CE MÉTIER DE DORMIR

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lundi 20 mai 2013

Liberté de Puebla

Après la ville de Mexico, suite et fin de mon séjour au Mexique, dans le cadre du programme "Soutien à la mobilité internationale des artistes" de la région Aquitaine, et arrivée à Puebla, 2 millions d'habitants, troisième ville de province après Guadalajara et Monterrey.

Puebla vient de fêter le Cinco de Mayo (1862), l'anniversaire de la première victoire des mexicains contre les troupes françaises de Napoléon III. Il faut lire le beau texte de Victor Hugo envoyé en soutien aux combattants de Puebla. Il est reproduit dans la Casa de la Cultura de la ville, à côté d'un bronze de l'auteur. Hugo écrit notamment : "Vaillants hommes du Mexique, résistez. La République est avec vous, et dresse au-dessus de vos têtes aussi bien son drapeau de France où est l’arc-en-ciel, que son drapeau d’Amérique où sont les étoiles. Espérez. Votre héroïque résistance s’appuie sur le droit, et elle a pour elle cette grande certitude, la justice. L’attentat contre la république mexicaine continue l’attentat contre la république française."

Puebla est une très belle ville dont le centre historique est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, très vivante, jeune, apparemment aisée et peut-être parfois bourgeoise, qui respire la culture et la liberté. Bien moins de forces de police apparentes qu'à Mexico DF, moins de pollution, un peu plus de touristes (mais pas trop). Beaucoup de concerts, d'expositions, de très beaux marchés d'artisanat, notamment des objets venus de Oaxaca, l'autre grande capitale culturelle plus au sud, et des musées (dont le Musée Amparo), des églises, des églises, des églises, encore des églises, peintes de toutes les couleurs et baroques au possible, ainsi qu'une des plus vieilles et plus belles bibliothèques d'Amérique (la Palafoxiana), et partout des maisons aux murs recouverts de talaveras (faïences multicolores).

Bref, petit coup de cœur pour Puebla, la beauté de la ville et le grand sentiment de liberté qu'on peut y ressentir.

 

samedi 11 mai 2013

Blaise Pascal à Teotihuacan

Découverte de Teotihuacan, en mini-bus depuis Mexico, visite guidée en espagnol (je le comprends à peu près), très bien organisé.

Incroyable site antique, dans un état de conservation impressionnant, au milieu d'une campagne déserte et tranquille remplie de cactus nopal, peu de touristes, excellentes conditions pour découvrir les pyramides et l'allée des morts. Perfection architecturale, ambition absolue, celle de construire des montagnes à escaliers. On ne peut pas s'empêcher de penser ici aux mathématiques et à la géométrie, et pour ma part j'imagine Blaise Pascal visitant ce lieu, même si à son époque tout est recouvert par la végétation ce qui évite la destruction par les conquistadors. Blaise Pascal à Teotihuacan ? oui, la vraie religion n'est ni catholique ni aztèque, elle est mathématique.

 

jeudi 9 mai 2013

Voitures et taxis dans Mexico

Au Mexique, pas de trains, peu de métros, essentiellement des bus, des voitures, des taxis.

Pour se déplacer dans Mexico, on peut prendre les trolleys, ou les antiques mini-bus verts, ou encore les taxis officiels. Les taxis ici ne sont pas chers et sont surtout très nombreux, environ 100.000, deux fois plus qu'à Tokyo. Le plus impressionnant c'est leur façon de conduire, assez vive, pas particulièrement dangereuse (encore que j'ai connu une expérience à 110 km/h sur l'avenue Reforma, dans un taxi qui s'est avéré être un escroc, ça aurait pu très mal finir), mais plutôt spécialisée dans le slalom d'une file à l'autre. D'ailleurs, il semble qu'ici le clignotant n'existe pas, quand on doit changer de direction, on change de direction et les autres s'adaptent - ou pas -.

Même si le centre est saturé d'automobiles, on réussit apparemment à entrer et sortir de la ville en moins d'une heure par les grandes autoroutes à deux fois 4 voies qui passent au bord des collines qui entourent Mexico. En ce qui concerne la pollution atmosphérique, elle est maximale, surtout à 2500 mètres d'altitude, et visible à l'œil nu sous la forme d'une brume.

Et aussi, mais je ne sais pas si c'est vrai, j'ai entendu dire que le permis de conduire n'est pas obligatoire au Mexique et que la plupart des gens y conduisent sans, parce qu'on estime que si la personne réussit à se déplacer au volant d'une voiture, c'est qu'elle sait conduire, logique imparable...

 

mercredi 8 mai 2013

Superbes musées mexicains

J'essaie de visiter tous les musées essentiels de la ville de Mexico et je suis très impressionné.

Non seulement les collections sont magnifiques, mais les bâtiments, l'organisation, les services, boutiques, restaurants, sont plus que parfaits. On est loin des musées approximatifs et vieillots de certains grands pays européens ou orientaux.

Donc, à visiter à Mexico, classés dans mon ordre personnel de préférence décroissante : le Museo de Arte Popular, le Musée National d'Anthropologie, le Musée du Templo Mayor, ainsi que les expositions d'art contemporain au Palacio Bellas Artes (celle qui se déroule actuellement, Panoramica, Paisajes 2013-1969, est magnifique, enfin de vraies œuvres d'art contemporain), et la liste reste ouverte...

(Photo : dans la salle des Muerte, au Museo de Arte Popular)

 

vendredi 3 mai 2013

Premiers jours à Mexico

Arrivée à Mexico DF (la ville de Mexico), premières impressions, premières rencontres avec des gens d'ici.

