CE MÉTIER DE DORMIR

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samedi 6 février 2010

Rencontre le 13 février à la bibliothèque du Grand Parc (Bordeaux)

Pour les lecteurs intéressés, je serai le samedi 13 février à 17h30 à la bibliothèque municipale de Bordeaux (Grand Parc), à l'invitation de Dominique Dat et ses collègues bibliothécaires.

Je répondrai aux questions de Jean-Paul Brussac (librairie Olympique) autour de mes deux derniers livres, L'homme pacifique et Je suis une surprise, et je ferai une petite lecture.

jeudi 4 février 2010

Transmission (à propos de Discours Parfait)

J'ai une dette éternelle envers Philippe Sollers : celle de m'avoir ouvert la porte de la bibliothèque.

On est en 1987, je n'ai lu quasiment aucun livre, si ce n'est Montaigne qui m'a fasciné. Les auteurs classiques, dans ma vision d'alors c'est l'enfermement scolaire, la lourdeur, la tristesse, la poussière, etc. Je ne lis pas de livres mais je lis le journal, or chaque mois dans "Le Monde des livres" Philippe Sollers publie un article autour de la réédition d'un auteur classique; il y démontre que ce que cet auteur a écrit a bouleversé la société, a changé la vie, et il cite, il donne à entendre la voix profonde de l'auteur. Ces textes classiques qu'il présente sont les mêmes que ceux que j'avais essayé de lire au lycée, ce sont les mêmes mais ce ne sont plus les mêmes. Sollers m'ouvre les yeux, il m'offre les clés de cette bibliothèque que l'école avait verrouillée; sans ses articles du Monde, je n'aurais jamais rien lu et jamais rien su, je serais resté mort.

Ces articles ont été regroupés en 1994 dans La Guerre du Goût, suivi en 2001 d'Éloge de l'infini. Aujourd'hui, voici la suite : Discours Parfait (Ed. Gallimard, 928 p., 29,90 €), qui contient les articles publiés chaque mois, désormais dans Le Nouvel Observateur, mais aussi des textes sur les peintres (Picasso, Van Gogh, Bacon), les musiciennes (Cécilia Bartoli), et de longs entretiens sur l'Art et la philosophie, notamment avec Yannick Haenel et François Meyronnis.

Ce qu'a fait Sollers avec ces textes, c'est un exercice de transmission à destination des jeunes générations, c'est la prépartion d'une Renaissance qu'il théorise dorénavant explicitement dans la préface de ce nouvel opus. La Guerre du Goût, Éloge de l'infini et Discours Parfait forment le sésame, c'est l'encyclopédie portative de la littérature mondiale, lisez-les.

Extraits :

"À l'opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l'Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d'une Renaissance, à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit." (...)

"On oublie trop vite que Céline est un grand écrivain comique, parfois terrifiant, certes, mais profondément comique. Si vous en doutez encore, lisez ses Entretiens avec le professeur Y, à mourir de rire, comme du meilleur Molière." (...)

"Vous vous frottez les yeux, vous relisez ces phrases. Mais oui, aucun doute, elles sont là." (...)

"C'est vrai : les grands écrivains ne devraient pas mourir. D'ailleurs, ils ne meurent pas, ils se prolongent les uns les autres, ils viennent au secours de celui qui respire encore dans ce monde de fous (les « secours » de Proust : Saint-Simon, Nerval, Baudelaire). Mégalomanie ? Oui, mais ironique : « Je trouvais cruel qu'ils me disent ‘‘il y a longtemps de cela’’, comme si je n'étais pas le centre du monde, comme si les lois universelles m'étaient applicables.»"

samedi 30 janvier 2010

Borges revient dans la Pléiade

Ça y est, c'est officiel : le site de Gallimard annonce la mise en vente des deux volumes de Pléiade d'Œuvres complètes de Jorge Luis Borges pour mars, dans une édition de Jean-Pierre Bernès.

Borges était entré dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1992 (il avait appris et approuvé cette parution de son vivant) mais un conflit avec les ayants droits avait entraîné le retrait de la vente des exemplaires et on ne pouvait plus se procurer ces deux volumes (sauf à les acheter hors de prix sur le marché de l'occasion). Tout va bientôt rentrer dans l'ordre et le catalogue amputé de la Pléiade sera restauré.

lundi 18 janvier 2010

Bordeaux, James Ellroy chez Mollat

Passage de James Ellroy à Bordeaux, venu présenter à la librairie Mollat son dernier livre Underworld USA (Ed. Rivages).

