("Vases
communicants" entre le Tiers Livre et ce blog : ce 1er janvier j'écris
chez François
Bon et il écrit chez moi).

Cet homme peignait des
portes. Combien de portes on a en soi ? On peut en faire l’inventaire,
jusque-là on ne s’éloigne pas du livre des livres, le petit
livre pâle qui
fait partie de l’atelier. Il y a l’ensemble des portes qu’on a
franchies – l’inventaire en est simple, on peut suivre l’ordre
chronologique, lieux où on a vécu, lieux où on se rendait, depuis les lieux où
on vivait. On peut (et toujours en suivant le petit livre pâle et usé)
travailler par séries : maisons, appartements, portes extérieures, portes
intérieures, lieux publics, écoles, employeurs. On peut les affecter de
coefficients affectifs : portes qu’on a eu plaisir à franchir, portes
qu’on a franchies si souvent mais avec indifférence, portes qu’il nous ennuyait
de rejoindre. Cet homme qui peignait des portes les peignait ordinaires :
et c’est cela qui était fort, bien sûr on ne savait pas ses modèles – si
même il avait eu besoin d’un modèle – mais c’était comme de les reconnaître.
Bien sûr, cette porte, vous la saviez dans votre histoire, tel escalier, tel
étage, et pas moyen de se tromper – alors on revoyait tout, on se souvenait de
tout. Lui, qui peignait, vous parlait de peintres qui eux d’abord s’étaient
contentés de portes. Il y en a dans Hopper (et même, vous racontait-il, lors de
son séjour dans Paris tout bruissant des premières audaces de Picasso, lui
Hopper peignant obstinément sa porte de palier). Il y en a dans Munch, et il
vous racontait ce long bâtiment, tout au bord d’une ville elle-même au bord de
la mer, et violente, dont Jacques Villeglé, pour faire mémoire, avait demandé à
chaque habitant de lui remettre – telle qu’elle était dans le quotidien
– leur porte de cuisine. « Tu aurais vu, disait le peintre, tu aurais
vu... » Est-ce qu’on est dépositaire de même façon des portes
extraordinaires ? Il y a les pays où on vit sans portes. Même chez
nous : en plein coeur du marais poitevin de tes grands-parents maternels,
avais-tu expliqué au peintre, cette maison d’architecte très moderne et conçue
pour préserver l’intimité des pièces et circulations même sans aucune porte
intérieure, et du verre vers le dehors. « Non, ça ne marchera pas, avait
répondu le peintre, ça ne peut pas prendre.... » On se souvient, dès qu’on
cherche, des portes au Japon, des portes en Martinique, des portes à Moscou ou
bien, tiens, les entrées solennelles des édifices à New York. Dans le petit
livre pâle, il est fait état des livres où une porte tient un si grand
rôle : le rêve, au centre de gravité du
Procès de Kafka.
La
porte dans le mur de H.G. Wells, les portes qui surgissent d’une pièce à
l’autre dans le
Golem de Meyrink, ou la transition mystique qu’est
Le Seuil de Borges. « Ne va pas chercher des choses
extraordinaires, disait le peintre, reste dans le proche, le plus proche
– c’est le temps sur quoi il importe d’ouvrir... » On avait discuté
longtemps, dans cette fin d’après-midi, pour que je puisse écrire ensuite mon
texte. Dans son atelier, les portes reconstituées se multipliaient, hérissées,
jusque dans la pénombre : un ancien garage, avec encore l’odeur de pneus
et d’huile, qu’il avait investi. Pousser une illusion de porte qui donne
pourtant sur la même pièce où on est, porte sur rien, est-ce que ce n’est pas
déjà le travail du rêve ? Comment il en était venu à peindre des
portes ? Eh bien non, justement, il n’avait rien peint avant. Sa première
peinture avait été une porte, et rien d’autre n’avait jamais provoqué pour lui
le désir de peindre, ou son obligation secrète. On évoquait des portes plus
étranges : pour moi cette mince porte de bois, en haut de cet escalier de
travers, mais qui rejoignait tout un domaine interdit, où même bien plus tard
on n’entrait pas sans crainte, et qui communiquait par une autre porte,
celle-ci artificielle, parce que le mur avait été percé dans ce but, avec
l’autre partie de la maison, et qu’on pouvait repartir directement sur le