Ville assez incroyable, très bruyante, très speedée, remplie de voitures et de taxis à la conduite sportive (mais pas trop d'embouteillages monstres dans le centre). Architecture mélangée, coloniale et XXe siècle. Grande quantité de forces de sécurité, gardes privés devant chaque magasin, policiers de différentes unités un peu partout, tous armés et revêtus de gilets pare-balles. Autour de la cathédrale les étals de marché des indiens et les danseurs aztèques. La nuit le bruit des sonos des restaurants jusqu'à 4h du matin (la ville dort peu), les déjeuners et dîners à l'heure latino (15h, 23h). Et aussi, du moins en ce qui me concerne : l'épuisement presque permanent dû à l'altitude (2500 mètres) et à la pollution. À suivre...

(Photo : la cathédrale devant le Zocalo)

 

mardi 30 avril 2013

Brive - Mexico - Brive

Fin de la première partie de ma résidence à Brive et départ au Mexique trois semaines, dans le cadre du programme "Soutien à la mobilité internationale des artistes et des créateurs aquitains professionnels" de la Région Aquitaine, afin de recueillir de la documentation pour mon prochain roman.

Au programme, visite de la ville de Mexico (deuxième mégalopole la plus peuplée du monde après Tokyo), ainsi que le site de Teotihuacan et la ville de Puebla. Si je peux trouver une connexion wifi quotidienne, je ferai comme pour mon voyage au Japon, je posterai au fur et à mesure des images mexicaines que vous pourrez retrouver sur mes comptes Instagram et Twitter.

Merci aux responsables de la résidence "Écrire à Brive" d'avoir accepté, au dernier moment, de fractionner la durée de la résidence. Ce projet mexicain avait été initié avant le projet japonais, mais pour différentes raisons j'avais dû le retarder plusieurs fois et la validité de l'aide arrivait à échéance en juin de cette année. Ma résidence à Brive reprendra la dernière semaine de mai et se prolongera sur le mois de juillet.

 

dimanche 21 avril 2013

Brive, une couleur

Quand on vit dans une ville, qu'on marche chaque jour dans ses rues, on perçoit les choses sous une lumière particulière, la lumière de cette ville. 

À Brive, je suis surpris par la couleur de la pierre des édifices. Beaucoup de maisons du centre-ville, quelque soit leur époque, ont été construites dans le grès de la région. Ce grès a une couleur étonnante : c'est un beige très doux, tirant parfois légèrement vers le ocre, un beige beaucoup plus pale que la pierre jaune paille de Bordeaux au milieu de laquelle je vis habituellement. On me dit que cette pierre de la région de Brive s'appelle le brasier. La pierre de brasier est la couleur de la ville, la couleur de la vie ici, et j'écris donc sous sa douce influence.

(Photo : la maison Cavaignac, abritant les archives municipales)

 

mardi 9 avril 2013

Brive, un trésor du Musée Labenche

Je découvre peu à peu Brive, en appliquant mon programme habituel : lever tôt, écriture jusqu'à midi, déjeuner rapide, promenade l'après-midi. Et donc, hier après-midi j'ai visité le Musée Labenche, installé dans l'hôtel du même nom, un superbe édifice de la Renaissance.

C'est un beau musée régional qui contient des objets de différentes époques, notamment des silex ou des machoires d'animaux préhistoriques, des sculptures gallo-romaines (dont une Tête de Victoire et une Tête de Jupiter), des monnaies anciennes, des outils agricoles et mécaniques, de multicolores bénitiers en faïence, et même un portrait de l'abbé Dubois (bien connu des lecteurs du Duc de Saint-Simon). Un musée riche et assez vaste, réputé notamment pour sa collection unique de tapisseries du XVIIe siècle la manufacture anglaise de Mortlake.

Mais il y a un objet qui m'a semblé un trésor, c'est une tête sculptée, fin XVe début XVIe siècle, appelée La Bernardine. Elle est supposée avoir appartenu à un groupe de la Visitation et la description précise même qu'elle "représente peut-être la Vierge Marie". Au-delà de la perfection formelle de l'œuvre, la femme sculptée semble à la fois recueillie et souriante, elle sait quelque chose que personne d'autre ne sait et ce secret la protège. Son sourire est un mystère qui mérite qu'on se penche longuement sur lui.

 

mercredi 3 avril 2013

À Brive (Corrèze), en résidence d'auteur

Je suis depuis hier en résidence d'écrivain, auteur invité de la Mairie de Brive. Le programme s'appelle "Écrire à Brive" et l'hébergement attribué à l'auteur est le plus spacieux que j'aie jamais fréquenté.

C'est une maison de plain-pied au fond d'un petit terrain dans une rue calme à 5 minutes à pied du centre de Brive. Durant les semaines qui viennent, c'est ici que je vais vivre et ici que je vais écrire mon prochain roman. Petite visite des lieux...

(Salon, avec télévision)

(Cuisine, avec bouilloire et congélateur)

(Salle à manger, avec à l'autre bout un bureau et un ordinateur fixe)

Connexion Internet 15 Mbps avec wifi, imprimante laser, chauffage électrique, machine à laver, en tout quatre pièces dont une grande salle à manger bureau. Également beaucoup d'oiseaux devant la porte-fenêtre et un jardin qui commence à fleurir (les jonquilles sont arrivées), bref des conditions parfaites de travail pour un écrivain.

Détail intéressant, cette maison a été léguée à la ville par sa propriétaire, Alice H., qui souhaitait que le lieu devienne un endroit consacré aux livres. À l'occasion, il faudra écrire l'histoire supposée de cette femme et de sa décision : tout ce que j'ai, je le lègue aux livres.