Impressionnant personnage, de grande taille et grande carrure, vif, souple comme un lynx, il ressemble à celui qu'on imagine : un homme qui n'a peur de rien. Avant la rencontre, il a signé son livre dans la librairie : une heure trente à dédicacer debout, devant la file d'attente, poignée de main à chacun, livre tenu à bout de bras et signé au stylo bille à toute vitesse, quelques mots échangés en anglais, Thanks, suivant, et le tout sans sembler fatigué, et avec bonne humeur.

La rencontre s'est ensuite passée devant une salle remplie à ras bord, en compagnie de deux traducteurs (Yves-Charles Granjeat, assisté de Stéphanie Benson) et d'un modérateur (Christophe Dupuis). Humour à froid presque permanent et quelques grands rires, énorme présence, il a répondu patiemment aux questions du modérateur puis a ensuite longuement échangé avec le public, le tout dans une décontraction typiquement américaine. Il a notamment raconté comment il avait travaillé pour ce livre : "J'ai engagé une personne qui a fait pour moi une recherche historique et a accumulé des notes. A partir de là j'ai écrit 200 pages d'autres notes sur l'intrigue, les personnages, l'époque, puis j'ai fait un plan de 400 pages, un plan extrêmement détaillé. Une fois que j'ai mon plan je sais comment l'histoire va bouger."

Concernant l'attaque de fourgon blindé au début du livre, il a plaisanté : "Je n'ai le droit qu'à une seule attaque de fourgon blindé par ouvrage ! sinon, après, on dilue."

Ellroy a insisté sur sa concentration sur le travail : "Je ne lis pas, je n'ai pas d'ordinateur, pas de téléphone portable, je vis dans un total isolement." Sinon il ne pourrait pas écrire car "le monde qui nous entoure est trop stimulant."

Il a ajouté : "J'ai un don, une vision monomaniaque, ce qui me permet de rester concentré de façon très efficace." Il a aussi confié qu'il ne lisait pas de fiction : "Je ne plaisantais pas quand je disais que je ne tiens pas compte du monde. Je suis comme un chien attaché à son bureau." Et aussi : "Je n'écris pas la nuit, j'écris le jour. Je me lève, je prends deux cafés très forts et j'écris à la main sur un bloc-notes, puis une secrétaire (toujours la même depuis 27 ans) tape à la machine."

Répondant à une question sur l'inspiration, James Ellroy a encore dit : "Je dois remercier l'histoire américaine et l'histoire de Los Angeles qui ont été très généreuses avec moi. Dieu m'a confié une mission : réécrire l'histoire américaine et l'histoire de Los Angeles à ma manière."

Le podcast de la rencontre, ainsi qu'une vidéo, sont en ligne sur le site de Mollat.

vendredi 15 janvier 2010

Érasme (chronique de janvier)

J'avais arrêté d'écrire mes chroniques mensuelles de nouveautés en mars 2008, pour cause de journées pleines.

J'ai fouillé et j'ai retrouvé un peu de temps, suffisamment pour me pencher chaque mois sur un texte classique (ou appelé à devenir tel) paru récemment. Ce mois de janvier, on recommence donc avec une nouvelle édition de l'Éloge de la folie, d'Érasme (Ed. Le Castor Astral *).

(* Voir la présentation du livre sur le site de l'éditeur)

jeudi 7 janvier 2010

Hommage aux correcteurs

Long et bel article d'Édouard Launet dans Libération de ce matin à propos du travail des correcteurs d'épreuves, particulièrement dans les maisons d'édition.

C'est une des choses qui m'ont le plus impressionné en arrivant chez Gallimard : le soin apporté à la correction. Le lecteur-correcteur qui s'est occupé de L'homme pacifique l'avait lu et compris vraiment en profondeur et m'a fait des propositions que j'ai à peu près toutes acceptées. Il m'a aussi forcé (mais j'avais toujours le dernier mot) à trouver des solutions à de vrais problèmes de logique et de syntaxe. Et ensuite, la correctrice des épreuves a également été parfaite, j'ai tout validé à une seule exception près.

Donc, comme auteur, oui, vraiment : hommage aux correcteurs, indispensables passeurs de nos textes, et aussi : solidarité avec leurs revendications sociales.

vendredi 1 janvier 2010

Ouverture faite dans un lieu fermé pour y entrer et en sortir - par François Bon

("Vases communicants" entre le Tiers Livre et ce blog : ce 1er janvier j'écris chez François Bon et il écrit chez moi).


