je l'entend dire oui, oui, oui. Finalement sa supérieure arrive, elles compulsent toutes les deux le catalogue, la supérieure va chercher un second catalogue, apparemment exactement le même, pour vérifier que la même chose a été imprimée. Je comprends qu'il est inenvisageable qu'il y ait une erreur dans le catalogue des références, que cela impliquerait que tout le catalogue peut être faux, que ce serait trop grave, cela devient en quelque sorte religieux, toute la foi dans l'organisation parfaite de la société risque de vaciller.

Un japonais francophile m'explique le soir que les français ont une qualité que n'ont pas les japonais, ils sont souples, ils s'adaptent, je lui dit "pragmatiques ?", oui, c'est cela. Chez Maruzen, la supérieure finit par appeler son chef, il arrive aussitôt, il semble très préoccupé par le problème du catalogue erroné. Cela fait maintenant trente minutes que nous bataillons autour de ce problème de pompe à encre pour stylo-plume. Finalement, la vendeuse m'explique que très exceptionnellement elle accepte de me vendre une pompe d'un modèle théoriquement non-compatible, mais uniquement parce que je le lui demande, et je comprends qu'elle dégage sa responsabilité. Ouf. Le Japon est merveilleusement organisé mais parfois un grain de sable semble capable de tout bloquer.

J'ai un rendez-vous en début d'après-midi à l'Institut Franco-Japonais de Tokyo, tout près de Kagurazaka, à dix minutes à pieds de mon appartement. Un grand vent s'est levé, il y a des rafales telles que j'arrive à peine à marcher, je réalise que Tokyo, aussi géante soit-elle, est une ville côtière et par conséquent soumise aux tempêtes océaniques. En venant j'ai vu que les trains JR avaient été arrêtés, cela arrive régulièrement, les écrans plats dans les rames l'annoncent alors entre deux spots de publicité, "interruption momentanée ligne X - cause : vent violent". Quand je grimpe les escaliers qui mènent au rez-de-chaussée du bâtiment moderne conçu par un architecte japonais disciple de Le Corbusier, le ciel est devenu très sombre alors qu'il est presque midi au soleil.

Mon rendez-vous se passe très bien jusqu'au moment où une personne entre dans la salle où mon interlocutrice et moi discutons du Japon. L'homme semble surpris, il nous demande ce que nous faisons encore là, il dit que l'Institut évacue, que l'information est arrivée il y a une heure, les gens ont ordre de rentrer chez eux, il nous faut sortir sans attendre, c'est la tempête. Je trouve cela un peu excessif pour un peu de vent et de pluie, je souris, mais mon interlocutrice prend la chose très au sérieux, elle me dit qu'il faut partir vite, elle me demande où je loge, comment je vais rentrer chez moi. Je lui dit que je suis à pied, à deux pas. Elle me dit encore : Faites bien attention à vous, envoyez-moi un message quand vous êtes arrivé.

Je quitte l'Institut, je remonte l'avenue Sotobori, la pluie tombe en bourrasque, les rafales de vent sont incroyables, c'est une sorte de mini typhon, j'ai du mal à avancer, j'ai renoncé à ouvrir mon parapluie, je me recroqueville sous ma capuche et j'avance en longeant les murs, il y a peu de voitures, quasiment aucun piéton, la ville s'est vidée, soudain j'ai peur, je comprends les mises en garde qu'on vient de me faire. J'arrive enfin à l'appartement, épuisé et trempé. Une demi-heure plus tard j'entends le vent se lever véritablement, il siffle et l'immeuble lui-même semble trembler, se déformer sous la force des rafales. Quelques heures plus tard j'apprendrai sur Internet qu'il y a eu plusieurs blessés à Tokyo en raison de la plus grande tempête depuis un demi-siècle. Je comprends qu'au Japon l'être humain n'est rien face aux éléments naturels, qu'il n'est qu'en sursis, menacé en permanence par des eaux, une terre et un ciel aveuglés.

 

samedi 23 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 17

Je vais marcher dans les rues autour de l'appartement, je longe la rocade puis je traverse le canal et j'entre dans le quartier Bunkyo. Les petites rues de Tokyo paraissent toutes les mêmes d'un quartier à l'autre, le long des chaussées, il n'y a pas de trottoirs mais une bande peinte en vert, la partie réservée aux piétons ou aux vélos. L'équilibre qui a été trouvé ici entre automobiles et piétons penche en faveur des seconds mais la promenade reste dangereuse pour le touriste étourdi.

Toujours me souvenir que les voitures roulent à gauche, et ne pas m'effrayer lorsque je vois s'approcher un véhicule sans conducteur avec un passager à l'avant, puisqu'ici le volant est à droite. On m'a expliqué que cette coutume britannique de rouler à gauche est précisément héritée de l'importation de la circulation automobile par les anglais au début du XXe siècle. J'ouvre mes oreilles et mes yeux. Lorsque le long d'une grande avenue il y a un vrai trottoir, très large, je repère au sol les pictogrammes indiquant la partie réservée aux piétons et celle réservée aux vélos : les trottoirs sont aussi des pistes cyclables et les utilisateurs de roues un danger potentiels pour les promeneurs imprudents.