 

dimanche 31 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, dernier jour

Aujourd'hui je prends l'avion, je quitte le Japon (*). Tout ce qui m'entoure est en train de disparaître progressivement. Quand je sors de la Maison Franco-Japonaise très tôt, quand j'avance sur le trottoir précédé de ma haute valise qui roule presque toute seule, j'ai l'impression que les paysages du quartier d'Ebisu me fuient, qu'ils se détournent de moi, s'estompent comme s'ils s'évaporaient, je ne les vois déjà plus, je suis ailleurs, concentré sur le trajet jusqu'à l'aéroport, et ensuite l'enregistrement du bagage, le contrôle de sécurité et l'embarquement.

Je suis presqu'aussi triste de partir d'ici que quand je repars de Venise, la sensation d'être abandonné par ce qu'on a de plus cher, de prendre le risque irresponsable de ne jamais revoir ce lieu où on est heureux, les lieux où on peut vivre heureux sont si rares, pour moi ce sont les villes immenses, ou bien les villes de grand passage, les ports célèbres, Barcelone, Lisbonne, Venise. Quant aux métropoles les plus peuplées du globe, par ordre décroissant, Tokyo, Mexico, Séoul, New York, j'irai les visiter une par une, mais je me demande si ma préférée ne restera pas toujours la plus vaste d'entre elles, la nouvelle capitale impériale du Japon, 東京.

Je gagne la gare d'Ebisu, je descends sur le quai à demi-enterré, à demi à l'air libre, ligne Yamanote, couleur verte, une de mes lignes préférées, dont le tracé forme un cœur tout autour de Tokyo, une ligne qui tourne en boucle sans jamais s'arrêter. Direction Tokyo Station. Sur toutes les rames, il y a une publicité pour une boisson énergisante, affichée en triptyque : sur le premier panneau, on voit un flacon, sur le deuxième un homme boit le flacon, sur le troisième on voit l'homme qui rugit. C'est à la fois choquant de voir une publicité envisager les êtres humains comme des machines qui ont besoin d'un carburant, et en même temps je me suis retrouvé tellement de fois épuisé ici, bien plus souvent qu'à Paris, que je comprends le besoin d'absorber des boissons vitaminées. Tokyo épuise les corps, c'est une ville mobile, hyper rapide, étourdissante précisément en raison de sa parfaite organisation qui permet d'en faire plus, d'aller plus loin, d'utiliser son temps et son énergie sans compter, mais jusqu'à l'épuisement.

Vingt minutes de trajet et je suis à la gare de Tokyo. Il me faut descendre dans les tréfonds chercher le Narita Express, le NEX. Escaliers roulants sur escaliers roulants, beaucoup de monde, Tokyo Station est toujours en ébullition, c'est un immense carrefour, dans les halls tout le monde coure en diagonale, croisements, brassages, beaucoup de touristes occidentaux poussant leurs grosses valises verticales, perdus comme je l'étais le matin de mon arrivée en provenance de Narita. Au bout de quatre ou cinq séries d'escaliers plongeants, j'arrive enfin sur le quai, dans les sous-sols, un quai que je connais bien, c'est ici que passe la ligne Yokosuka qui mène à Ofuna et Kamakura, je l'ai prise au moins cinq fois de suite, mais cette fois hélas je vais dans l'autre sens, je pars plein Est, vers l'aéroport à soixante kilomètres de Tokyo.

Le Narita Express est un train ultra-moderne dont le design a été particulièrement soigné, comme tous les trains japonais, réputés les plus beaux trains du monde. L'avant du NEX ressemble à un robot du film "Transformers", un magnifique jouet pour adultes. En quarante-cinq minutes on rejoint l'aéroport.

Je regarde Tokyo défiler, les grands buildings, les petits immeubles et les maisons basses indistinctement mélangés, je regrette tellement de devoir partir, je pense à mon retour ici, sans visa j'ai le droit de rester 3 mois par an, je peux revenir dès 2013 si je veux, ce n'était qu'une première visite, une simple découverte du Japon. j'aperçois un moment le Sky Tree entre les immeubles, puis le NEX accélère mais les constructions se succèdent encore sans interruption jusqu'à Chiba et la proximité de Narita. On ne passe au milieu de la campagne, entre des collines, que durant une dizaine de minutes et déjà le train plonge sous terre et c'est l'aéroport.

Au bout du quai, après un long couloir, et au milieu des passagers presqu'exclusivement occidentaux du NEX, j'arrive à un goulet d'étranglement : des portiques gardés par des policiers en tenue anti-émeute et portant un long bambou de combat à la main. En dehors d'une fois sur le quai de la station Ryogoku, c'est la première fois que je vois des policiers japonais menaçants, alors qu'en France on voit patrouiller partout des CRS souvent accompagnés de militaires en treillis avec fusil en bandoulière. Les policiers japonais sont accompagnés de contrôleurs qui vérifient les billets des voyageurs et les passeports un par un, je suppose que des groupes de jeunes anglo-saxons ont créé des problèmes quelques heures ou quelques jours avant, j'en ai aperçus dans les lieux touristiques, des bandes d'occidentaux paumés dont je me demandais ce qu'ils venaient faire au Japon.

Il faut encore monter une demi douzaine d'étages par les escaliers mécaniques et enfin c'est le hall de l'aéroport. De charmantes hôtesses japonaises me proposent de faire l'enregistrement : il suffit de passer mon passeport sous la borne pour que mon nom soit identifié et mon billet automatiquement imprimé. Je fais enregistrer ma valise, on me permet de garder le parapluie japonais en cabine. Contrôle de sécurité assez aimable (bien plus qu'en France, très légèrement moins qu'en Angleterre), c'est OK pour le parapluie en cabine. Attente dans la salle d'embarquement, puis embarquement, voilà c'est fini, je quitte le Japon, au moins pour cette fois.