Cet homme peignait des portes. Combien de portes on a en soi ? On peut en faire l’inventaire, jusque-là on ne s’éloigne pas du livre des livres, le petit livre pâle qui fait partie de l’atelier. Il y a l’ensemble des portes qu’on a franchies – l’inventaire en est simple, on peut suivre l’ordre chronologique, lieux où on a vécu, lieux où on se rendait, depuis les lieux où on vivait. On peut (et toujours en suivant le petit livre pâle et usé) travailler par séries : maisons, appartements, portes extérieures, portes intérieures, lieux publics, écoles, employeurs. On peut les affecter de coefficients affectifs  : portes qu’on a eu plaisir à franchir, portes qu’on a franchies si souvent mais avec indifférence, portes qu’il nous ennuyait de rejoindre. Cet homme qui peignait des portes les peignait ordinaires  : et c’est cela qui était fort, bien sûr on ne savait pas ses modèles – si même il avait eu besoin d’un modèle – mais c’était comme de les reconnaître. Bien sûr, cette porte, vous la saviez dans votre histoire, tel escalier, tel étage, et pas moyen de se tromper – alors on revoyait tout, on se souvenait de tout. Lui, qui peignait, vous parlait de peintres qui eux d’abord s’étaient contentés de portes. Il y en a dans Hopper (et même, vous racontait-il, lors de son séjour dans Paris tout bruissant des premières audaces de Picasso, lui Hopper peignant obstinément sa porte de palier). Il y en a dans Munch, et il vous racontait ce long bâtiment, tout au bord d’une ville elle-même au bord de la mer, et violente, dont Jacques Villeglé, pour faire mémoire, avait demandé à chaque habitant de lui remettre – telle qu’elle était dans le quotidien – leur porte de cuisine. « Tu aurais vu, disait le peintre, tu aurais vu... » Est-ce qu’on est dépositaire de même façon des portes extraordinaires  ? Il y a les pays où on vit sans portes. Même chez nous : en plein coeur du marais poitevin de tes grands-parents maternels, avais-tu expliqué au peintre, cette maison d’architecte très moderne et conçue pour préserver l’intimité des pièces et circulations même sans aucune porte intérieure, et du verre vers le dehors. « Non, ça ne marchera pas, avait répondu le peintre, ça ne peut pas prendre.... » On se souvient, dès qu’on cherche, des portes au Japon, des portes en Martinique, des portes à Moscou ou bien, tiens, les entrées solennelles des édifices à New York. Dans le petit livre pâle, il est fait état des livres où une porte tient un si grand rôle : le rêve, au centre de gravité du Procès de Kafka. La porte dans le mur de H.G. Wells, les portes qui surgissent d’une pièce à l’autre dans le Golem de Meyrink, ou la transition mystique qu’est Le Seuil de Borges. « Ne va pas chercher des choses extraordinaires, disait le peintre, reste dans le proche, le plus proche – c’est le temps sur quoi il importe d’ouvrir... » On avait discuté longtemps, dans cette fin d’après-midi, pour que je puisse écrire ensuite mon texte. Dans son atelier, les portes reconstituées se multipliaient, hérissées, jusque dans la pénombre : un ancien garage, avec encore l’odeur de pneus et d’huile, qu’il avait investi. Pousser une illusion de porte qui donne pourtant sur la même pièce où on est, porte sur rien, est-ce que ce n’est pas déjà le travail du rêve ? Comment il en était venu à peindre des portes ? Eh bien non, justement, il n’avait rien peint avant. Sa première peinture avait été une porte, et rien d’autre n’avait jamais provoqué pour lui le désir de peindre, ou son obligation secrète. On évoquait des portes plus étranges : pour moi cette mince porte de bois, en haut de cet escalier de travers, mais qui rejoignait tout un domaine interdit, où même bien plus tard on n’entrait pas sans crainte, et qui communiquait par une autre porte, celle-ci artificielle, parce que le mur avait été percé dans ce but, avec l’autre partie de la maison, et qu’on pouvait repartir directement sur le dehors par l’autre porte, tout là-bas. « Est-ce