J'aime les pictogrammes japonais, très nombreux, ils sont toujours explicites, et souvent drôles. Ainsi le panneau réglementant l'usage du tabac dans la rue et qui montre une cigarette fumante dotée de deux jambes, le tout rayé d'une diagonale rouge marquant l'interdiction : on n'a pas le droit de fumer dans la rue en marchant. L'interdiction n'est compréhensible que lorsqu'on a sait qu'à des endroits précis dans les rues sont installés des sortes de grands cendriers où doivent se regrouper les fumeurs pour consommer leurs cigarettes.

Je vois encore beaucoup de panneaux d'interdiction, toujours assez drôles, on interdit mais en y mettant les formes, avec l'humour en guise de politesse. Par exemple, des pancartes installées le long des arbres ont la forme de chiens ou de chats stylisés, comme si on était dans un dessin animé, et le texte qui y figure en kanjis signifie probablement qu'il est interdit de laisser les animaux errer à cet endroit et y faire leurs besoins. Sur une autre pancarte du même genre un policier en ombres chinoises chasse du bras un chien, et en-dessous figure un chiffre élevé suivi du kanji signifiant Yens, c'est le montant de l'amende.

Dans Bunkyo, je croise encore, au pied d'un grand immeuble, des bouches à incendie comme je n'en ai jamais vu en France, comme je pensais qu'il n'en existait pas dans le monde, en inox et brillantes comme des miroirs, probablement astiquées chaque matin.

L'après-midi je me rends au Palais impérial pour récupérer auprès de l'Agence impériale les papiers qui me permettront de participer à la visite guidée de la partie des jardins la plus proche du Palais (grand remerciement à celles et ceux qui m'ont aidé à l'obtenir). Le Palais est situé face aux buildings de Marunouchi, de l'autre côté d'un immense espace, le jardin Kokyo Gaien. Kokyo Gaien se compose d'une vaste pelouse sur laquelle ont été plantés deux mille petits pins parfaitement taillés. Il faut traverser cette magnifique esplanade pour arriver aux douves et aux différentes portes percées dans la muraille du Palais.

Je me présente à la porte Sakashitamon, comme on me l'a précisé, j'explique en anglais que je dois aller présenter mon passeport et retirer mon formulaire d'accès. Le garde dans sa guérite ne comprend pas, son anglais semble rudimentaire. Au bout de quelques instants, il finit par me tendre un grand carton plastifié contenant une liste de phrases en anglais et leur correspondance en japonais. Mais aucune phrase ne fait l'affaire, je remue la tête négativement. Il me fait signe qu'il a compris, il cherche et il trouve un deuxième carton, mais c'est pareil. J'essaie d'expliquer, rien à faire, nous ne nous comprenons pas. Il décide de téléphoner, il décrit la situation, il me passe une femme qui parle anglais, mais avec un accent qui fait que le sens des mots m'échappe. Je lui explique que je viens chercher un papier pour la visite du lendemain, mais elle ne me comprend pas. Finalement, le garde me dit que la femme veut que je vienne la voir, il m'ouvre, un autre garde me briefe, me remet des instructions, j'entre seul dans l'enceinte.

Je marche jusqu'au bâtiment de l'Agence impériale, je me présente, personne ne semble comprendre ce que je suis venu faire. J'essaie encore d'expliquer, mais non, ils ne voient pas. Je tends mon passeport, ils le regardent, j'insiste, ils fouillent dans les papiers, m'en tendent un. Voilà. C'est tout ? that's all ? Haï ! oui ! Arigato. Il suffisait de venir en personne muni de son passeport se faire remettre le laissez-passer pour le lendemain. Trop d'incompréhensions, j'aurais voulu les remercier et je les ai simplement gênés. J'apprendrai des centaines de phrases japonaises avant mon prochain voyage. Je promets.

En ressortant du Palais impérial je vais jusqu'au magasin Maruzen de Marunouchi. Je vais voir le rayon des stylos, je voudrai m'en offrir un second, d'une autre marque japonaise et toujours de prix modique. Cette fois le rayon est au dernier étage, immense choix d'instruments à écrire. Je cherche dans tous les modèles, très vite je trouve celui qui me plait, très fin au corps en résine rouge vif. Parfait, je l'achète avec une pompe à la place des cartouches, pour pouvoir le remplir d'encre à la bouteille. Vendeuses merveilleuses, paquet cadeau, petit carnet offert, merci, merci, encore merci. Je le testerai ce soir, j'ai amené de France ma bouteille d'encre bleu foncé, en japonais Ru. Je composerai des lettres romanes, à l'horizontal et gauche à droite, je n'ai jamais rien su faire de ma vie en dehors de ça.

 

vendredi 22 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 16

J'emprunte la ligne Yokosuka, une petite heure de trajet, et me voilà de nouveau à Kamakura. Le ciel est magnifique, température encore un peu fraiche, le printemps est timide. Il y a une fête ce week-end et le long de l'allée sacrée qui relie le sanctuaire shinto à l'océan il y a des lampions d'installés. Je ne suis pas capable de lire ce qui y est écrit, je le serai peut-être un jour quand j'aurai appris un peu la langue, mais je trouve la mise en volume des textes sur les cylindres, et les couleurs, et la graphie, très belles, le noir, le rouge, le blanc, se détachent sur le ciel bleu.