L'avion décolle, je suis placé à côté d'un hublot. Dix minutes après que nous ayons quitté le sol, en regardant le ciel, soudain je vois se détacher sur l'azur, émergeant de la mer de nuages, un petit cône blanc très pointu. L'aéroport de Narita est situé à l'Est de Tokyo et je crois me souvenir que l'avion suit une route très au nord, pour pouvoir faire le tour de la terre à l'endroit le plus court, autour du Pôle nord, et donc ce ne peut pas être ça, je ne vois pas ce que je crois voir, il aurait fallu que l'avion prenne une route plus au sud, et pourtant, quelle montagne ce pourrait être ? Le soir, à l'arrivée, j'étudierai les cartes des plus hauts sommets du Japon situés au nord de l'archipel, et je n'en trouverai pas un seul qui puisse correspondre, de sorte que je continue de croire que la dernière image que j'ai vu du Japon, à la fin de mon premier voyage, a été le Mont Fuji.

(*) Ce texte est le journal d'un voyage effectué en 2012 dans le cadre du programme "Missions Stendhal" de l'Institut français.

 

samedi 30 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, avant-dernier jour

Pour mes deux derniers jours à Tokyo, je loge dans une chambre de la Maison Franco-Japonaise, quartier Ebisu. Ebisu est le dieu japonais des pêcheurs, des marchands et de la prospérité. Près de la gare, une statue de bronze le représente assis en tailleur, hilare, bien en chair, un grand poisson à la main.

Je suis passé à la Maison Franco-Japonaise la semaine précédente pour confirmer la réservation, et j'ai dû chercher un peu avant de trouver où se situait l'immeuble. Maintenant je connais la route : le plus simple est de sortir à la station Ebisu puis de prendre le Yebisu Sky Walk, un très long tapis roulant couvert avec vitres en l'air qui permettent de voir le ciel, et tout au bout sortir à gauche et ensuite toujours tout droit jusqu'au carrefour. La Maison Franco-Japonaise contient une grande bibliothèque, organise des colloques et propose des chambres pour les hébergements, elle est occupe tout un immeuble moderne en verre et en béton à l'angle d'un petit carrefour.

J'arrive tôt, vers 10h, j'imagine que la chambre ne sera pas encore prête, que je ne pourrai pas obtenir la clé. Mais si. Je me présente à l'accueil, une pièce derrière un comptoir en entrant à gauche, est assis là un gardien japonais, une sorte de préposé à la sécurité, en uniforme de vigile, un homme assez jeune et qui me semble plus costaud que la moyenne, très rapide et presque frénétique. Il m'est tout de suite sympathique, je le trouve doué de sens comique dans l'acception la plus noble du terme, un Charlie Chaplin, un Buster Keaton, il me fait penser à ces personnages secondaires comiques dans les dessins animés japonais. Il se met immédiatement en dix pour moi, il connaît mon nom, il le prononce avec son accent japonais, c'est très beau, il a ma clé, sixième étage, tout est prêt.

Je veux lui poser une question sur l'heure à laquelle je peux partir demain matin, mon avion décolle tôt. Mais il ne parle pas du tout anglais. Il ouvre de grands yeux, il rit, toujours aussi précipité dans ses gestes il me fait signe d'attendre, il va chercher quelque chose, je vois qu'il fouille sur un bureau en grand désordre au milieu de la pièce, il l'a perdu, il marmonne, il souffle, il semble dépassé, je lui dit : it's ok, no problem. Enfin il retrouve l'objet : son traducteur informatique de poche, il me le tend, je tape sur le mini clavier les mots en anglais, l'équivalent en japonais s'affiche en temps réel, je lui rends son appareil, il lit, il rit, il a compris. Il me montre l'horloge, je comprend qu'il dort là, je me demande s'il vit ici toute la semaine, dans cette petite pièce. Il me fait signe d'attendre, il sort de son guichet, fait le tour et me rejoint, me montre comment débloquer seul depuis l'intérieur le loquet de la porte vitrée qui permet de sortir de l'immeuble. Tout est prévu, tout est facile, il rit encore, me salue très bas, je l'imite. Merci, merci, merci.

La chambre est petite, rudimentaire, bruyante, mal climatisée (trop froid ou ou trop chaud, impossible à régler), mais la vue, oui, la vue sur la ville est vraiment superbe ! La baie vitrée descend jusqu'au sol, à mes pieds j'ai le carrefour, le jardin d'Ebisu et l'immeuble Sapporo qui abrite un Musée de la bière (Sapporo est une ville mais aussi une célèbre marque de bière japonaise) et plus loin tout l'ouest de Tokyo.

L'après-midi je vais acheter quelques cadeaux pour la famille et les amis, tout près, au centre commercial Ebisu, couplé à la gare. Comme il pleut je pense à acheter un des extraordinaires parapluies japonais en plastique blanc, vendus 500 yens (5 euros) dans toutes le supérettes, parce que je veux essayer de le ramener en France, si la sécurité de l'aéroport me laisse l'embarquer en cabine. Mais après l'avoir payé, et comme le caissier de la supérette veut me le déballer, parce qu'il estime que c'est à lui de le faire et non pas au client, j'ai les plus grandes difficultés à le convaincre, dans mon mauvais anglais qu'il ne comprend pas, que je veux ressortir tête nue sous la pluie battante pour ne pas abimer l'emballage original du parapluie et pouvoir l'embarquer comme ça en avion, et le caissier me prend pour un fou, un étranger et un fou.