qu’on fait jamais attention à une porte, disait le peintre, à moins qu’elle grince, qu’elle bloque ? » Je me souvenais tout d’un coup de ces portes molletonnées de cuir, qui étaient à la mode chez les notaires, ou pour le bureau des proviseurs, portes du secret. Ou de telle porte qu’on revoyait si bien, explorant telle maison vide, et qui restait obstinément fermée, interdite, quand le reste des pièces était abandonné aux visiteurs de passage. Puis les portes de la ville, ce qu’une ville répète, à ses jonctions extérieures, des portes qu’elle enferme. « Tu revois cette bicoque, moitié château, en surplomb du virage de l’autoroute, juste avant le pont ? Murée si longtemps. Ils l’ont démolie, et moi dans l’air je vois encore la silhouette, en négatif, en transparence... » On n’aime pas les portes murées. On peut faire un récit de murer une porte : j’avais parlé de La Grande Bretèche au peintre, et j’en avais parlé dans mon texte, comme des portes si banales d’Edward Hopper. Pendant un temps, j’en photographiais souvent, des portes. C’était banal, au fond, et on connaît cette série d’affiches, à vendre dans les boutiques de tourisme, avec quarante portes en miniature de Rome, Prague ou Paris. J’ai demandé au peintre combien il en avait réalisé, de portes, et si vraiment elles étaient toutes différentes – il m’a regardé d’un air étonné : « Pourquoi faire, différentes ? » On a évoqué les portes vitrées, les démontages de portes, les portes forcées. L’attente devant les portes : on sonne, ça ne répond pas, on sait que quelqu’un est dedans, alors on attend. De longues minutes après, à nouveau on sonne, à nouveau on attend. Quelquefois, c’est simplement que le quelqu’un n’y est pas, qu’on s’imaginait tout cela. Moi, ce qui m’intéressait, après m’être perdu dans l’ancien garage, où le peintre installait ses portes – vraiment, des portes tout ordinaires –, c’était les portes qui se répètent. Une expression idiote, et je m’en suis excusé. On venait de parler de fausses portes. Portes pour le fond de scène au théâtre, à jardin ou à cour, et peintes d’un côté seulement. Ou bien, là c’est moi qui l’évoquais, ces portes sur châssis, dans les vieux studios de fiction et feuilleton, à la radio, pour permettre les bruitages, l’arrivée, la porte familière ou la porte claquée, la façon qu’on aurait aussi pour ce geste si simple, frapper, et la symbolique qu’il transporte. On pourrait imaginer tout un récit qui soit ne décrire qu’une seule porte, et peu importe ce qu’elle soit, ni dans quel sens qu’on la franchisse. Ou bien : un homme s’en irait avec sa porte. On garderait pour toute sa vie, n’importe où qu’on habite, la même porte qu’on y réinstallerait (on le fait bien des lits). Puis portes sas, portes souterraines, portes de coffre-forts, portes épaisses, blindées, anti-feu, verrouillées, portes de décontamination, portes d’ascenseur, de four funéraire, d’hôpital, de bloc opératoire, de prison, et cellule, et celles où on attend mains contre le corps pendant qu’ils déclenchent à distance, portes de wagons de chemin de fer, train lancé dans la nuit et tous ces bruits. « Portes qui se répètent », j’avais dit au peintre : couloirs d’internat. Couloirs dans les immeubles. Corridors d’hôtel et leurs labyrinthes. Longues enfilades dans les bateaux et la durée spéciale qu’est un voyage en bateau. Et puis les portes qui se répètent dans les rêves (« Ah oui, j’avais dit, cela je l’ai fait pratiquer en atelier d’écriture : à partir du Loup des Steppes, de Herman Hesse, une porte poussée et vous voilà face à une scène très précise de votre vie, et vous fuyez, vous allez plus loin, tentez la prochaine porte, et c’est encore une scène pour vous plus insoutenable, dans sa banalité même.  »). Il avait sursauté, le peintre, qui rêvait : « Voilà, il avait dit, les portes qu’on voit dans les rêves. Je voudrais peindre une porte, celle qui ouvre dans le rêve : mais un rêve s’encombre-t-il de portes  ? »