Je cherche une boutique dont on m'a donné l'adresse, un graveur de hanko, de tampon personnel reproduisant son nom en kanjis. La veille, quelqu'un m'a fait le cadeau de traduire mon prénom en japonais et a trouvé qu'il pouvait se décomposer en trois caractères, Ma-Ru-Ku. Ma signifie vérité. Ru signifie bleu foncé. Ku signifie éternité. Vérité bleu foncé de l'éternité, tout est dit, c'est bien moi, oui. Mille mercis de m'avoir ainsi renommé dans la langue japonaise.

Assez vite, je trouve la boutique du graveur de hanko, je lui tend mon papier sur lequel ont été écrits les kanjis avec leur traduction phonétique en romanji, Maruku, je lui demande s'il peut me le graver. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, avec une moustache et des lunettes, le visage sévère, il me répond que c'est possible. J'ajoute, cette fois en japonais, que je suis français. Immédiatement son visage s'éclaire, il sourit, s'incline, me présente tous les modèles possibles, me fait comprendre qu'il va me faire un prix, qu'il me propose le modèle le plus cher au prix du premier modèle. Il s'agit de petits cylindres de bois plus ou moins rare, qui ont été plus ou moins décorés. À une extrémité le graveur inscrit en relief sur la section du bois les caractères du nom qui formera la signature. Je choisis un hanko peint en noir et revêtu de gravures de feuilles d'érable orange et rouge. Le prix est justifié, même s'il est supérieur à celui du stylo-plume que j'ai acheté l'autre jour chez Maruzen.

Le graveur s'assoit, il prend une feuille blanche et calligraphie mon nom, il me le montre, puis il prend le hanko que j'ai choisi, il polit la section puis grave, sans loupe malgré la petite taille, et avec une grande rapidité et une grande sureté de geste, la calligraphie qu'il a tracée sur la feuille. Cela ne prend que quelques secondes. Ensuite, il polit longuement la section du tampon, il appose une peinture dorée sur les caractères, et la finition dure encore un petit moment. Enfin il essaie le hanko, il le presse sur une éponge encrée de rouge et il appose, pour la première fois, ma signature, négative dans un cercle écarlate, sur une feuille qu'il me montre puis met de côté soigneusement. Arigato gozaimass, je m'incline très bas devant lui. Il m'enveloppe le hanko, je le remercie encore, je repars vers la le centre de la ville, je suis heureux.

J'hésite à aller visiter le sanctuaire shinto tout près, qui s'ouvre au bout d'une allée mais finalement je reviens vers la gare pour aller jusqu'à Kita-Kamakura et visiter le temple Jochi-ji, un des cinq temples de Kamakura, je me sens plus attiré par les temples que par les sanctuaires.

Il faut sortir de la gare de Kita-Kamakura et remonter un peu le long de la route. Les temples sont en retrait, côté colline, on oblique dans une petite rue, on continue de marcher entre les maisons et soudain apparait un portail qui ouvre sur une petite forêt.

Énorme choc à la visite de Jochi-ji. J'aime beaucoup Engaku-ji et ses trésors nationaux, mais Jochi-ji a d'autres sortes de richesses, moins solennelles. Des arbres en fleurs, des petites statues, des tunnels, des grottes. C'est comme si ce temple possédait des passages secrets pour remonter le temps. Je vais revenir ici souvent.

Après une heure passée à marcher et méditer, je ressors du temple et je retrouve les étals des retraités devant le portail de l'entrée. C'est la fête de l'Empereur et les gens vendent des porcelaines à l'effigie de l'Empereur et l'Impératrice. Je parle un peu avec un couple de personnes agées dont les figurines sont très belles, la femme a jadis appris le français à l'école. Beaucoup d'émotion chez elle et chez moi. Je leur achète deux couples Empereur-Impératrice, un pour offrir et un pour moi. Je sais que ces figurines sont connues pour porter bonheur. En repartant, la femme me lance en français "Au revoir". Oui, à bientôt.

 

jeudi 21 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 15

Ce midi j'ai rendez-vous dans le quartier Hiro-o. C'est à l'autre bout de Tokyo, au sud, avec le métro il faut que je me rende d'abord à l'Est puis changement pour repartir vers l'ouest. D'abord la ligne Yurakucho jusqu'à la station Hibiya-Yurakucho, puis changement pour la ligne Hibiya, sur presque toute sa longueur jusqu'à Hiro-o, 11 km de trajet et ticket à 190 yens, m'indique mon site web préféré. Quand j'arrive sur place, je découvre un quartier résidentiel avec quelques occidentaux, et aussi une boutique dont l'activité et le nom me font sourire : "Burdigala, boulangerie". Burdigala était le nom romain de la ville de Bordeaux il y a 21 siècles. On m'expliquera ensuite qu'il s'agit d'une chaîne de viennoiseries françaises installées dans tout Tokyo.