C'est encore la grande pluie de Tokyo, giboulées d'avril, comme en France finalement. C'est mon dernier jour, mes dernières heures dans la capitale impériale du Japon. J'aurais aimé un temps magnifique et chaud, pouvoir encore marcher dans les jardins au soleil, mais ce sera pour le prochain voyage.

Le soir dans la chambre, il se passe quelque chose de curieux, je suis assis à mon bureau, j'écris ces notes, je sens soudain le sol glisser imperceptiblement, comme si j'étais sur un gigantesque bateau qui gîtait, mais très très légèrement. Puis plus rien. J'ai eu l'impression que le plancher se renversait, ce n'était pas moi, ce n'était pas un vertige, c'était extérieur, c'était l'immeuble, les fondations, le sol de la ville. Immédiatement je pense à un séisme de très faible intensité, et je vais consulter le site anglais de surveillance en temps réel du Japon, mais non, rien. C'était une illusion, le sol n'a pas tremblé du tout pendant mon séjour, tant mieux pour la sécurité, tant pis pour ma curiosité.

 

vendredi 29 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 23

J'ai un rendez-vous à dix heures du matin à Kita-Kamakura, je dois partir de l'appartement à 8h30 et aller prendre à nouveau la ligne Yokosuka (ligne bleu) dont je commence à bien connaître, le trajet, le paysage urbain et industriel, les arrêts, les accélérations, les annonces des stations en japonais puis en anglais par la délicieuse et invisible voix féminine de la rame, Shimbashi, Shinagawa, Nishi-Oi, Musashi-Kosugi, Shin-Kawasaki, etc.

Un japonais francophone avec lequel j'ai un ami commun est venu m'accueillir, il va me faire visiter la maison traditionnelle japonaise qu'il occupe à Kamakura. Auparavant il veut me montrer le paysage. Je le suis qui escale les collines situées de l'autre côté de la gare, à l'opposé du temple Engaku-ji. J'admire les immenses bambous qui montent de la clairière en bas, j'ai noté que beaucoup de barrières, de portails de maisons modernes étaient faits en bambou, ici c'est le bois courant, troncs immenses et fins, souples comme des élastiques et pourtant solides comme l'acier.

Finalement on arrive au sommet des collines, je lui montre un panneau en anglais qui signale que par temps clair au loin on peut voir le Mont Fuji. Il l'ignorait. Nous vérifions, et en effet, c'est extraordinaire, au-dessus des arbres et entre les nuages on distingue parfaitement un cône immaculé, la plus célèbre montagne du monde est là. Je suis heureux, j'aurai vu ce sommet enneigé, la demeure des dieux. On redescend de l'autre côté de la colline, on passe dans des tunnels naturels, des sortes de raccourcis. Soudain, on débouche sur une clairière et une grotte, mon hôte m'explique que cette grotte est le sanctuaire de la déesse Benten, qu'on vient y laver son argent pour le démultiplier. Je lui demande : pour le faire pousser ? oui, en quelque sorte.

Toujours à pied, on gagne le centre de Kamakura. Je vois à nouveau les panneaux plantés dans chaque rue, la hauteur précise de l'endroit par rapport au niveau de la mer pour savoir immédiatement, au cas où les sirènes d'alerte tsunamis retentiraient, si on en sécurité ou si on doit fuir vers une zone plus élevée, et je pense à nouveau à l'année dernière, le grand séisme du Tohoku, dans le nord, les 20.000 morts. Le raz-de-marée de 2011 a mis 10 minutes à atteindre les côtes, il était d'une hauteur de 15 mètres. Je regarde sur le panneau à quelle hauteur nous nous trouvons, dans cette rue pleine de gens où nous marchons : 6,1 mètres au-dessus du niveau de la mer. Si une alerte se déclenchait, si un tremblement de terre avait lieu au large à ce moment précis, nous aurions moins de dix minutes pour refaire l'escalade de la colline qui nous a pris tout à l'heure une grosse demi-heure, et je ne suis même pas certain que cette colline fasse plus de 15 mètres de haut.

Mon hôte arrête un taxi pour que nous rejoignions plus facilement sa maison, un peu à l'écart du centre. Kamakura est une sorte de station balnéaire étendue, avec des petites rues parfois tarabiscotées et le taxi se retrouve pris dans un long embouteillage, je n'en ai presque pas vu à Tokyo et voilà que c'est à Kamakura que je découvre les encombrements automobiles japonais. Enfin nous arrivons et il me fait visiter sa maison traditionnelle, en bois, avec de grandes pièces de tatamis, fermées par des portes coulissantes et qui laissent voir, par des baies vitrées, les collines alentour, les pins, le jardin.

Nous mangeons assis autour de la table des bentos qu'il a achetés pour moi. Je découvre que le wasabi est une racine qu'il faut râper. Nous parlons beaucoup politique et vie culturelle, situation économique également. Il m'explique ce qu'il voit comme défauts chez ses compatriotes japonais, me dit qu'il admire les français, je lui dis que les français ont des milliers de défauts, j'en énumère quelques uns (paresseux, râleurs, jaloux, violents), je lui explique pourquoi j'admire autant les japonais, leur ardeur, leur bravoure, leur générosité, leur patience. Mon hôte a étudié longuement en France, il parle avec très peu d'accent, et dans une grammaire parfaite. Je suis tout aussi surpris de le voir critiquer les japonais que lui de me voir critiquer les français et nous nous écoutons tout du long avec une extrême attention. 