François Bon

(Photo François Bon, DR)

Bonne année 2010

Meilleurs voeux à tous, je vous souhaite le meilleur en 2010.

Que cette nouvelle année vous apporte de la lecture, de la lecture, et encore de la lecture. Et pour les pauvres galériens qui partagent le sort d'écrivain : de l'écriture, que les histoires se tissent et qu'elles tiennent debout, et que le livre se publie rapidement, et qu'il y ait un petit peu d'argent au bout (quand même). Bonne année 2010 ! *

* Et le rêve serait de pouvoir faire comme Georges Perec : envoyer à tous ses amis des voeux sous la forme d'un tiré à part inédit.

dimanche 27 décembre 2009

Bilan 2009

Fin décembre c'est le moment de faire le bilan de l'année : y a-t-il eu du neuf en 2009 ?

"Une année de fou et malgré tout je suis toujours vivant" (Carnet), oui. Une année commencée à Venise, j'ai hâte d'y retourner, puis la publication coup sur coup de deux romans dont enfin mon premier livre chez Gallimard.

Beaucoup de voyages, beaucoup d'émotions qui se sont succédées, et ça a continué jusqu'à ce mois de décembre. Et aussi des avancées significatives dans mon travail avec l'écriture d'un texte important qui, le moment venu, succèdera à L'homme pacifique (patience).

Sans oublier, côté site web, le début de la mise en ligne de mes manuscrits non publiés, articles parus en revue, contributions à des ouvrages collectifs, petits livres épuisés et autres raretés, mise en ligne qui se poursuivra en 2010, le temps de relire, corriger et faire les mises en page.

jeudi 10 décembre 2009

L'effet Mondrian (à propos de La montée des Couardes)

Arrivée inattendue d'un petit objet puissant : La montée des Couardes de Claude Chambard (Ed. Contre-Pied, 25 p., 4 €).

Claude Chambard a déjà publié une dizaines de livres, dont en 2002 et 2004 les superbes La vie de famille et Ce qui arrive (Ed. Le Bleu du ciel). La montée des Couardes est un extrait de la suite de ces livres dont l'ensemble s'intitule Un nécessaire malentendu.

Ce livre est un monologue autour de l'enfance et la jeunesse, mais concentré dans un souffle, une langue rapide, cumulative, une phrase dans laquelle les "et" ont cédé leur place aux "&" anciens, empreinte de Chambard devenue familière pour ses lecteurs. Large vision, amplitude de la pensée, profondeur, précision, multitude de scènes hallucinées et rémanentes pour le lecteur. On comprend pourquoi Mondrian a choisi de s'inviter dans ce livre (mais si).

Extraits :

"Je suis un grand malade, un interprète perplexe, un faisceau d'ignorance qui n'exige rien, ou plutôt si, tout de même, un espace sur terre où marcher sans boussole, marcher comme si j'étais une tribu de quatre ou cinq mille hommes, sans autorité, sans guerre, une tribu raffinée où je pourrais vivre à mon aise." (...)

"À six ans, j'arrête de rire, je baisse ma tête, je regarde le mur indifférent, je supplie Grandpère, je mords la poussière, je ne me mélange pas, je ne m'habitue pas, pour toujours." (...)

"Si mon écorce est attaquée, si elle est polluée de gale, si j'échoue, quelle pauvreté, mais aussi pauvre que l'on me jette, je gagnerai oui, tellement oui le souffle, le souffle & si en effet, j'échoue, je ne serais pas le plus mauvais, ni le plus doux."

lundi 7 décembre 2009

Bordeaux, Marie Ndiaye chez Mollat

Retour pour quelques heures en Gironde pour Marie Ndiaye, venue à la librairie Mollat présenter son dernier roman et Prix Goncourt 2009, Trois femmes puissantes (Ed. Gallimard).

Énorme affluence, des dizaines de lecteurs sont restés en bas dans la rue, et lorsque Marie Ndiaye monte sur l'estrade pour s'asseoir devant le micro, la salle applaudit spontanément, cela faisait longtemps que je n'avais pas vu ça chez Mollat, hommage bordelais à cette grande lauréate du Goncourt, dans la lignée des Proust, Gracq, Modiano, Duras, ou Echenoz.

Étonnante retenue, discrétion, timidité jusqu'au retrait, de Marie Ndiaye, ne sachant pas quoi dire de ses livres, essayant de répondre aux questions érudites, précises, très pertinentes de Dominique Rabaté (auteur d'une étude sur elle aux Éditions Textuel). Elle semble signifier en permanence : j'ai tout dit dans mes livres, regardez ma prose, écoutez-la. Et précisément l'entretien ne démarre vraiment que quand elle est interrogée sur son style, son outil, cette voix supérieure qui est la sienne depuis son premier livre, sa "phrase". J'ai noté ce qu'elle a dit à ce moment-là : "On est censé comme écrivains être les meilleurs connaisseurs de ce qu'on a fait, ce qui n'est pas le cas : on n'est pas soi-même son exégète, son commentateur, on n'a pas réfléchi sur la lecture qu'on a fait de son propre livre."

Parlant de sa phrase, l'auteur d'Autoportrait en vert dit encore : "J'accepte maintenant une certaine simplification de la phrase sans avoir peur qu'elle en soit plus pauvre, ou moins subtile, ou moins belle. Plus jeune, il me semblait que la complexité et le rythme d'une phrase tenait à sa longueur et à sa difficulté syntaxique, maintenant ce n'est plus le cas, j'accepte de travailler sur une matière syntaxique plus pauvre en essayant d'en extraire tout ce que je peux."