Je croise des petits immeubles avec installés dans leur cour les fameux échafaudages mobiles sur lesquels les voitures se garent puis sont hissées les unes au-dessus des autres, littéralement empilées sur deux et parfois trois niveaux, c'est très laid mais très pratique, utilisation astucieuse de l'espace urbain. Je passe aussi devant des petits sanctuaires, un torii ouvrant sur un jardin contenant un bâtiment et tout autour, l'encerclant, les immeubles bas, les routes, les boutiques. Tokyo est une ville qui semble tout d'abord construite en vrac mais qui en réalité est agencée de manière fonctionnelle et élégante. C'est un désordre enchanteur, une anarchie urbanistique transcendée par le cartésianisme.

Je déjeune, invité, dans un restaurant de spécialités de la région d'Okinawa. C'est très différent de ce que j'ai mangé jusqu'ici et l'atmosphère du restaurant est différente aussi, ainsi que l'attitude de la patronne du restaurant, volubile, rieuse, parlant fort. Mes interlocuteurs francophones m'expliquent qu'Okinawa c'est l'extrême sud de l'archipel, une île à part, et ce côté latin me plait beaucoup, lors d'un prochain voyage, j'irai visiter le sud du Japon, au moins jusqu'à Fukuoka.

Après le déjeuner je pars visiter le quartier de Sumida, métro Ryogoku. Je veux voir le Kokugikan Hall. C'est là qu'ont lieu les tournois de sumo. Je sais que ce n'est pas la saison, que les combats se déroulent seulement en mai et en septembre mais je voulais voir le lieu. C'est un bâtiment carré pas très haut ni très étendu, recouvert d'un toit vert. Il est construit à quelques centaines de mètres de l'Edo-Tokyo Museum, avec son étrange architecture, consacré à l'histoire de la ville de Tokyo. J'hésite à visiter le musée puis je préfère aller marcher aux alentours.

J'emprunte un passage réservé aux piétons et aux vélos qui permet de relier l'esplanade du Edo-Tokyo Museum au parc Yokoamicho.Le vent s'est levé, très puissant avec des rafales qui dépassent sans doute les 50 km/h, je lève les yeux, je passe juste à côté d'un grand immeuble d'habitation carré, une sorte de tour résidentielle de plus de trente étages. En sentant ce vent face auquel j'arrive à peine à marcher droit, j'ai une légère appréhension quant à la solidité de la tour, je me dis que je n'aimerais pas me trouver actuellement au dernier étage, sentir le plancher flotter et les murs osciller, entendre les grincements de l'acier et le sifflement de l'air partout dans les espaces d'aération. J'accélère la pas, je m'éloigne du géant.

Le parc Yokoamicho contient un temple et devant lui deux magnifiques chiens de pierre et plus loin une pagode. Je remarque au loin le Sky Tree dans le ciel, c'est vrai que je suis à nouveau dans ce quartier proche de la Sumida. Juste à côté se trouve le Mémorial du grand tremblement de terre du Kanto en 1923, qui a détruit tout Tokyo, essentiellement en raison des incendies et du vent en rafales. J'entre et je le visite. Le grand tremblement de terre du Kanto avait lieu il y a moins d'un siècle et aujourd'hui Tokyo est entièrement reconstruite et devenu la ville la plus dense du monde, la plus bâtie et la plus peuplée, et peut-être aussi la plus active.

C'est une des choses qui m'impressionne le plus depuis que je suis ici : l'hyper-activité de chacun, personne ne semble jamais se reposer, sauf dans le métro où tout le monde s'assoupit, signe de l'épuisement des corps. Tôt le matin, tard le soir, la nuit, tout le temps les gens travaillent, les livreurs installés dans mon quartier, le personnel qui gère les locations des appartements de l'immeuble où je suis installé, les ouvriers de travaux publics, les policiers (très rares, rien à voir avec l'omniprésence sécuritaire en France) qui le plus souvent font la circulation, les salariés qui courent dans la rue et dorment ensuite dès qu'ils s'assoient, tout le monde est en sur-régime, tout le monde va au-delà de lui-même comme s'il était trois ou quatre personnes à la fois. Je ne sais pas si ces japonais sur-urbanisés sont heureux mais moi c'est la vie que j'aime, hyper-organisation et démultiplication de mon être chaque jour jusqu'à l'épuisement.

Précisément, la fatigue me force à rentrer avant le coucher du soleil, c'est-à-dire assez tôt dans l'après-midi, et je peux voir la lumière ambrée du jour finissant de se détacher sur les passerelles au-dessus de l'avenue Sotobori.

Passage par la supérette pour choisir un plat préparé frais du jour, makis ou dés de poulet avec sauce au gingembe, deux yaourts vitaminés, une viennoiserie prétendument française, un bol de nouilles au curry, et retour à l'appartement. Dîner, lecture, coucher, félicité.

 

mercredi 20 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 14

Aujourd'hui, deuxième journée à Kamakura, en espérant que les choses se passent mieux que la première fois. Il fait très beau, aucun nuage, vent tiède, ça va être une belle journée de printemps. J'emprunte à nouveau la Yokosuka line, voix japonaise délicieuse égrenant les stations, traversée de la ville et de la banlieue qui n'en finit jamais, immeubles et maisons collées les unes autres autres, usines, cheminées, fumées, et aussi ces énormes sphères de métal argenté un peu avant Ofuna, trois ou quatre globes étincelants qui contiennent du gaz, très beaux et très menaçants.