Ensuite mon hôte me fait découvrir la cérémonie du thé. Il m'explique, il m'apprend. Beaucoup de silence, de gestes et d'objets qui me sont inconnus. Je pense soudain à une dégustation de vins de bordeaux pour un japonais qui n'aurait jamais bu de vin français, les grands verres tulipe, le mutisme, la gravité, la solitude de chacun quand il regarde, renifle, fait tourner dans le palais puis avale le vin, le silence qui précède la reprise de parole pour juger le vin, tout cela incompréhensible pour un non-européen et pourtant si évident pour le français, surtout le bordelais.

Je quitte mon hôte en milieu d'après-midi, je dois finir ma valise, demain matin je laisse l'appartement, je change de lieu. Retour par la ligne Yokosuka où je suis abordé par un japonais bizarre, la cinquantaine, qui me demande d'où je viens, puis me dit que lui est né au Japon mais est maintenant devenu américain et vit à Chicago, je m'en doutais, les japonais n'adressent pas la parole comme ça à un inconnu, il sont trop respectueux d'autrui. L'américain devient agaçant, il me pose encore des questions, me demande quel est mon métier, je lui dis que j'écris des livres, il me dit que lui aussi, des livres de management, de coaching, il me demande combien j'ai publié de livres, je lui réponds quatre, il rit, se moque de moi, me dit qu'il en a écrit soixante. Il répète le nombre en parlant fort, toute la rame nous regarde. Enfin Tokyo Station arrive et je sors à toute vitesse pour le semer, première fois où j'aurai été importuné, et par un touriste finalement, un américain. Je me fonds à nouveau parmi les vrais japonais qui rentrent du travail, discrets, rapides, précis, respectueux, et également ouverts, disponibles, curieux, j'en ai fait cent fois l'expérience depuis que je suis au Japon, les gens les plus accueillants qui soient.

 

jeudi 28 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 22

Je vais à nouveau visiter le quartier Asakusa, plus précisément le temple Senso-ji. La première fois que j'étais venu il pleuvait, aujourd'hui le temps est superbe, ciel dégagé, douceur de l'air. En arrivant, je suis bloqué par la foule, grande cohue, impossible d'avancer dans l'allée, et je comprends quand j'approche enfin : ici aussi il y a des cerisiers, et à présent ils sont en fleurs, blancs, cotonneux, éclatants sur le ciel sans nuage. On est aujourd'hui samedi, c'est un jour de congé, les gens sont venus en famille, et il y a aussi beaucoup de touristes occidentaux.

Les bâtiments du temple paraissent à présent tout neuf sous la clarté printanière, leur couleur rouge se détache sur le bleu du ciel, on a l'impression que la réalité s'est mise à imiter la grande peinture. Je tourne autour de la Porte de la salle aux trésors, puis au pied de la grande pagode, resplendissante et presque fière, cinq étages empilés et leurs toits recourbés comme des écuelles sous le ciel. Je vais et viens, puis je me mets à suivre un petit mouvement de visiteurs qui semblent aller sur la droite, des gens qui sortent un à un du temple et gagnent les rues adjacentes, puis continuent droit devant, vers un endroit que je veux à mon tour découvrir. Beaucoup de femmes sont en habits traditionnels, au bras de leurs maris en costumes occidentaux. Je marche sur leurs traces.

Un moment je passe devant un magasin d'appareils photos incroyables, toute une vitrine d'anciens Rolleiflex, il y en a des dizaines, peut-être une centaine, des boîtiers de plusieurs types, quelques compacts et surtout de grands 6 x 6 à deux objectifs, ces appareils que l'on tient dans ses paumes comme une urne lorsqu'on prend la photo. Les prix affichés, pour des appareils d'occasion, sont très élevés, bien trop chers pour moi, c'est dommage, ces objets me paraissaient très beaux, ils étaient certes de marque allemande mais il est logique que ce soient les japonais, grands connaisseurs des objets et de la photographie, qui aujourd'hui les préservent et les revendent comme les nouvelles antiquités du XXIIe siècle qui ici a déjà commencé.

Au bout de cinq minutes de trajet et après avoir traversé une avenue, je comprends où allaient tous ces gens : la rivière, ses berges, le Sky Tree. On débouche sur Sumida Park, une grande ballade le long de la Sumida, et plantée de cerisiers en fleurs tout du long. En face, sur l'autre rive, des cerisiers blancs identiques, et au-dessus, immense, gracieuse dans sa robe métallique, la nouvelle tour Eiffel : la toute jeune tour de Tokyo, le Sky Tree. Il n'y a pas trop de monde, j'en profite, je vais m'accouder à la rambarde devant la Sumida, j'admire la rivière, les cerisiers, la tour. Je marche ensuite le long de l'eau et sous les arbres en fleurs, puis je repars, je reviens vers la station de métro et je change de quartier. Asakusabashi, ligne Chuo-Sobu, changement à Akihabara pour la ligne Yamanote jusqu'à Ueno.

Cette fois je veux visiter le Tokyo National Museum dont quelqu'un m'a dit la veille que c'était là que je verrais les plus belles œuvres du Japon traditionnel. Après la gare il faut marcher un petit moment le long du parc Ueno sans y entrer. Je passe devant un étrange monument : une fusée fixée sur un chariot, le texte anglais du panneau indique "rocket" sans plus de détails. J'apprends le soir qu'il s'agit de la fusée Lambda, une fusée expérimentale que le Japon a testé dans les années 1960 pour lancer ses satellites, sans doute l'équivalent de cette fusée française Diamant que nous avions chez nous. Très fine, très longue, très belle, corps argenté avec plusieurs petits ailerons rouges. Plus loin je passe à quelques mètres d'une baleine bleue, une sculpture grandeur nature, couleur bleu marine, d'un cétacé, la tête plongeant vers le sol, la queue battant le ciel, impressionnante, c'est l'entrée du Musée de la nature et des sciences de Tokyo.