Marie Ndiaye a terminé en disant qu'elle n'avait pas encore de nouveau roman en cours mais qu'elle était en train de travailler sur une pièce de théâtre, qu'elle alternait les deux, roman, théâtre, pour respirer.

L'intégralité de la rencontre est disponible en podcast sur le site de Mollat.

 

À noter que Marie Ndiaye ne s'est pas exprimée ce soir sur l'attaque affligeante, absurde et malsaine, lancée contre elle par un parlementaire de droite (auquel elle avait d'ailleurs déjà répondu en maintenant sa condamnation de la politique sarkozyste).

samedi 28 novembre 2009

L'homme pacifique est aussi numérique

Eden-Livres, la plateforme de livres électroniques de Gallimard, vient de mettre en vente la version numérique de L'homme pacifique.

L'ouvrage est disponible aux formats PDF (8,50 €) et ePub (9,00 €), via les sites ePagine ou Immateriel. On peut lire les 22 premières pages en ligne sur le feuilletoir.

Je suis ravi que ce livre puisse dorénavant être acheté à la fois en version papier et en version numérique. J'aimerais que tous mes livres, et plus généralement tous les nouveaux livres publiés en librairie, soient disponibles sous ces deux formats, papier et numérique, au choix *.

* Et le rêve serait même de pouvoir acheter les livres sous trois formats : papier, numérique, audio lu par l'auteur.

vendredi 27 novembre 2009

Un journal intime de Arvin Sloane

En fouillant dans mes vieux projets de textes, je découvre qu'en 2007 j'avais envisagé d'écrire un hypothétique journal intime de Arvin Sloane, le méchant de la série télévisée Alias.

Alias, diffusée sur la chaîne américaine ABC, a connu 5 saisons (entre les années 2001 et 2006), c'est une série de JJ Abrams (qui fera ensuite la plus excellente encore série Lost également sur ABC*). Alias est l'histoire de Sydney Bristow (jouée par Jennifer Garner), espionne agent double.

La série est bourrée d'invraisemblances mais les bizarres liens familiaux de l'héroïne sont très intéressants (un père adoptif, un père biologique supposé mort, une mère biologique supposée morte, une soeur dont elle ignorait l'existence, etc).

Le méchant de la série, et le tout premier père adoptif de Sydney quand elle est née (mais ça aussi elle l'ignore), est Arvin Sloane (joué par Ron Rifkin, photo ci-dessus). Il dirige un service secret clandestin, c'est un homme du mensonge, manipulateur, traître, tacticien, sans aucun scrupule et qui n'hésite pas à faire assassiner ceux qui lui font obstacle (y compris le petit ami de Sydney, c'est la scène fondatrice de la série), il garde des centaines de secrets, y compris sur sa vie privée (sa santé, par exemple), il possède une immense culture et aussi une immense fortune qu'il utilise pour recueillir les objets mystérieux créés au XVe siècle par un savant et prophète qui ressemble à Léonard de Vinci, objets qui une fois réunis construiront une machine capable de donner la vie éternelle et/ou de voyager dans le temps.

L'idée qu'un personnage aussi dissimulateur que Arvin Sloane puisse tenir un journal intime me plaisait. Finalement, j'ai abandonné le projet, je n'étais pas capable d'écrire ce qu'il pensait.

 

* Cette année, la série télé vedette de ABC c'est V, une version améliorée de la série de science-fiction du même nom de 1983.

vendredi 20 novembre 2009

Bordeaux, Gwenaëlle Stubbe au festival Ritournelles

Superbe lecture de Gwenaëlle Stubbe ce midi au Molière-Scène d'Aquitaine pour la dernière journée du festival Ritournelles.

Grand exercice de performance, lecture appuyée mais sans affectation, légèreté continuelle, musique et modulation, gestuelle totale (bras comme des hirondelles), et surtout un vrai texte, une littérature, une pensée, le tout incarné avec un immense humour communicatif, une présence souveraine de l'auteur et une grande proximité.

On peut découvrir Gwenaëlle Stubbe avec un texte disponible sur Publie.net, il y a aussi plusieurs de ses lectures sur ARTE Radio et un livre est à paraître chez POL dans les prochains mois.

Ritournelles se terminait ensuite avec une performance de Sabine Macher. Hier jeudi, à la même heure et au même endroit, Michel Butor était invité et un ami en qui j'ai toute confiance m'a rapporté que ça avait été un grand moment. Ritournelles 2009 aura été un excellent millésime.

mardi 17 novembre 2009

Participations aux ouvrages collectifs

Parution simultanée, fin novembre, de plusieurs contributions.