À un moment sur la droite j'aperçois au sommet d'une petite colline, et tourné vers ma destination, vers l'océan Pacifique, un grand buste blanc, un visage et des épaules de bodhisattva. Je ne l'avais pas vu lors de mon premier voyage, j'apprendrai le soir au retour que c'est un particulier qui a fait édifier dans son jardin ce monument. Ce bodhisattva est incroyable, on dirait qu'il est vivant, les yeux fermés, recueilli, léger sourire de sérénité, d'un blanc immaculé comme s'il était en marbre, il doit bien faire une dizaine de mètres de haut, mais déjà il disparait du paysage, notre train va trop vite.

Je marche dans les petites rues sans trottoirs de Kamakura, à la merci des voitures, le long des des petites villas avec leurs pins parasols, étrange sensation de se trouver tout près de la mer et pourtant pas totalement dans une station balnéaire, comme si l'océan ici était un voisin redouté.

On m'a parlé du Grand Bouddha de Kamakura, le Daibutsu, je vais me renseigner à l'Office du Tourisme, on me donne un plan de la région très bien fait, et le train qu'il faut emprunter, une petite ligne privée, avec arrêt à la gare de Hase. J'achète un billet, je m'embarque, les wagons, anciens et rénové, sont remplis de touristes, apparemment, le grand Bouddha est sur la liste des circuits touristiques. J'hésite un instant à me mêler à la foule, puis je décide d'y aller quand même.

Le grand Bouddha, ou Daibutsu, se trouve à l'intérieur du temple Kotoku-in. Pour le rejoindre il faut marcher pendant vingt minutes environ depuis la petite gare. Je suis surpris de me retrouver au milieu d'une petite procession de touristes, majoritairement de langue anglaise, peut-être des australiens ou des américains, apparemment aucun français, ni allemand, italien, espagnol. Le trottoir est étroit, on marche au bord de la route, des commerces de souvenirs et de petits cadeaux sont installés tout du long, mais discrets et de qualité, de plus en plus nombreux à mesure qu'on se rapproche du temple Kotoku-in. Enfin, sur la droite, c'est l'entrée du temple. J'aperçois le visage de bronze au-dessus du toit de l'entrée. Enfin, je pénètre dans le temple.

Je me tiens devant le grand Bouddha. Il dort, on plutôt il pense, il est heureux, il se réjouit, il se félicite de tout ce qui est. C'est une des plus magnifiques statues que j'ai jamais vue, un bronze de 13 mètres de haut, datant du XIIIe siècle et qui a résisté à trois cataclysmes. Il se trouvait à l'origine à l'intérieur d'un bâtiment qui a été détruit par une première tempête, puis reconstruit, mais une nouvelle tempête l'a de nouveau détruit, et on l'a encore reconstruit, mais ensuite un raz-de-marée l'a emporté au XVe siècle. Le grand Bouddha de bronze, lui, est resté impassible. Aucune tempête jamais ne pourra avoir de prise sur lui. On n'a pas rebâti de bâtiment pour l'abriter et depuis le Baibutsu se trouve à l'air libre. Il règne sur la clairière, sur la colline derrière lui, sur les fidèles et les visiteurs qui viennent du bout du monde pour l'admirer et lui rendre hommage.


Les gens se photographient au pied de la statue, minuscules humains devant l'immense divinité. Une touriste asiatique s'approche de moi et propose de me prendre avec mon appareil, oui, pourquoi pas. Je la remercie en japonais, elle me répond en anglais, elle me semble philippine.

Je fais longuement le tour du grand Bouddha, je vais m'asseoir, j'achète des souvenirs, je prends de photographies, je regarde encore et encore son visage, ses mains, l'inclinaison de son dos, je m'imprègne de sa force, je l'envie, je sais qu'il vit.

Je repars jusqu'à la petite gare, avec ses quais recouverts d'un toit de bois, et les bancs aussi sont en bois, cela date sans doute des années 1930, conservé et rénové, et la ligne de chemin de fer mène jusqu'à Enoshima la plage chic de la région, avec vue par beau temps sur le Mont Fuji, il faudra que je pousse jusque là-bas une fois prochaine. Tellement de choses à voir, partout ici, si peu d'heures, de minutes, de secondes pour tout faire.
 
 

mardi 19 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 13

Ce matin j'ai choisi d'aller visiter Kiyosumi Teien, le jardin traditionnel du quartier Fukagawa. J'étais passé devant ses murs la première fois que je suis venu à Fukagawa, mais sans réaliser que se cachait derrière un des plus beaux jardins de la capitale.

L'entrée est payante, cela m'agace mais je paie, je dépasse la caisse et immédiatement je comprends que ce que j'ai payé n'a rien à voir avec ce que je découvre, avec le lieu où je me trouve, je comprends que si j'avais dû payer le vrai prix, cela m'aurait coûté une somme incalculable parce que la sérénité est sans prix. Un étang est entouré par un chemin occupé par les petits pins, les grandes pierres sombres et les cerisiers en fleurs.