Enfin j'atteins le Tokyo National Museum. C'est le premier vrai musée que je visite au Japon. Tout y est de ce que je voulais voir, je suis comblé. Les statues bouddhiques, en bois, puis en bronze. Les boîtes d'écriture en laque décorée (Maki-e), contenant la plume et la bouteille d'encre. Les estampes d'Hiroshige, les paravents couverts d'oiseaux. Les sabres, les katanas parfaits dès les premiers siècles, maîtrise secrète des aciers. Les armures de samouraïs, qui recouvrent tout le corps, y compris la partie inférieure du visage, et qui, présentées assises, paraissent encore contenir le guerrier lui-même, comme une momie invisible. Et aussi un extraordinaire casque à feuilles d'iris du XVIIe siècle. Je me verrais bien avec un tel casque, en repartant du Tokyo National Museum je m'imagine le porter dorénavant secrètement, invisible sur ma tête, qui me relie au ciel par mille rayons et me protège de tout.

 

mercredi 27 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 21

En attendant un rendez-vous à l'heure du déjeuner, je vais marcher dans Kagurazaka, sur les hauteurs à l'ouest de mon appartement. Le temps est étrange, une température très douce mais un ciel couvert, très sombre, comme si à nouveau le printemps était freiné, empêché par une énorme main invisible.

J'ai eu une discussion il y a quelques jours avec quelqu'un qui m'a expliqué que certains prétendent que la météo n'est plus la même depuis mars 2011. Il souriait et pourtant il ne plaisantait pas totalement en disant ça. La question de la contamination radioactive parait taboue ici, les gens y pensent peut-être mais ils n'en parlent jamais. Moi-même j'ai chassé cette question de mon esprit, à l'appartement je bois l'eau du robinet, et je mange du poisson, des fruits de mer, des légumes dont je ne peux identifier la provenance parce que je ne lis pas le japonais. Je fais comme si Tokyo n'était pas à 200 km de Fukushima, je me laisse convaincre par les affirmations rassurantes du gouvernement japonais et celles identiques du Ministère des affaires étrangères français. C'est ici que j'aime vivre, au Japon avec les japonais, et peu importe le reste. N'en parler jamais, n'y penser jamais.

Dans Kagurazaka on croise beaucoup d'occidentaux, mais pas des touristes mais des gens qui travaillent, qui marchent à pas rapides, sans doute beaucoup de français puisque c'est leur quartier, ils sont expatriés, en me promenant là d'un coup je deviens moi aussi un résident japonais, un gaijin installé, un étranger qui s'intègre au pays. Je parcoure les rues perpendiculaires puis je reviens dans la grande rue principale, Waseda dori. On trouve là des boutiques de souvenirs et des restaurants, et aussi toutes les succursales des marques américaines de fast-food et de café, ou des marques françaises de viennoiseries et casse-croutes, et aussi une salle de jeux, des agences immobilières, c'est une rue suractive dont les trottoirs débordent souvent de piétons qui empiètent sur la chaussée en sens unique. On dirait la grande rue d'une ville française de taille moyenne, mais transportée en Asie et au XXIIe siècle.

Je retrouve mon rendez-vous et nous déjeunons dans un petit restaurant au milieu de la rue. À l'extérieur, le menu est affiché en japonais et en français. Comme dans tous les restaurants que j'ai fréquenté à Tokyo, c'est exceptionnellement raffiné, probablement au-dessus de leur équivalent français. Je choisis le plat du jour et il est à 10 €. Les japonais mangent peu chez eux, y compris le soir, aussi les restaurants ou les comptoirs pour manger rapidement sont d'un prix abordable

L'après-midi, je décide d'aller visiter le parc Ueno. En arrivant à la station de JR d'Iidabashi, je vois que les cerisiers sont au maximum de leur floraison, tout du long du canal, sur des kilomètres les arbres sont blancs. Les passants s'arrêtent pour faire des photos et admirer encore les arbres, et c'est vrai qu'on ne s'en lasse pas, difficile de détacher son regard du spectacle. Ce devrait être encore beau au parc Ueno.

Train JR, ligne Chuo-Sobu (couleur jaune), changement à Akihabara pour la ligne Yamanote (couleur verte) jusqu'à la gare d'Ueno. C'est une assez grosse gare, en arrivant je suis surpris par les centaines de personnes qui arrivent de partout et semblent tous se diriger vers la même sortie que moi. Je ne me suis jamais retrouvé dans une telle foule japonaise et malgré tout il n'y a pas de bousculade, les gens sont canalisés par des préposés en uniformes et quelques policiers. Je sors enfin et je suis la foule qui traverse l'avenue devant la gare, la circulation des voitures est régulée par des policiers en gilets fluorescents qui font traverser les piétons. Tout le monde se rend dans le parc. J'ai compris, ils font la même chose que moi, ils viennent voir la floraison. Ueno est un des principaux lieux de Tokyo où on peut admirer les cerisiers.

J'assiste au hanami, la fête des fleurs. Partout dans le parc, sur le sol sous les cerisiers, ont été disposées des bâches bleues et les gens sont assis là à pique-niquer. Des lampions oranges et blancs ont été suspendus d'un arbre à l'autre. Le tout est assez anarchique, très spontané, les gens parlent fort, rient, chantent. C'est vraiment la fête.