La revue numérique D'ici là publie mon "Encre noire" qui partage le sommaire avec des textes de notamment Arnaud Maïsetti et Emmanuel Tugny.

Les Éditions Le Festin ont demandé à 50 auteurs de raconter les Lumières du Sud-Ouest. Ma contribution parle de la ville où je vis actuellement, ce qui donne "Bordeaux est une drogue", texte qui se mêle à ceux de notamment Fred Léal et Laurent Mauvignier.

Dans le petit volume Un livre, publié par la librairie Olympique pour fêter ses 20 ans, un texte intitulé "Mon premier livre", à côté d'autres contributions, notamment de Valérie Rouzeau et André Velter.

Sans oublier une autre participation aux ouvrages collectifs : le texte sur "Saint-Pierre-et-Miquelon" pour l'exposition Œuvres vives de Vincent Leray, maintenant en ligne avec en bonus une lecture audio du texte, et là encore c'est un plaisir de partager le sommaire avec notamment Chloé Delaume et Eric Pessan (qui dans l'exposition fait escale à BX, Bordeaux).

(Photo : têtes de statuettes grecques)

jeudi 12 novembre 2009

Bordeaux, "Lisez Hélène Bessette !" au festival Ritournelles

Rencontre "Lisez Hélène Bessette !" (l'injonction est de Marguerite Duras) à la Bibliothèque Mériadeck, dans le cadre du festival Ritournelles, en compagnie de Laure Limongi, son éditrice chez Laureli/Léo Scheer, Julien Doussinault, son biographe, Fred Léal auteur et lecteur de Bessette, et Noëlle Renaude, dramaturge.

L'occasion de découvrir Hélène Bessette, une auteur soutenue en son temps par Queneau, Duras, Sarraute, avant de tomber dans l'oubli au milieu des années 1970. Elle est décédée en 2000. Elle a publié treize livres de son vivant, notamment MaternA en 1954.

Passionnantes discussions décrivant l'oubli et la renaissance éditoriale d'un écrivain : la disparition un à un des soutiens de l'auteur, éditeurs, journalistes, puis son isolement, son décès et le désintérêt des héritiers, avant qu'arrive la transmission par un collègue auteur, un des derniers qui l'ait rencontrée et la lise encore, en l'occurrence ici le poète Claude Royet-Journoud, qui rachète les derniers livres de Bessette et les offre à ses amis (c'est ainsi que Fred Léal la découvre), parallèlement à la découverte par d'autres de ses livres chez des bouquinistes (Noëlle Renaude la lit comme ça), et au travail d'un universitaire (Julien Doussinault) qui décide de faire un mémoire de fin d'études sur elle, et avant qu'arrive enfin la décision courageuse d'une jeune éditrice de la nouvelle génération (Laure Limongi) de republier ses livres dans la collection Laureli des Editions Léo Scheer.

La rencontre a été ponctuée de lectures par Noëlle Renaude (photo) et Laure Limongi, et d'échanges avec un public au milieu duquel des lecteurs fervents ont spontanément témoigné de leur amour des livres d'Hélène Bessette.

Bordeaux, Sylvie Nève et Claude Chambard au festival Ritournelles

Pause déjeuner à 12h30 autour des "Rêves dans la littérature", avec des lectures de Sylvie Nève et Claude Chambard pour la deuxième journée du festival Ritournelles.

Malgré l'horaire inhabituel, la salle du Molière-Scène d'Aquitaine était pleine. Superbe lecture de Claude, très rapide et très forte, avec un long passage onirique extrait de son beau petit livre Allée des artistes. Grand plaisir également de retrouver la joie de Sylvie Nève qui a lu plusieurs textes, dont un de Proust racontant un rêve et un autre de Freud commentant celui d'une de ses patientes, avant de terminer par un de ses poèmes relatant un incroyable rêve dans lequel apparaissaient Yoko Ono et John Lennon.

lundi 2 novembre 2009

La voie de ma voix

En ce moment, presque tous les jours : prise de son.

J'enregistre la lecture intégrale de Je suis une surprise, paru en mars 2009 aux Éditions Atelier In8. Si possible un chapitre par jour, sans montage, et si on se trompe on recommence la prise.

Curieusement, le plus compliqué n'est pas de prononcer les mots distinctement, ou de lire les phrases assez lentement, mais plutôt d'apprendre à entendre ma vraie voix (au casque) et de savoir comment utiliser cette voix qui est, comme celle de chaque personne, très particulière. Je dois trouver la voie de ma voix.