Il y a très peu de visiteurs et uniquement des japonais, je suis le seul occidental. Je descends jusqu'à l'eau, un pont de pierre plates a été aménagé, des grands blocs rectangulaires, comme de longues ardoises géantes, ont été disposées l'une sur l'autre à la façon d'une planche posée sur les deux rives d'un ruisseau pour en permettre le franchissement, et on peut ainsi passer par-dessus un petit bras de l'étang. Une mère et son fils de trois ans sont accroupis au milieu du passage, ils regardent l'eau, la mère explique à son fils quelque chose, elle lui montre du doigt, l'enfant regarde avec une grande gravité, l'eau est obscure, sans intérêt il me semble. L'enfant et sa mère sourient. Soudain, je vois l'eau s'agiter, je comprends, de gros poissons blancs, sombres, oranges, vont et viennent, des carpes koï.

Quand la mère et son fils s'éloignent, je m'arrête à mon tour sur les pierres plates pour observer les poissons. C'est la première fois que je vois des carpes koï, les plus belles sont celles oranges et blanches, de la variété kohaku. Elles ont énormes, elles glissent en ondulant, très musclées. J'ai lu qu'elles remontent les rivières à contre-courant, comme les saumons, je le crois volontiers, et elles me font presque peur quand elles ouvrent leur gueule au-dessus de l'eau, le corps à la verticale, pour aspirer de l'air. Elles semblent être des dizaines sous l'eau, elles approchent de la surface chacune leur tour, des oranges et blanches, des beiges et noires, des grises dont le corps se pare de reflets verts et jaunes, cet étang est leur maison, les humains n'ont pas le droit d'y aller, même pas d'y plonger la main, elle serait dévorée. Les carpes se cachent et glissent dans les eaux vertes de l'étang, elles l'habitent, elles donnent encore plus de vie au jardin.

Voici le paradoxe du lieu : tout est figé, silencieux, et pourtant tout parait électrique. Les petits pins plantés au bord de l'étang et qui poussent en diagonale au-dessus de ses eaux, sont taillés chaque semaine, je croise un jardinier recroquevillé sur un canot et qui coupe avec beaucoup de soin et très lentement les petites branches une à une. Les rochers bien sûr ne sont pas issu du sol de Tokyo, ils ont été amenés ici lors de la construction du jardin, au XVIIIe siècle, mais ils ont tous été polis naturellement par des rivières du Japon, ce jardin est une sorte de caverne d'Ali Baba, c'est un trésor rassemblé, tous les plus beaux objets naturels, tous les plus beaux arbres, les plus beaux poissons, ont été réunis en un même lieu et agencés les uns avec les autres dans le but de procurer le plus grand plaisir intellectuel. Je continue le parcours le long de l'étang et je rencontre enfin des cerisiers, ils sont en fleurs, c'est la première fois que je vois à Tokyo des arbres totalement en fleurs. Un petit panneau précise la variété mais il est écrit en kanjis. Tous les visiteurs japonais photographient les fleurs, je les imite, je fais ma photo, tel jour, telle heure, tel lieu, aucune fleur jamais ne ressemblera à une fleur précédente, chaque fleur est unique, elle mérite une photographie.

Sur une des petites îles au milieu de l'étang, je vois des sortes de pierres brillantes, aux formes étranges et au bout de quelques minutes je crois distinguer des sculptures de tortues, des petites tortues en bronze, cinq, dix, disposées sur les rochers. Une demi-heure plus tard je frémirai en les voyant bouger, c'étaient de véritables tortues, très paresseuses, demeurant statiques de longues heures au soleil.

Mais la chose la plus extraordinaire dans la jardin Kiyosumi, celle qui va me faire revenir ici très vite je pense, ce sont les pierres sur l'eau, les isowatari,de grands blocs de pierre aplatis, ovoïdes, disposés les uns à la suite des autres, et qui dessinent un chemin de pierre qui permet de marcher sur les eaux. Il y a deux chemins de pierre, l'un près du rivière en face l'entrée du jardin, l'autre sur la partie opposée, plus long, avec des pierres plus vastes et qui traverse l'étang en dessinant une courbe. Il m'aura donc fallu attendre d'arriver au Japon pour parvenir à marcher sur les eaux, plaisir sans égal.

Je ne sais pas combien de temps j'ai passé dans Kiyosumi Teien, mais quand je sors je suis épuisé et affamé, je prends le premier métro et je rentre manger et dormir.

 

lundi 18 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 12

Pour la première fois je me rends dans les jardins du Palais impérial de Tokyo, le Kokyo, dont une partie, les jardins de l'Est, est ouverte au public. J'ai pris le JR, j'ai suivi les stations que je connais maintenant par cœur et dont l'énumération par le haut-parleur me berce, ligne Chuo : Suidobashi, Ochanomizu, Akihabara, puis changement et ligne Keihintohoku : Kanda, Tokyo Station. Je sors de la gare, je marche dans le quartier Otemachi, entre les grands buildings des banques et des assurances, architecture ultra-moderne de verre et d'acier, puis je traverse Hibya-dori et devant moi il n'y a plus que les douves et les murailles du Palais impérial surplombées par la cime des arbres. J'entre dans les jardins de l'Est par la porte Otemon.