dehors par l’autre porte, tout là-bas. « Est-ce qu’on fait jamais
attention à une porte, disait le peintre, à moins qu’elle grince, qu’elle
bloque ? » Je me souvenais tout d’un coup de ces portes molletonnées
de cuir, qui étaient à la mode chez les notaires, ou pour le bureau des
proviseurs, portes du secret. Ou de telle porte qu’on revoyait si bien,
explorant telle maison vide, et qui restait obstinément fermée, interdite,
quand le reste des pièces était abandonné aux visiteurs de passage. Puis les
portes de la ville, ce qu’une ville répète, à ses jonctions extérieures, des
portes qu’elle enferme. « Tu revois cette bicoque, moitié château, en
surplomb du virage de l’autoroute, juste avant le pont ? Murée si
longtemps. Ils l’ont démolie, et moi dans l’air je vois encore la silhouette,
en négatif, en transparence... » On n’aime pas les portes murées. On peut
faire un récit de murer une porte : j’avais parlé de
La Grande
Bretèche au peintre, et j’en avais parlé dans mon texte, comme des portes
si banales d’Edward Hopper. Pendant un temps, j’en photographiais souvent, des
portes. C’était banal, au fond, et on connaît cette série d’affiches, à vendre
dans les boutiques de tourisme, avec quarante portes en miniature de Rome,
Prague ou Paris. J’ai demandé au peintre combien il en avait réalisé, de
portes, et si vraiment elles étaient toutes différentes – il m’a regardé d’un
air étonné : « Pourquoi faire, différentes ? » On a évoqué
les portes vitrées, les démontages de portes, les portes forcées. L’attente
devant les portes : on sonne, ça ne répond pas, on sait que quelqu’un est
dedans, alors on attend. De longues minutes après, à nouveau on sonne, à
nouveau on attend. Quelquefois, c’est simplement que le quelqu’un n’y est pas,
qu’on s’imaginait tout cela. Moi, ce qui m’intéressait, après m’être perdu dans
l’ancien garage, où le peintre installait ses portes – vraiment, des
portes tout ordinaires –, c’était les portes qui se répètent. Une
expression idiote, et je m’en suis excusé. On venait de parler de
fausses portes. Portes pour le fond de scène au théâtre, à jardin ou à
cour, et peintes d’un côté seulement. Ou bien, là c’est moi qui l’évoquais, ces
portes sur châssis, dans les vieux studios de fiction et feuilleton, à la
radio, pour permettre les bruitages, l’arrivée, la porte familière ou la porte
claquée, la façon qu’on aurait aussi pour ce geste si simple,
frapper,
et la symbolique qu’il
transporte. On pourrait imaginer tout un récit
qui soit ne décrire qu’une seule porte, et peu importe ce qu’elle soit, ni dans
quel sens qu’on la franchisse. Ou bien : un homme s’en irait avec sa
porte. On garderait pour toute sa vie, n’importe où qu’on habite, la même porte
qu’on y réinstallerait (on le fait bien des lits). Puis portes sas, portes
souterraines, portes de coffre-forts, portes épaisses, blindées, anti-feu,
verrouillées, portes de décontamination, portes d’ascenseur, de four funéraire,
d’hôpital, de bloc opératoire, de prison, et cellule, et celles où on attend
mains contre le corps pendant qu’ils déclenchent à distance, portes de wagons
de chemin de fer, train lancé dans la nuit et tous ces bruits. « Portes
qui se répètent », j’avais dit au peintre : couloirs d’internat.
Couloirs dans les immeubles. Corridors d’hôtel et leurs labyrinthes. Longues
enfilades dans les bateaux et la durée spéciale qu’est un voyage en bateau. Et
puis les portes qui se répètent dans les rêves (« Ah oui, j’avais dit,
cela je l’ai fait pratiquer en atelier d’écriture : à partir du
Loup
des Steppes, de Herman Hesse, une porte poussée et vous voilà face à une
scène très précise de votre vie, et vous fuyez, vous allez plus loin, tentez la
prochaine porte, et c’est encore une scène pour vous plus insoutenable, dans sa
banalité même. »). Il avait sursauté, le peintre, qui rêvait :
« Voilà, il avait dit, les portes qu’on voit dans les rêves. Je voudrais
peindre une porte, celle qui ouvre dans le rêve : mais un rêve
s’encombre-t-il de portes ? »
François Bon
(Photo François Bon, DR)