J'essaie de mettre en pratique les précieuses Recommendations pour lire à haute voix de François Bon ("Savoir ce qu’on lit (ou, encore plus précisément : pourquoi on le lit)". C'est un travail long, très long, c'est vraiment du boulot, mais je crois que ça vaut la peine. Une fois la lecture intégrale du livre achevée, l'ensemble devrait faire environ deux heures. J'en reparlerai le moment venu.

Un extrait du travail en cours, c'est encore un brouillon :

vendredi 23 octobre 2009

La vie grise (à propos de Quand je me deux)

Le nouveau recueil de Valérie Rouzeau est arrivé : Quand je me deux (Ed. Le temps qu'il fait, 112 p., 16 €)

Extraordinaires poèmes à mille sens, à la fois tristes et plein d'espoirs. Raccourcis, amputations, patchworks, carillons, c'est une langue qui en comparaison réduit à presque rien nos pauvres livres de prosateurs. La poésie, c'est vraiment la maîtrise suprême du langage, pouvoir produire l'émotion la plus forte avec le nombre le plus réduit de mots, et Valérie Rouzeau excelle dans ce langage, elle en sublime les bases, car comme elle dit : "...La grand-mère n'est pas l'ensemble des règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue la grand-mère a tout bonnement avalé le loup toutes les grand-mères véritables font cela" (Mes mots des autres).

Et beaucoup d'histoires d'amour aussi dans ce livre, puisque c'est peut-être la seule chose qui vaille d'être écrite. En tout, quarante et un poèmes à lire pour traverser l'automne et l'hiver qui arrivent.

Extraits :

"Le cheval a mangé la rose voici le Prince" (Éden, deux, trois émoi)

(...)

"La mer c'est l'infini et l'amour l'incendie qui brûle les
grands bateaux qui échouent sur les grèves de la RATP je
rentre avec tes pieds"
(Mes mots des autres)

(...)

"Cueillir les roses de la vie
Épines écailles ceci cela
Garnir un bouquet chanceuse moi
Au marché marcheuse sans marmaille"
(Seize the day (Carpe diem))

(...)

"Ne te tourmente pas tu es lancée partie
Mords la vie mords la vie mords la vie mords la vie."
(Trente-deux dents)

 

À noter que Va où (2002), un des plus beaux livres de Valérie Rouzeau, qui était épuisé, vient d'être réimprimé par Le temps qu'il fait, et qu'une édition de poche contenant Pas revoir (1999) et Neige rien (2000) est annoncée prochainement aux Éditions de La Table Ronde.

mardi 20 octobre 2009

Bordeaux, Yannick Haenel chez Mollat

Passage à Bordeaux de Yannick Haenel, venu présenter à la librairie Mollat son nouveau livre, Jan Karski (Ed. Gallimard).

En introduction, Jean Laurenti lui a demandé de parler de la revue Ligne de risque qu'il a fondée avec François Meyronnis : "On a fait cette revue parce qu'on n'est pas loin de penser qu'il y a peut-être plus de littérature dans les grands textes spirituels, comme ceux de la Gnose, que dans tous les romans qui se publient depuis une vingtaine d'années."

Haenel place tout son travail sous le signe de sa propre libération, expliquant : "Dans quelle mesure est-ce que la langue nous libère ? Et est-ce que quelque chose est plus fort que le mal ?"

Il raconte comment l'idée de ce livre lui est venue en 2005 alors qu'il sillonnait les pays de l'Est et terminait l'écriture de son roman Cercle : "J'étais à Varsovie, je m'interrogeais sur le Ghetto, je voulais voir les lieux de la disparition, les rues où le Ghetto de Varsovie avait existé et j'ai alors fait l'expérience de la disparition de la disparition [sic]" (...) Il avait vu le témoignage de Jan Karski dans le film Shoah quelques années avant et précise : "Je voulais faire quelque chose pour Karski."

Parmi les propos d'Haenel, j'ai aussi noté ceci : "Il fallait que j'invente un écrin qui soit de l'ordre de la transmission" (...) "Je voulais sonder le mystère de ce qu'il y a dans un nom, c'est pour cela que j'ai appelé ce livre Jan Karski. Je voulais que des gens entrent dans une librairie et disent : 'Je voudrais Jan Karski'."

Comparant ce roman à ses précédents textes, il explique : "Dans ce livre, je me suis beaucoup dessaisi de moi-même, j'ai arrêté de raconter mes petites histoires."

Revenant sur les attaques de certains qui lui reprochaient de ne pas être historien, Haenel a ces mots : "La fiction est un des régimes possibles d'une certaine vérité. Ce n'est pas parce que c'est un roman que c'est faux."

(Le podcast de la rencontre est à écouter sur le site de Mollat)

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