Des grandes allées longent une haute muraille faite de pierres énormes et de teintes différentes, il y a beaucoup de petits pins taillés et de cerisiers qui ne sont pas encore totalement en fleurs. Il fait frais mais avec un grand soleil. Beaucoup de petits arbustes sont signalés comme rares, au pied de l'un d'eux je vois d'écrit sur un panneau que ces arbres sont le symbole de la préfecture de Tokyo. Le symbole de la ville, lui, est depuis quelques années une feuille de Gingko Biloba dont la forme évasée rappelle le T occidental. Le nom lui-même se prononce en redoublant les deux o, de sorte que l'ont entend, par exemple pour les annonces de trains : To-o-kyo-o, et c'est très beau.

Il faut marcher longtemps dans les jardins de l'Est pour approcher des ruines du château d'Edo, où résidaient les shoguns depuis le XVe siècle, puis plus tard l'Empereur Meiji, avant que le feu ne détruise le château à la fin du XIXe siècle. Le feu a tout détruit dans Tokyo, cette ville et le Japon tout entier se sont sans cesse reconstruits, sous les catastrophes naturelles et les bombardements, et aujourd'hui encore en pleine catastrophe nucléaire que tout le monde, et moi le premier, cherche à chasser de ses pensées, le Japon est sans cesse mis à terre et se relève sans cesse. Je suis venu ici aussi pour apprendre comment on peut faire ça, comment on peut ne jamais mourir, toujours renaître ailleurs et meilleur, grand principe du bouddhisme. Dans les jardins du Palais impérial il ne reste donc d'époque que les fondations d'une tour rectangulaire du château d'Edo, on y grimpe par un chemin abrupt et au sommet, sur la plate-forme un petit pin pousse à un des angles, accroché au milieu des pierres du mur, et il surplombe le vide. Au loin se détachent sur l'horizon les buildings du centre de Tokyo, frénésie financière tenue à distance de la vraie Histoire.

Les espaces ouverts de ce jardin sont incroyables, je marche presque seul, quasiment pas de visiteurs, quelques touristes occidentaux, on est ici en plein cœur de Tokyo, la plus grande ville du monde, 38 millions d'habitants, la plus peuplée et la plus étendue, et pourtant l'espace libre semble disponible à profusion, et les pins parasols taillés, les cerisiers aux jeunes fleurs blanches, les pruniers aux fleurs roses elles aussi imminentes, les pelouses, les vastes allées goudronnés, et même l'absence de contrôles de sécurité ou de présence policière visible, tout créé ici les conditions du repos et du soulagement. Je marche très longtemps, je fais plusieurs fois de suite le trajet, et finalement je suis épuisé.

Dans la rame du train du retour à l'appartement, je vois les panneaux d'informations qui défilent sur les écrans de télévision au-dessus des sièges. Les spots de publicité alternent avec les messages d'alerte : telle ligne est stoppée à cause du vent en rafales, telle autre à cause d'un accident de personne, les itinéraires de substitution sont signalés, l'heure de remise en ordre également. On a l'impression que n'importe quoi pourrait bien arriver, cela a déjà été prévu et pris en compte et que l'organisation de la ville ne peut pas être prise en défaut. C'est très sécurisant, on sait où on va, on sait que de toutes façons les choses se passeront bien.

 

dimanche 17 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 11

Aujourd'hui, je m'éloigne de Tokyo pour aller 50 km au sud-ouest, à Kamakura, capitale impériale du Japon au XIVe siècle. J'emprunte le JR, la ligne Yokosuka, couleur bleu (les rames de trains sont peintes aux couleurs de la ligne et heureusement car monter dans le bon train n'est pas si facile). Je retrouve la voix magique des trains JR : quelques secondes avant l'arrivée en station et quelques secondes après le départ, une femme qui me semble très jeune annonce en japonais le nom de la station puis les lignes en correspondance, et je suis amoureux de sa voix. À l'annonce en japonais, succède l'annonce en anglais et la voix enregistrée change de timbre, c'est la même jeune femme mais je ne l'aime plus autant même si son annonce anglaise me renseigne beaucoup plus. Ding-dong, ding-dong, ding-dong, le petit carillon électronique de fermeture des portes retentit. Tous les sons ici ont été étudiés pour ne pas être agressifs, ils sont enfantins, ressemblent à ceux des jouets pour nourrissons, ils adoucissent un peu la brutalité de la vie dans une mégalopole.

Le trajet dure une petite heure, la ligne Yokosuka traverse toute la grande banlieue sans que je vois jamais autre chose que des immeubles et des usines coincées entre des immeubles. Les noms se succèdent, chacun signalant une gare énorme d'interconnexion avec une partie du grand Tokyo, on passe à Shimbashi, à Shin-Kawasaki, à Yokohama qui compte à elle seule 3 millions d'habitants, à Totsuka, à Ofuna, et beaucoup d'autres arrêts. Je suis la progression sur mon plan, je compte les stations une à une.