Les grandes allées du parc sont plantées d'arbres des deux côtés, et une sorte de dôme blanc de fleurs se forme au dessus du chemin, on avance réellement sous un toit de fleurs blanches, une pergola naturelle, c'est absolument merveilleux. L'allée principale est noire de monde, on progresse difficilement, tout le monde regarde en hauteur, je vois quelques touristes anglo-saxons qui paraissent très désorientés. Les fleurs sont ouvertes à leur maximum, avec le vent certaines commencent à tomber, cela fait soudain une pluie lumineuse, une neige de printemps, c'est tout simplement fantastique à vivre. Même venu seul, je participe à la fête.

 

mardi 26 mars 2013

Premier voyage à Tokyo, 20

Tout près de mon appartement, de l'autre côté de la rocade, quartier Bunkyo, il y a un jardin dans lequel je ne suis jamais entré. J'ai voulu y aller récemment mais c'était son jour de fermeture. En compulsant un guide je découvre que c'est un des plus célèbres jardins de Tokyo, depuis trois semaines il était à ma porte, à cinq minutes de marche, et je n'en savais rien : c'est Koishikawa Korakuen. J'apprends aussi que Korakuen signifie le "jardin de la réjouissance intérieure".

Dès l'entrée, je suis comme assommé par les cerisiers. Leur floraison est optimale, les visiteurs, tous japonais, les entourent comme s'ils voulaient les étreindre. Ils tendent les appareils photos à bout de bras, comme des offrandes. Tout le monde photographie, certains utilisent des appareils énormes, très perfectionnés, parfois avec un petit trépied qu'ils déplient pour être certain que la photo ne sera pas bougée. Moi aussi je prends mes photos, j'imite les tokyoïtes, je garde une trace de ce spectacle incroyable. Je passe et je repasse sous les branches, je les frôle, je voudrais que les fleurs me caressent le visage. La profusion des fleurs est indescriptible, on dirait qu'elle naissent et renaissent sans arrêt, qu'elles apparaissent instantanément sous les yeux où que ces yeux se portent, qu'elles se multiplient comme des pains miraculeux, comme des petits poissons, comme la goutte d'encre versée dans un verre d'eau.

Le blanc, le rose, les branches lourdes et souples à la fois, qui se détachent sur le ciel bleu, et tout autour les parterres, puis les pièces d'eau, les carpes koï, moins nombreuses qu'à Kiyosumi Teien, mais apparemment toutes de variété kohaku, avec le corps orange et blanc, et en arrière de la pièce d'eau, un pont de bois de couleur écarlate, la profusion parait sans fin. J'ai l'impression de ne pas parvenir à tout voir à la fois, de ne regarder, respirer, ou entendre qu'avec un seul œil, une seule narine ou une seule oreille, de passer à côté des neuf dixièmes de ce jardin tellement il est riche et tellement je ne m'attendais pas à ça.

L'endroit est immense et composé de plusieurs paysages, plaine, montagne, rivage, forêt, clarté et obscurité. Je suis venu ici par curiosité, pour visiter ce jardin rapidement, en une demi-heure ou une heure et je me retrouve pris dans le parcours des chemins, impossible de s'arrêter, il faut continuer la progression, alors je marche, je découvre, j'apprends. Je comprends que je suis en train de changer. C'est exactement la phrase que j'ai écrite en conclusion d'une lettre que j'ai envoyé à mon éditeur quelques jours après mon arrivée à Tokyo : "J'apprends beaucoup."

Il faut parfois avancer plus lentement, poser ses pieds avec précaution sur les pierres qui pavent le chemin, sur les rondins qui dessinent les marches des escaliers, sur le bois poli des ponts, et escalader, tourner le long des barrières de bambous, ne pas glisser au bord des plans d'eau, la promenade dans le jardin Korakuen nécessite une grande attention, je marche en silence, je visite un à un tous les paysages. Ces paysages sont les saisons de l'année et sans doute aussi les périodes de la vie, naissance, adolescence, maturité, vieillesse. Après très longtemps, peut-être deux heures, je ne sais pas, je ressors du jardin.

Je repars par Bunkyo et j'arrive au Tokyo Dôme, une sorte de salle de spectacle circulaire. En voulant contourner le bâtiment, je réalise qu'il est immense. Tout autour sont assis sur le sol des milliers de jeunes, ils attendent pour assister à un concert, je suppose, ou pour acheter des billets en prévision d'un futur spectacle. Ou bien une émission de télévision, ou bien un match d'un sport quelconque. Je songe une demi-seconde que je viens de passer d'un jardin traditionnel à un bâtiment futuriste, qu'il y a un incroyable contraste, mais aussitôt je me reprends : c'est pareil dans chaque pays et dans chaque ville, les lieux, les populations, se côtoient, se mélangent, sans raison, et peu importe que je n'ai presque vu aucun jeune dans le jardin, moi non plus en France je n'allais pas visiter Versailles quand j'avais seize ans, je traînais dans les concerts ou les salles de jeux. Les jeunes japonais se sont promenés dans les jardins avec leurs parents quand ils étaient enfants, ils y retourneront avec leurs enfants, ou plus tard quand ils seront vieillards. Il n'y a pas plus de choc entre la tradition et la modernité au Japon que dans n'importe quel pays moderne et dans n'importe quelle journée de n'importe quel individu.

En revenant par les petites rues, je retrouve le long des rues les fils électriques et les pylônes avec leurs transformateurs intégrés. Je ne sais plus qui m'a dit que les lignes n'étaient pas enterrées à cause des tremblements de terre, je ne sais pas si c'est vrai. Quoi qu'il en soit, si en théorie ce devrait être très laid, je trouve au contraire que ce paysage d'anarchie électrique est féérique, baroque, très calculé esthétiquement malgré les apparences. La technique, suffisamment domestiquée, peut elle aussi créer de la beauté.

 

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