Je descends à Kita-Kamakura, le dernier arrêt avant la ville même de Kamakura. C'est une gare minuscule, et contre son quai, de l'autre côté des barrières d'un passage à niveaux, se trouve l'entrée du temple bouddhiste Engaku-ji, un des cinq temples sacrés de Kamakura.

J'entre dans Engaku-ji. Un chemin avec des escaliers monte le long d'une colline entre des bâtiments traditionnels qui abritent les lieux de culte bouddhiste. Il y a ici deux trésors nationaux du Japon : une des dents du Bouddha et la Grande cloche. Ici, j'ai un sentiment de sérénité et liberté que je n'ai jamais ressenti dans les lieux catholiques, ici aucune soumission à quelque chose de supérieur, ici l'homme est l'égal de lui-même. Au fond du temple se trouve un cimetière, il est gardé par un vieil homme au visage sévère qui en interdit l'entrée aux touristes, mais je lui dis quelques mots en japonais et il s'illumine et me laisse passer avec empressement. Je gravis les étages du cimetière construit en terrasses, puis je marche entre les tombes. Devant moi la colline, à ma gauche les grands bambous, derrière moi les bâtiments du temple et les grands cyprès. Il y a beaucoup de silence et beaucoup d'oiseaux, le soleil est puissant malgré des nuages pommelés qui avancent sur le ciel, venant de la terre, allant vers l'océan.

Quand je ressors du temple Engaku-ji, le vent se lève. Je reprend le train sur le quai devant le temple, je descends à la station suivante. Kamakura est une petite station balnéaire étrange, elle n'est ni vraiment touristique, ni vraiment une ville entière. Il y a sept siècles Kamakura était la capitale impériale, comme l'a été Kyoto, comme l'est Tokyo depuis 1868, et on a l'impression qu'il reste quelque chose d'aristocratique, de différent, de secret, de puissant, dans ces rues. Beaucoup de magasins raffinés, alimentation, habillement, parfois les enseignes arborent des noms français, c'est étrange. Je cherche un musée dont j'avais noté le nom, j'aborde des adolescents pour demander ma route, je leur parle en anglais, ils me demandent d'où je viens, je leur dis Furansu, France, et aussitôt ils me parlent en français, ils ont suivi les cours de l'Institut français, décidément. Ils m'accompagnent jusqu'à la porte du musée, - Arigato - Je vous en prie.

Je voudrais voir la mer, je ne l'ai pas encore vue à Tokyo, il faut aller trop au sud de la mégalopole, changer plusieurs fois de métro, je voudrais voir cette mer parce que c'est un océan et pas n'importe lequel, pas celui que je connais et que je vois quand je veux à Bordeaux, pas l'Atlantique, mais l'océan Pacifique, celui qui relie la Californie à la Chine et le Chili au Japon, celui qui abrite la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie. Je cherche des panneaux indiquant la direction de la plage, quelque chose, un pictogramme, une indication en anglais, mais rien, je tourne en vain, je ne trouve pas la mer. Je regarde finalement le plan, bien, il faut suivre une immense allée, avec à une extrémité un sanctuaire shinto et à l'autre extrémité l'océan. Je marche, le temps se couvre, il commence à faire plus frais, en quelques minutes une tempête parait s'annoncer. Le long de l'avenue il n'y a plus que des grands immeubles de vacances isolés les uns des autres, la proximité de la mer n'attire pas les habitants, peut-être est-ce la menace des raz-de-marée, je ne sais pas.

Enfin, j'arrive sur le front de mer, une route le longe, mais peu de bâtiments ont été construits devant la plage. Je vois de grands panneaux mettant en garde contre les tsunamis, les raz-de-marée, avec un pictogramme à fond jaune contenant une vague noire. Un plan de la ville indique des zones rouges, près de l'eau, et des zones vertes, plus en retrait de la côte. Il est précisé en anglais que dès que les sirènes se déclenchent, il faut fuir le plus vite possible et aller en zone verte. Je me souviens de ce qui s'est passé en 2011 dans le Tohoku, il y a un an presque jour pour jour, 30.000 morts en quelques secondes, j'ai une pensée pour tous ces disparus. La menace est réelle, et actuelle. Au loin devant moi, au bout d'une longue bande de sable, je vois l'océan Pacifique, mais il me semble soudain inquiétant.

J'ai faim, je reviens sur mes pas, j'entre dans une supérette, j'achète une sorte de brioche vendéenne énorme, je repars, je marche vite, je dévore mon goûter en marchant. Le vent est maintenant puissant, très froid, je sens quelques gouttes. J'accélère encore le pas, et soudain, un grand choc, je n'ai plus rien dans les mains, je lève les yeux, un aigle s'éloigne avec mon goûter. Des amis m'ont dit le soir, au retour de Kamakura, que ce devait être plutôt un corbeau, que les corbeaux se battent souvent avec les touristes affamés, qu'ils les dépouillent, mais moi je me souviens très bien avec vu une sorte de buse, au plumage clair, et pas un corbeau noir ni un goéland blanc.

Maintenant il se met à pleuvoir à grosses gouttes, j'ai encore faim, j'en ai marre, je vais directement à la gare, je décide de rentrer chez moi, à Tokyo. Je reviendrai à Kamakura demain ou après-demain et cette fois je mangerai sous un toit.

 

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